Monde

Tension grandissante entre orthodoxes et musulmans russes

Nathalie Ouvaroff, mis à jour le 25.11.2010 à 5 h 46

L'entente entre les deux plus importantes religions de la Russie traditionnelle appartient au passé.

Deux enfants dans une mosquée de Debent, au Dagestant, dans le Caucase, en 2007. REUTERS/Thomas Peter

Deux enfants dans une mosquée de Debent, au Dagestant, dans le Caucase, en 2007. REUTERS/Thomas Peter

Confrontés à une xénophobie de plus en plus manifeste de la part des chrétiens orthodoxes souvent tentés de faire l’amalgame entre islam et terrorisme, la communauté musulmane de Moscou fait entendre sa voix. Grosse des musulmans ethniques, du flot de migrants venus d’Asie centrale dans la capitale russe pour tenter de trouver du  travail, et soutenue sur le plan matériel par des oligarques musulmans, elle cherche aujourd'hui à peser politiquement. Début septembre, Fatikh Garifuline, mufti de la ville sibérienne de Tioumen, crée la sensation en annonçant dans la presse qu’il a écrit une lettre au patriarcat dans laquelle il demande d’autoriser les musulmans vivant dans des régions où il n’existe pas de mosquée à prier dans les églises après avoir recouvert d’un rideau croix et icônes.

Quelque temps plus tard, l’idée est reprise par l'imam de la grande mosquée de Moscou, Ildar Aliatounidov. Ce dernier, après avoir fait remarqué que les chrétiens exigent la construction de deux cents églises, réclame la mise de chantier de cent mosquées (la ville en compte à l’heure actuelle cinq) de la taille de la cathédrale du Christ sauveur, la plus grande église orthodoxe du monde qui peut contenir jusqu’à 10.000 fidèles, et de conclure citant un verset du Coran:

«Si l’équilibre que Dieu a instauré sur la terre est rompu églises, synagogues et mosquées seront détruites...»

Ravil Gaïnoudine, président du conseil supérieur des muftis, va encore plus loin. Il s’étonne que les musulmans soient obligés de prier dans le rue car il n’y a pas assez de mosquée alors que la capitale est remplie d’églises vides où deux ou trois «babouchki» (grand-mères) surveillent les cierges... Et d’affirmer que «le Coran est le troisième testament et devrait être lu par les chrétiens qui devraient honorer Mahomet comme un prophète».

Attirer l'attention

Certes, selon Farid Asadouline, président du centre d’information et d’analyse près du conseil des muftis de la capitale, il ne faut pas prendre ces demandes au pied de la lettre. Les dignitaires musulmans savent parfaitement que les chrétiens ne leur prêteront pas leurs églises. Le but de l’opération est seulement d’attirer l’attention des pouvoirs publics sur la situation de la communité musulmane. Cette explication paraît logique à Alexei Malachenko, expert au centre Carnegie et spécialiste du Caucase et de l’islam: «Dans le monde musulman, le religieux sert de vecteur aux autres revendications politiques, économiques, sociales», explique-t-il. D’ailleurs, la réaction des chrétiens, qui ont compris la manœuvre, a été assez mesurée. Les dignitaires ont gardé le silence. Seul l’higoumène du monastère de la Pentecôte a qualifié la demande des musulmans «d’inacceptable et de sacrilège» rappelant «qu’un disciple du prophète n’a pas le droit d’entrer dans une église». Et Roman Silantiev, directeur du centre de géographie des religions, a évoqué un «chantage vis-à-vis des autorités» et «une menace pour les chrétiens». Le malaise grandissant de la communauté musulmane reste le problème de fond. Il concerne l’ensemble de la communauté musulmane, y compris des musulmans ethniques assimilés, déplacés et laïcisés par les années soviétiques.

Les musulmans ne sont pas des nouveaux venus en Russie comme certains nationalistes orthodoxes voudraient le faire croire. L’islam est arrivé en Russie en 1312 avec la Horde d’or qui l’avait alors déclaré religion d’Etat. Il reste des traces de cette époque dans les rues de la capitale dont certaines portent des noms à consonance tatare. Certes, pendant la période tsariste, de nombreux musulmans soucieux d’assumer les plus hautes charges de l’Etat sont devenus chrétiens, mais il n’y a eu ni conversion de masse ni encore moins de conversion forcée. Et ceux qui le désiraient ont pu continuer à confesser leur foi sans problème, contrairement aux juifs qui eux ont été persécutés. Après la révolution de 1917, les communistes prônant l’athéisme d’Etat n’ont pas fait la différence, réprimant de la même façon chrétiens, musulmans et juifs.

Tensions entre communautés

En septembre 1997, le gouvernement a promulgué une loi sur la liberté de conscience et a accéléré le processus de la restitution des églises, mosquées, et synagogues aux fidèles. Dans le même temps, les grandes villes russes et en particulier Moscou, qui est devenue en quelques années  la plus grande ville musulmane d’Europe, ont connu un afflux important de musulmans. Ce phénomène crée une tension entre les communautés. Les chrétiens craignent les actes terroristes, surtout après les attentats du métro de Moscou, et s’inquiètent du pourrissement de la situation dans le Caucase qui se transforme peu à peu en une véritable guerre civile. Quant aux musulmans, ils soulignent l’attitude inamicale et parfois franchement agressive des orthodoxes qui font de plus en plus ouvertement du prosélytisme. Ils s’interrogent ainsi publiquement sur leur avenir après le limogeage du maire de Moscou Youri Loujkov, très proche du conseil des muftis et qui avait géré avec beaucoup de doigté la question musulmane dans la capitale.

Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Le 12 octobre, des heurts se sont produits entre musulmans et forces de l’ordre qui leur barraient le passage pour se rendre à la mosquée à cause d’un match qui avait lieu dans le complexe sportif à deux pas de cette dernière. Par ailleurs, les habitants du quartier Tekstiltchiki soutenus par des groupes nationalistes ont signé une pétition contre la construction d’une mosquée dans un espace vert et ont eu gain de cause.

Certains observateurs tirent la sonnette d'alarme. «Il ne faut pas, d’une part laisser pourrir la situation et construire des mosquées», explique dans une interview au journal en ligne Vzgliad Alexeï Malachenko et d’ajouter: «Nous avons la chance que les musulmans soient dispersés dans toute la ville, il faut maintenir cette situation et surtout pas laisser se créer des ghettos comme dans les autres capitales européennes.»

Nathalie Ouvaroff

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