Monde

Mafia russe contre mafia italienne, qui gagne?

Brian Palmer, mis à jour le 14.11.2010 à 8 h 02

Les vory feraient-ils le poids contre les parrains de la Cosa Nostra?

Photo: Vyacheslav Ivankov, parrain de la mafia russe assassiné en 2008, REUTERS/Stringer Russia

Photo: Vyacheslav Ivankov, parrain de la mafia russe assassiné en 2008, REUTERS/Stringer Russia

Le procureur de Manhattan a annoncé qu’une organisation criminelle américano-arménienne avait détourné plus de 35 millions de dollars [25 millions d’euros] des caisses de Medicare. Le 13 octobre, le gouvernement américain a retiré les scellés d’actes d’accusation contre 44 personnes, qui comportent des chefs d’inculpation de racket. C’est la première fois qu’un «vor», l’équivalent eurasien du parrain, est mis en cause!

Il semble que les gangs russes, arméniens et eurasiens en général gagnent du terrain au détriment de la Mafia italienne. Dans une guerre des gangs entre les vory et les parrains, lequel des deux groupes s’imposerait?

Les parrains «traditionnels» sont mieux armés

La plupart des familles italiennes liées au crime sont des organisations fortement hiérarchisées. Leader incontesté, un parrain peut ordonner à ses seconds couteaux d’aller au combat. A coté, le crime organisé eurasien est beaucoup moins… organisé! Ses gangs consistent en des réseaux de criminels peu structurés qui s’associent quand cela les arrange et si les circonstances le permettent. Ils ressemblent plus à des prestataires freelances qu’à des salariés. Bien que les truands russes, arméniens et géorgiens usent de méthodes violentes, ils n’entreraient pas en conflit direct avec les mafiosi (même si ces derniers sont aujourd’hui affaiblis). Primo, ils ne disposent pas d’un grand nombre d’hommes armés qui leur sont fidèles. Secundo, les guerres de territoire, ce n’est pas leur tasse de thé.

A l’origine, les Vory v Zakone («Voleurs dans la loi») étaient des éléments du milieu du siècle dernier issus des prisons soviétiques. Ils sont arrivés aux Etats-Unis dans les années 70 et ont pris le contrôle de quelques minorités russes. Le vor le plus célèbre était Evsei Agron de Brighton Beach (New York), l’homme fort russe typique, qui portait toujours un aiguillon. Tout le monde savait que les vory étaient des criminels. Beaucoup d’entre eux arboraient des tatouages intimidants et racontaient à tout bout de champ que le gouvernement américain ne pouvait faire peur à quiconque a survécu aux sauvageries du goulag.

Fanfarons, mais respectueux de leurs rivaux

En dépit de leurs bravades, les vory n’étaient pas assez puissants pour se frotter à La Cosa Nostra. Ils évitaient d’empiéter sur le terrain de la Mafia et de toucher à son activité de financement traditionnelle (principalement des extorsions de fonds auprès des petites et moyennes entreprises). De nombreux leaders de gang russes se sont tournés vers des niches criminelles inexploitées, telle que la fraude financière. Si ces activités impliquaient parfois de commettre un assassinat, ils ne cherchaient en aucun cas à défier les organisations hiérarchiques imposantes.

Aujourd’hui, les chefs de gang eurasiens se livrent à des activités professionnelles diverses et variées, dont certaines sont parfaitement réglo. Beaucoup sont membres de country clubs et portent des costumes Armani. Ils ont si peu en commun avec les vory old-school que seuls les magistrats et les journalistes les désignent sous cette appellation.

Quand la pègre eurasienne trouve une occasion de gagner de l’argent, en l’occurrence en escroquant Medicare, elle sollicite les membres de son réseau pour trouver des agents disponibles. Parmi eux, on trouve une panoplie de profils, allant du petit délinquant à l’ancien agent du KGB, en passant par le docteur en économie. Les membres du milieu préfèrent envoyer un agent sans casier judiciaire aux Etats-Unis pour mener une opération frauduleuse. L’exécutant fait enregistrer une adresse postale et encaisse des chèques jusqu’à ce qu’il soupçonne des soupçons à son égard. A ce moment, il s’évapore en Russie, en Arménie ou dans n’importe quel pays où il pourra se mettre à l’abri. Ayant touché un joli magot, cet agent ne sera peut-être plus jamais en contact avec le cerveau de l’opération. Contrairement aux Gambino, célèbre famille mafieuse de New York qui excellait dans l’art de se tirer d’affaire devant les tribunaux, les gangs eurasiens sont rarement identifiés et pris par la justice.

Les criminels eurasiens plus dangereux

Le fait que les gangsters eurasiens ne commandent pas d’armée loyale ne signifie pas qu’ils ne sont pas aussi dangereux que la Mafia. A bien des égards, ils le sont plus encore. Les escroqueries des mafieux nécessitaient qu’ils soient profondément intégrés dans leurs communautés. Ils s’appuyaient sur des hommes d’affaires locaux et se mettaient dans la poche les politiciens corrompus. Or ces relations les tenaient en échec. Car si un parrain s’en prenait à un pilier de la communauté, les citoyens risquaient de réclamer son arrestation. Et le conseiller municipal, par ailleurs préoccupé par son électorat, risquait de ne pas pouvoir le protéger.

Les gangs eurasiens, transnationaux et fluctuants, ne rendent de compte à personne. Ils ont franchi des limites que la Mafia n’aurait jamais osé traverser. On sait, par exemple, qu’ils ont vendu des armes lourdes à des terroristes islamistes. Le membre d’al-Qaida Ibn Al-Shaykh Al-Libi avait même déclaré à la police que des criminels russes avaient fourni des matières nucléaires à l’organisation terroriste (il s’était toutefois rétracté par la suite).

Brian Palmer

Traduit par Micha Cziffra

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