France

Que va faire Sarkozy de sa victoire?

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 03.11.2010 à 22 h 10

Le président sort vainqueur aux points de la réforme des retraites. Mais saura-t-il ne pas retomber dans le cycle construction/déconstruction?

Nicolas Sarkozy, à Londres, le 2 novembre 2010. REUTERS/Leon Neal/pool

Nicolas Sarkozy, à Londres, le 2 novembre 2010. REUTERS/Leon Neal/pool

La question du jour: que peut, que va faire Nicolas Sarkozy de sa victoire? Même s'il y a encore, samedi 6 novembre, une nouvelle journée de protestations nationales, même s'il existe encore un doute sur la possibilité, pour les organisations lycéennes et étudiantes, de relancer la protestation via les jeunes, force est de constater que Nicolas Sarkozy, à ce stade, peut contempler sa victoire: il a lancé sa réforme et il a tenu bon. Tout en réussissant, en partie, à embarrasser le Parti socialiste.

La représidentialisation par l’international

Dans ce nouveau contexte, l'actualité internationale a repris le dessus. Avec le ciblage de la France par al-Qaida bien sûr, mais aussi avec une séquence diplomatique forte. Ainsi, en vue de la présidence française du G20, le président chinois a accepté de faire le détour par Paris, ce qui, en soi, est valorisant. L'accord européen avec Angela Merkel, et malgré les réticences de la Banque centrale, est une avancée pour l'Union, en ce qu'il prévoit la pérennisation d'un mécanisme de solidarité entre les pays membres, en cas de nouvelle crise. Et, last but not least, certaines des dispositions, notamment qui ont trait au nucléaire militaire du traité de défense conclu avec la Grande-Bretagne, changent la donne stratégique, en même temps qu'elles permettent à Nicolas Sarkozy de tirer le bénéfice du retour de la France dans l'Otan.

Bref, sur trois fronts diplomatiques importants, trois éléments a priori positifs. Et, comme toujours, avec l'international, la garantie, à la clé, d'une représidentialisation.

A un cheveu du blocage

Comment rebondir à partir de cette nouvelle situation? Comment éviter, très vite, de s'affaiblir de nouveau, selon le cycle, par définition sarkozyen, de construction/déconstruction? Telle est la nouvelle problématique politique. Il ne s'agit pas là de traiter du fond de la réforme des retraites. Celle-ci finalement fait l'objet d'un consensus paradoxal. Elle est indispensable, injuste et insuffisante, comme l'a montré Jacques Attali* dans l'émission «La rumeur du monde» sur France Culture, le 23 octobre dernier. Il s'agit ici exclusivement de dresser le bilan d'une séquence politique. Nicolas Sarkozy, et le pays avec lui, ne sont pourtant pas passés bien loin du blocage. Fascinant et angoissant constat: nos sociétés sont excessivement fragiles, une économie et un pays peuvent être paralysés en quelques jours, faute de carburant; et les gouvernements peuvent se révéler à la fois désarmés et mal informés, comme l'a montré l'invocation de stocks, dits stratégiques, que l'on avait peine à identifier, voire à localiser. En fait, la protestation, pour réussir, a manqué d'un mot d'ordre fédérateur. Qui ne pouvait être que la demande d'un retrait pur et simple de la réforme. Ce que les syndicats n'ont jamais demandé, parce que –premier point du consensus– chacun s'accordait sur la nécessité de la réforme. Ils ont donc réclamé –second point du consensus– que soient corrigées les injustices  dont elle est porteuse. De ce point de vue, la principale bataille s'est déroulée à l'intérieur de la CGT. Etait en jeu la ligne réformiste incarnée par Bernard Thibault et combattue, ce que chacun sait, par la CGT Cheminots et son leader Didier Le Reste; mais aussi, et surtout, ce que chacun a pu découvrir, par la CGT Chimie. L'action de cette dernière sur les raffineries a fait souffler le vent du boulet. Là encore, nous ne sommes pas passés loin du blocage et de la véritable épreuve de force.

La gauche s’est mise sur la touche

Dans ce contexte de forte mobilisation –car les cortèges ont été abondants, et ont chaque fois répondu aux rendez-vous fixés par les organisations syndicales–, la gauche aurait dû triompher. Or elle ne tirera de cette séquence aucun profit particulier. Que ses leaders aient battu le pavé au côté des manifestants, il n'y avait rien là que de très normal. Mais, au fil des rassemblements, la gauche, et plus particulièrement le PS, a commis deux erreurs, qui sont en fait liées au jeu interne des socialistes. La première a été, de la part de Martine Aubry, d'annoncer que, si elle revenait au pouvoir, elle rétablirait la retraite à 60 ans et donc abrogerait le texte de 2010. Il lui a fallu aussitôt reconnaître qu'une fois au gouvernement il lui faudrait bien allonger la durée des cotisations. Au total, cela a donné peu de lisibilité aux propos du PS et encore moins de crédibilité. Car ce changement de 60 à 62 ans, dans sa brutalité, avait pour lui le bénéfice d'une sorte d'évidence dès lors que l'on invoquait l'allongement de la durée de la vie et, surtout, l'allongement de la période pendant laquelle les salariés seront amenés à vivre de leur retraite. La seconde erreur réside dans la réhabilitation de ce qu'il faut bien appeler une vieille lune et qui est l'idée que l'on pourrait partager le travail. Comme si le marché du travail était un stock alors qu'il est constitué de flux. Il y a donc eu, de la part du Parti socialiste, et notamment de Ségolène Royal, qui a été la première à expliquer qu'empêcher les seniors de partir à 60 ans reviendrait à freiner l'accès des jeunes sur le marché du travail, le double risque pris de la démagogie et de la régression. A ce compte-là, le PS n'a plus qu'à proposer de remettre sur pieds un vaste FNE pour encourager massivement les pré-retraites.

La première erreur a donc empêché les socialistes de tirer le profit qui était à leur portée, pour peu qu'ils sachent allier la crédibilité à la protestation. La seconde erreur, qui est la réinstallation dans les esprits d'un dogme, celui du partage du travail, dont on sait à quel point il est illusoire, va leur brûler les doigts pendant toute la durée de la campagne présidentielle. L'explication est d’une banale simplicité: au PS, tout commence et tout finit toujours par un congrès. Or, au congrès de Reims, Martine Aubry doit à son alliance avec la gauche du PS, incarnée par Benoît Hamon, d'avoir écarté ses rivaux. Elle concède donc constamment à cet allié, au point de décentrer le PS. Jusqu'à quand?

Une séquence «sociale»?

Ces éléments expliquent que l'on puisse déclarer Nicolas Sarkozy vainqueur aux points de la séquence réforme des retraites. Cela ne signifie en rien que le rapport des forces dans le pays ait été modifié. La critique, et souvent le rejet dont le président de la République fait l'objet auprès d'une majorité de Français, est bien ancrée. Et l'étau sera on ne peut plus difficile à desserrer.  On ne voit guère dans ces circonstances, qu'une seule issue: le retour à une politique plus sociale et, pour tout dire, plus centriste, qu'il appartiendra au chef de l'Etat d'incarner. En commençant par adresser aux partenaires sociaux des gestes appropriés qui permettront à ces derniers de se prévaloir de nouvelles avancées. Ce sera bien sûr le dossier de la dépendance qui verra naître la couverture d'un risque de plus en plus important dans notre société. Ce peut être aussi, si Nicolas Sarkozy puise dans la boîte à outils fournie par la commission Attali, une vaste négociation sur le contrat de travail, avec, toujours en ligne de mire, la plaie de la société française, à savoir le chômage des jeunes. Bref, nous devrions réentendre parler de la question sociale, mais sous un angle cette fois plus positif.

Un Premier ministre inutile mais dont il faut changer

Reste la question, secondaire dans la système Sarkozy, mais toujours de nature à agiter le Landerneau pendant quelques semaines: le changement de gouvernement. Nicolas Sarkozy veut changer de Premier ministre. So what? C'est lui qui gouverne jusque dans les moindres détails, c'est lui qui prive d'espace et d'oxygène le chef du gouvernement, car il fait l'impasse sur cette fonction. Il n'empêche! Changer de Premier ministre est bel et bien, pour le président, un casse-tête. Garder Fillon? Compte tenu de tout ce qui s'est dit et écrit sur ce sujet, cela apparaîtrait comme un formidable aveu de faiblesse. Qui plus est, François Fillon, dans un premier temps, a répondu à l'humiliation qui lui avait été infligée –apprendre par le secrétaire général de l'Elysée, Claude Guéant, que son départ était envisagé mais pas pour tout de suite– par une subtile et très explicite mise à distance, destinée à se protéger et à signifier que son départ était consenti, si ce n'est souhaité. On a donc ensuite assisté, de la part du président, à la mise en scène et à la mise en orbite de Jean-Louis Borloo. Avec, à la clé un message politique «social centriste» limpide. Hélas! Il n'y a rien de pire pour qui aspire à devenir Premier ministre que d'être un moment pressenti. C'est l'échec assuré. Ainsi Jean-Louis Borloo, confronté à la crise de l'essence, n'a non seulement guère brillé, mais a plutôt perdu le crédit qu'il pensait avoir, notamment parmi les députés et sénateurs de la majorité. Est-ce en regard de cette impasse que François Fillon a changé de discours, laissant entendre, mercredi, qu'il souhaitait en fait rester à Matignon? Qui choisir? Probablement faut-il regarder, en ces temps de protestations des jeunes, vers un «jeune». Ils sont trois à pouvoir prétendre à ce poste, encore une fois dans les limites imparties par le chef de l'Etat à l'exercice de cette fonction: François Baroin, Luc Chatel et Bruno Le Maire. Il ne nous reste donc plus qu'à attendre avec la gourmandise que l'on peut imaginer...

Le clan des impopulaires

Mais au-delà de cette étape importante du quinquennat de Nicolas Sarkozy, la réflexion devrait se porter sur les raisons de l’impopularité de la plupart de nos dirigeants. Ainsi, comme on vient de le voir, de Barack Obama, qui a perdu pour des raisons inverses que celles qui constituent l'opinion française ou européenne: là où nous demandons plus de protection, plus d'Etat, plus d'intervention, les Américains, dans leur majorité, en demandent moins ou n'en veulent plus. Et que dire de la situation très tendue dans laquelle se trouve Angela Merkel, menacée d'être exclue de son poste de chancelière par un prochain scrutin dans le Bade-Wurtenberg, que son parti risque de perdre, dans un contexte de grande impopularité aussi. Or on ne peut pas dire, pour revenir à l'antisarkozysme qui prévaut en France, que Angela Merkel ou Barack Obama ont les mêmes défauts que notre cher président. En fait, la crise fait des ravages dans les esprits en ce qu'elle a aiguisé la dominante de nos opinions, à savoir la peur de la mondialisation, la peur d'un monde ouvert mais instable. La tentation existe donc d'un repli protectionniste dont la première traduction est la menace d'une guerre des changes. Là est sans doute, pour nos dirigeants, le front principal et, pour leurs oppositions, un grave sujet de réflexion. Car une chose est de gagner par effet mécanique de rejet du pouvoir en place. Une autre, chaque jour plus difficile, est et sera de gouverner, sans perdre son âme...

Jean-Marie Colombani

* Jacques Attali est cofondateur de Slate.fr

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