Monde

Loft Story à Kandahar

Christopher Beam, mis à jour le 23.06.2011 à 15 h 55

Les soldats de la 372e compagnie de Police Militaire ont une des missions les plus difficiles d’Afghanistan: former la police afghane. J'ai passé neuf jours avec eux, «embedded».

Afghanistan. REUTERS/Marko Djurica

Des MP américains, de la 1re division marine dans la province de Nimroz, le 15 janvier 2010. REUTERS/Marko Djurica

Former les troupes de sécurité du pays d’accueil est un processus lent et minutieux. Il ne peut se résumer à une «réparation de fortune». Le succès n’a jamais l’allure d’une victoire décisive.in Manuel de Contre-insurrection de l’Armée américaine et du Corps des Marines.

Les Américains ont trouvé l’obus début août. Il se trouvait sur le muret d’un poste de police dans le secteur est de Kandahar. Personne ne savait trop depuis quand il s’y trouvait ni qui l’avait déposé. La seule chose qu’ils savaient, c’est qu’il fallait faire quelque chose.

Le 1er peloton de la 372e compagnie de MP (Police Militaire) venait d’arriver au poste de police n°5 où quelques dizaines de MP devaient passer neuf mois à dormir, manger, déféquer et monter la garde aux côtés de leurs collègues de la Police Nationale afghane. Le Sgt. Matthew Montag, sous-officier de la 372e était sur le point de terminer son inspection de routine des lieux quand il a aperçu l’obus, posé là, sur le mur, non loin d’un camion américain. Montag a immédiatement rejoint le sergent-fourrier Ronald Ketterman, assis au volant du camion en question.

«Regarde par ta vitre, lui a dit Montag. C’est quoi ça?»

«Oh! ben, c’est un obus», lui a répondu Ketterman, avec l’air détaché d’un homme qui aurait identifié un spécimen de la faune locale plutôt qu’un engin explosif situé à trois mètres de lui.

L’engin en question était un obus de 155mm. L’armée américaine et le corps des Marines utilisent des obus de 155 mm depuis des dizaines d’années pour bombarder l’ennemi à une distance pouvant atteindre 30 km. Bourré de TNT et propulsé par un obusier, l’obus de 155 n’est pas une arme très précise. Mais avec une aire d’effet de 100 mètres et une aire létale de 50 m, quand il tape, il tape. Le détonateur du projectile était intact. Un regard de travers et il pouvait pulvériser le poste de police.

«Boum»

Le sergent-chef Joe Baird, commandant la section, a contacté par radio l’Explosive Ordnance Disposal, les démineurs. Ce sont ces gars-là que vous appelez quand vous trouvez un engin explosif improvisé sur le bord de la route –ou dans un poste de police. En général, ils arrivent sur place, désamorcent l’engin et parfois se prennent en photo devant. Mais cette fois-là, l’EOD n’est pas venu. Motif invoqué: la police afghane l’a trouvé; c’est de sa responsabilité.

Baird a éteint la radio. «Bordel de merde», a-t-il lâché. Un des policiers afghan a souri aux MP. «Boum», a-t-il fait, mimant le mot avec ses mains.

Cet obus était devenu une sorte de patate chaude. Un villageois afghan l’avait apparemment trouvé et ramené aux flics, espérant qu’ils allaient s’en occuper. Les gars de la PNA espéraient que les MP américains allaient s’en occuper. Les MP espéraient que l’EOD allait prendre le relais. Et l’EOD estimait que c’était aux Afghans de s’en dépêtrer.

Pour finir, la PNA s’en est occupé –si l’on peut dire. Les Afghans l’ont posé sur le sol, près du muret, et ont empilé une demi-douzaine de sacs de sable dessus. S’il avait explosé, les sacs de sable auraient été aussi utiles que des oreillers. Mais au moins, chacun avait l’impression d’avoir fait quelque chose. Quand je suis parti d’Afghanistan, quatre semaines plus tard, il était toujours là.

A ce moment-là, le mélange de problèmes de communication, de passage de patate chaude et de manque de moyens caractérisant l’incident de l’obus de 155mm n’était plus du tout un sujet d’étonnement. La 372e compagnie de MP, une unité de police militaire basée dans le Maryland et opérant au sein du 504e bataillon de MP est arrivée à Kandahar au mois de juin. Sa mission: former et encadrer la Police nationale afghane. Depuis, les MP ont vu s’étaler devant eux l’incompétence la plus complète et à tous les niveaux. Leur mission n’était pas tant d’améliorer la vie dans la petite portion de Kandahar placée sous leur responsabilité que de créer les conditions d’une amélioration –dans ce cas précis, la mise sur pied d’une force de police compétente.

Cette mission était auparavant du ressort de la 82e division aéroportée, une unité d’active stationnée à Fort Bragg, en Caroline du Nord. Pour tisser des liens de confience entre Américains et Afghans, la 82e passait deux nuits par semaine au poste où les policiers afghans dorment (la plupart ne sont pas de Kandahar). Lorsque la 372e est arrivée en juin, le commandement a souhaité étendre l’expérience, les MP devant passer cinq nuits par semaine au poste. Les Américains n’étaient jusqu’alors que des visiteurs occasionnels, formait la PNA aux tactiques de la police, les aidait à monter des postes de contrôle et les accompagnait lors de patrouilles. Ils sont aujourd’hui leurs camarades de dortoir: C’est Loft Story, avec des kalachnikovs.

La coalition ne peut pas se passer de Kandahar

La PNA a bien besoin d’aide. Ses membres sont considérés comme les vilains petits canards des Forces de sécurité nationales afghanes. Le niveau d’étude est bas. La corruption est rampante. La drogue et les abus monnaies courantes. Rien d’étonnant à cela: lorsque les talibans furent renversés par les forces de la coalition fin 2001, la priorité du nouveau gouvernement était la sécurité nationale, ce qui eut pour conséquence l’augmentation des effectifs de l’Armée nationale afghane. L’ANA a donc recruté les meilleurs combattants d’Afghanistan. À l’inverse de l’armée, dont l’histoire remontait bien plus loin que la période des talibans, la PNA partait de rien. Et à bien des égards, elle y est resté.

Les talibans n’ont pas eu beaucoup de mal à infiltrer les forces afghanes. En 2009, cinq soldats britanniques furent tués par un taliban infiltré qui ouvrit le feu dans un poste de police de la province de Helmand, où les Britanniques vivaient aux côtés de policiers afghans. Un incident similaire s’est produit en août dernier: une recrue afghane a tué deux soldats espagnols et leur interprète dans la province de Bagdhis. On a donc conseillé à la 372e de faire preuve de sociabilité avec les recrues afghanes –mais pas trop quand même.

Les enjeux sont énormes. La coalition ne peut stabiliser le pays sans contrôler des centres de population comme Kandahar. Elle ne peut maintenir d’ordre à Kandahar sans une police forte. Et elle ne peut mettre sur pied une police forte sans un entraînement approprié. Dire que l’issue de la guerre repose sur les hommes de la 372e serait exagéré. Mais si la 372e échoue, on voit mal comment l’Afghanistan pourrait s’en sortir.

J’ai passé neuf jours au sein de la 372e –mangé la même nourriture, transpiré dans les mêmes camions et dormi sur les mêmes lits de camps étroits. «Embedded», comme on dit. Ma vision de la guerre, comme celle des hommes de la 372e, est partielle. Ce que j’ai vu ne me permet pas d’évaluer la stratégie américaine en Afghanistan. Mais je suis à même de jauger les obstacles que la police afghane doit affronter: le manque de motivation des policiers, des vues divergentes sur les méthodes de maintien de l’ordre entre les Afghans et leur mentors, la frustration, l’ennui et dans certain cas l’ignorance des Américains.

Nous sommes le mardi 24 août. Le capitaine Fred Wasser a des ennuis. Une nouvelle opération, visant à chasser les talibans du district n°6 vient de commencer. Une fusillade a éclaté tôt dans la matinée et un groupe de MP doit être approvisionné en munitions à 4 heures du matin. Wasser se remet tout juste d’une déshydratation sévère. Et puis, il y a toujours ce satané obus du poste de police n°5 dont on ne s’est toujours pas occupé.

«Tu veux me baiser la gueule, hein?»

Les ennuis, c’est un peu le lot du capitaine Wasser. En tant que responsable de la 372e compagnie de MP, Wasser est celui qui se fait taper sur les doigts quand les choses ne tournent pas rond. «Dans tous les pays, partout, tu trouveras toujours des gens pour te dire: “t’inquiète pas, t’en fais toujours des caisses, t’es un pessimiste.” Non. Je suis un réaliste», dit Wasser. «Ça fait 25 ans que j’assiste à des tragédies en tous genres.» Wasser s’est engagé en sortant du lycée, en 1982 et a servi comme militaire d’active en Corée durant trois ans. Sorti de l’armée, il a travaillé comme officier de police à Altoona, Pennsylvanie puis, après le 11 septembre, il a rempilé, dans la réserve, cette fois. C’est très simplement qu’il décrit son rôle: «Lorsque les gars commencent à baisser la garde, mon rôle est de faire en sorte qu’ils se reprennent.»

La nature agressive de Wasser –que certains assimilent à de la paranoïa– est l’objet de blagues constantes au sein de la compagnie. Derrière son dos, ses hommes l’appellent «Captain America», en référence au personnage de la série Generation Kill [série en 7 épisodes sur la 1re guerre du Golfe, par les créateurs de The Wire, NDLE] qui passe son temps à jouer les Cassandre. Une fois, il a parcouru la centaine de mètres séparant la Base avancée opérationnelle Walton du poste de police au volant d’un tracteur John Deere muni d’une mitrailleuse –sans escorte armés, comme ça, tout seul– dans le seul but de leur botter le train parce qu’ils n’avaient pas posté assez de gardes dans les miradors.

Et puis, une autre fois, Wasser a réprimandé l’un de ses hommes, le Specialist[1] Eric Shank, qui avait laissé son pistolet sans surveillance. C’était la dernière d’une longue série de gaffes de la section. Un homme avait trouvé le moyen de perdre une radio lors d’une mission, ce qui avait valu des ennuis à Wasser. Puis un autre avait fait tomber une mitrailleuse cal. 50, que l’on monte généralement sur les camions, et un coup était parti. Pour Wasser, le coup du pistolet, c’était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase. «Tu veux me baiser la gueule, hein?», a crié Wasser, raconte Shank. «Il était vraiment sous pression», concéda-t-il plus tard.

Le travail de Wasser n’est pas évident. Essayez de vous représenter une structure hiérarchique: les MP de réserve de la 372e sont tout en bas. Cette structure hiérarchique existe, d’ailleurs. La 372e prend ses ordres auprès du 504e bataillon de MP, qui dépend à son tour de la 4e division d’infanterie. Et puis il y a les structures officieuses de l’infanterie et de la police militaire. Connus pour délivrer les bons de sortie sur les bases militaires, les MP sont souvent décrits comme les contractuelles des forces de la coalition. Pour finir, il y a le fossé qui sépare les troupes d’active de la réserve. Les soldats d’active considèrent généralement les unités de réserve comme la 372e de la même manière que les vieux inspecteurs considèrent les jeunes flics sortis de l’école –des bleus, nécessaires pour l’accomplissement de la mission mais qui ne disposent pas d’assez de résolution et d’engagement pour l’accomplir seuls.

La mauvaise réputation

Il faut ajouter à cela le fait que les MP doivent assurer une des missions les plus délicates en Afghanistan. Former la police dans un pays aspirant à la démocratie et où la corruption est rampante n’est déjà pas chose aisée. Devoir le faire dans une zone de conflit est presque mission impossible. Et ce qui n’aide pas non plus, c’est que la 372e ne s’est pas vraiment illustrée au cours de sa dernière mission en date: la surveillance des détenus de la prison d’Abou Ghraïb, en Irak. Aucun des hommes dont Wasser a la charge n’était à Abou Ghraïb, mais la réputation de la 372e en pâtit encore.

Le plus délicat, c’est que les hommes de Wasser doivent être également des diplomates. Depuis 2006, la réponse américaine à la guerre asymétrique livrée en Afghanistan et en Irak se fonde sur la doctrine de la contre-insurrection définie dans le Manuel de contre-insurrection de l’Armée. Au lieu de se contenter de combattre l’ennemi, la contre-insurrection, ou COIN, a pour objet premier de gagner le soutien des populations civiles. Ce qui veut dire tendre la main aux anciens dans les villages, bâtir des infrastructures et réduire au maximum les pertes civiles. «Notre rôle n’est pas de tirer dans le tas et de tout faire sauter», me dit Wasser.

Un soir, la 1re section rend visite à un poste de contrôle. Le chef du poste, un Afghan nommé Aqa, nous accueille à l’extérieur et demande si nous voulons du thé. Le lieutenant Jason Walter, qui commande la section se tourne vers Baird. «Voulez-vous du thé?» «Non», répond Baird. Walter demande à l’interprète: «Voulez-vous du thé?» «Non», dit-il. Nous entrons. Le commandant envoie quelqu’un chercher des pastèques sous la lumière de la lune. Walker pose des questions de routine –Combien d’hommes montent la garde? Avez-vous besoin de quelque chose?– et nous repartons avec quelques grappes de raisin.

Les soldats n’apprécient pas tous leur rôle de diplomate. «Je suis chrétien», me dit Ketterman, un vétéran de 32 ans. «Je ne veux pas tuer. Mais si un type a envie de voir Allah, je serais heureux de l’aider. Je suis un maquereau pour musulman: je les lui fournirai, ses quarante vierges.» Vu comment les choses tournent, Ketterman risque de ne pas en avoir l’occasion. «Je voudrais partir comme un soldat, dit-il. Pas en faisant la pute.»

La plupart des soldats sont formés pour le combat, par pour conduire des actions diplomatiques. Demander à un simple soldat de boire le thé avec des fonctionnaires locaux, c’est comme demander à un soldat du génie d’écrire un morceau pour la fanfare du régiment. Ce n’est pas qu’il soit mal équipé –au vu de sa formation et de son parcours, il est plutôt anti-équipé. Le type de personne qui s’engage dans l’armée n’est sans doute pas le genre de personne à qui vous aimeriez confier le maintien de relations internationales au bas de l’échelle. «J’ai entendu des officiers d’infanterie dire, dans des réunions, “nous ne sommes pas formés pour ça, nous ne sommes pas préparés à ça”», dit Wasser.

«Ce mec est sympa avec moi»

La Police militaire, à l’inverse, est conçue pour ça, dit-il. Nombreux sont les MP qui travaillaient comme policiers dans le civil. Ils sont rompus aux méthodes de l’îlotage –partir en patrouille, maintenir une présence dans le voisinage, demander aux habitants ce que la police pourrait améliorer et, d’une manière générale, apprendre à connaître les gens qu’ils sont censés protéger. En théorie, ils sont donc des agents idéaux de la contre-insurrection.

Si les fantassins d’active sont des militaires de carrière, les MP de la réserve viennent de tous les horizons. La 1re section comprend des vigiles, des pompiers volontaires, un soldat de la garde nationale, un artiste du sandwich de chez Subway et un expert en restauration d’objets d’arts.

La police militaire est particulièrement adaptée à la «dynamique humaine» du conflit, dit le général de brigade Dave Phillips, qui forme les MP à Fort Leonard Wood, dans le Montana. Si on ne peut guère demander quoique ce soit d’autre à l’infanterie que de détruire l’ennemi, les MP sont formés à la «réponse graduée», en fonction de la situation. Par ailleurs, comme elles sont déployées de manière autonome, les escouades (12 hommes) de MP disposent d’un armement plus conséquent qu’une escouade d’infanterie. Les MP sont par ailleurs en prise directe avec leur réseau de renseignement, dit Wasser. «On parle aux gens. Vous serrez la main d’un Afghan, vous le regardez droit dans les yeux et lui se dira: “Ce mec est sympa avec moi”. Tout cela a des conséquences positives, en matière de renseignement.» Il n’est donc pas étonnant qu’en Afghanistan comme en Irak, la guerre repose pour une grande part sur la Police militaire. Les troupes de combat ont quitté l’Irak fin août. La Police militaire est restée.

En d’autres termes, la 372e et l’Afghanistan sont faits l’un pour l’autre. Bon, ça, c’est la théorie.

Christopher Beam

Traduit par Antoine Bourguilleau


[1] Le specialist de l’armée américaine occupe un statut équivalent à celui de caporal au sein de l’armée française. Il est donc considéré comme un militaire du rang.

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