Monde

Etats-Unis: l'heure des éléphants

John Dickerson, mis à jour le 03.11.2010 à 16 h 50

Les Américains ont redonné le pouvoir aux républicains sans vraiment savoir pourquoi.

Des militants républicains célèbrent leur victoire. Rick Wilking / Reuters

Des militants républicains célèbrent leur victoire. Rick Wilking / Reuters

Nous sommes une nation de girouettes. Ces 16 dernières années, chaque grand parti a eu droit à sa victoire présidentielle et à sa majorité au Congrès et, chaque fois, cela a été interprété comme le début d'une remise à plat de la politique américaine. Et voilà que ça recommence. Les républicains de la Chambre des représentants ont repris les clés de la voiture, pour filer la métaphore ultra-rebattue de Barack Obama. Mais ce n'est pas une victoire. Les sondages effectués à la sortie des urnes suggèrent plutôt que le pays les a jetées au Grand Old Party avec dégoût: Allez-y, prenez le volant. Les législateurs fraîchement élus ne semblent pas exciter les foules. Toujours selon les sondages, 41% des votants ont une opinion favorable du parti républicain, soit quatre points de moins que pour le Président. Même les membres du Tea Party déclarent que les républicains restent «à l'essai».

Pourquoi?

Si cette élection s'est déroulée sous le signe d'une économie moribonde, la politique aussi est en proie aux vertiges. Le scrutin derrière nous, le débat va changer; après nous être demandé pour qui voter, nous allons pouvoir nous interroger sur le pourquoi de notre choix. Cette question est essentielle car elle déterminera l'action des législateurs des deux camps, en même temps qu'elle éclairera les attentes d'électeurs qui veulent de l'action sans vraiment croire que leurs représentants puissent faire quoi que ce soit. À la sortie des bureaux de vote, près de 90% des votants se sont ainsi déclarés inquiets pour l'avenir.

La Chambre des représentants, où les démocrates détenaient jusqu'à présent la majorité à 77 sièges, passe donc aux mains des républicains (à une majorité moindre mais confortable). Les pertes enregistrées par les démocrates sont supérieures aux 36 sièges que cèdent en moyenne les présidents à la popularité comparable à celle d'Obama. John Boehner est le nouveau président de la Chambre basse [speaker] dans un pays qui n'apprécie pas son parti mais adhère à ses valeurs: selon les sondages de sortie des urnes, 56% considèrent que le gouvernement intervient trop dans des affaires qui devraient relever du monde de l'entreprise ou de la sphère privée. Nancy Pelosi va pouvoir tirer gracieusement sa révérence après avoir présidé la plus courte majorité qu'ait connue la Chambre des représentants depuis le milieu des années 1950.

Vainqueurs dans toutes les régions du pays, les républicains l'emportent largement à la Chambre basse. Le républicain du Nord-Est, considéré jusqu'alors comme un oiseau rare, est même de retour dans les États de New York et du New Hampshire. Sur les 23 démocrates élus en 2008, 16 ont perdu leur siège. Des vieux de la vieille tels que Paul Kanjorski (Pennsylvanie, 13 mandats), Rick Boucher (Virginie, 14 mandats) et Ike Skelton (Missouri, 17 mandats), tous démocrates, ont été remerciés.

Les républicains ont aussi décroché des trophées dans la chasse aux postes de gouverneur. Ils ont ainsi remporté les États clés de l'Ohio, de la Pennsylvanie, du Wisconsin et du Michigan. Comme le Grand Old Party s'est également octroyé le contrôle de la Chambre des représentants dans ces États, les républicains pourront être aux commandes du redécoupage des circonscriptions électorales, qui a lieu tous les dix ans. Les démocrates n'ont eu droit à une bonne surprise que dans le Colorado, swing state [«État pivot»] où John Hickenlooper a gagné le poste de gouverneur.

Les bonnes nouvelles côté démocrate

Si bonnes nouvelles il y a pour les démocrates, c'est du côté du Sénat, du moins en comparaison des nouvelles catastrophiques qui sont tombées partout ailleurs (on sait que ça ne va pas fort quand la perte de six sièges, y compris l'ancien siège du Président, constitue une bonne nouvelle.) Les démocrates conservent donc le Sénat et son chef de file, Harry Reid.

Le démocrate Joe Manchin a conquis le siège de Virginie-Occidentale en prenant ses distances avec le Président. En Californie, Barbara Boxer a gagné en s'associant à Barack Obama. Mais le fait est que les démocrates ont perdu des sièges. Au moins trois des nouveaux sénateurs républicains peuvent remercier le Tea Party. Jim DeMint a épinglé le leader de son parti, Mitch McConnell, pour avoir soutenu l'opposant de Rand Paul [un tea-partier] aux primaires républicaines:

«Je tiens à féliciter Rand Paul, qui a remporté une victoire à laquelle les chefs de son propre parti ne croyaient pas. Rand a vaincu l'adversité car il est resté fidèle à ses principes conservateurs.»

Bien sûr, Mitch McConnell pourrait rétorquer que dans le Delaware et au Nevada, les républicains auraient pu gagner si le Tea Party ne leur avait pas mis des bâtons dans les roues. Si les conservateurs ne veulent pas se départir de leurs principes, les démocrates s'accrocheront aux leurs. Ceux qui ont gardé leur poste à la Chambre des représentants sont plus libéraux [au sens américain du terme] et donc moins susceptibles de s'aligner sur les nouveaux élus républicains, plus conservateurs. Après avoir constaté que les plus traditionalistes étaient passés au premier rang dans le Grand Old Party en s'affirmant haut et fort, les progressistes pourraient être tentés d'appliquer la même méthode dans le camp démocrate.

Obama sanctionné

Dans l'ensemble, ce scrutin est une sanction infligée au Président. Et dans certaines régions, la sanction est particulièrement sévère. C'est ainsi que l'Illinois a élu le républicain Mark Kirk dans l'ancienne circonscription de sénateur d'Obama. L'Ohio lui a aussi fait un beau bras d'honneur, alors que le Président s'est rendu douze fois dans cet État depuis sa prise de fonctions, et qu'il a réservé sa dernière visite avant les élections à la ville de Cleveland. Le vice-président Joe Biden était «résident honoraire» de l'État, plaisantait-on dans le parti. Et les démocrates se vantaient d'y avoir mieux organisé l'inscription sur les listes électorales que partout ailleurs dans le pays.

Malgré tout, les démocrates y ont perdu les cinq sièges les plus disputés pour la Chambre des représentants. Ils ont perdu la bataille pour le Sénat, ils ont manqué le poste de gouverneur, ils ont enfin perdu leur majorité à la Chambre basse de l'Ohio. Et les jeunes électeurs, sur lesquels misaient Obama et les démocrates, n'ont pas répondu à l'appel, avec un taux de participation inférieur à ceux de 2008 et de 2006.

John Boehner n'a pas revendiqué une victoire, mais une véritable répudiation: «Nous assistons à la répudiation de Washington (...) à la répudiation d'un gouvernement interventionniste (...) à la répudiation de politiciens qui refusent d'écouter le peuple.» Il a bien fait de ne pas déclarer victoire, car le message envoyé par les électeurs n'est pas clair. À la sortie des urnes, 37% des personnes interrogées estimaient que la première priorité du Congrès devrait être «les dépenses pour la création d'emplois». Mais une même proportion de sondés pensent que la première des priorités devrait être la réduction du déficit budgétaire.

L'abrogation de la réforme de l'assurance-maladie n'est pas une priorité. Si 48% souhaitent la mort de cette réforme, un pourcentage équivalent veut la conserver voire l'étendre. Toujours est-il que ce n'est pas une priorité. Pour 62% des électeurs, l'économie est le principal problème à résoudre. Seuls 18% se soucient autant de la santé. Et seuls 39% des Américains pensent que le Congrès devrait élargir à tous les baisses d'impôts accordées sous Bush, autre priorité du parti républicain. John Boehner va devoir plaider pour ces priorités contradictoires auprès de nouveaux membres du Congrès qui, pour beaucoup, sont arrivés à Washington en promettant de ne pas faire de compromis.

Obama a tout de suite tendu la main à Boehner. Calme et détendu, il a appelé le nouveau président de la Chambre des représentants. Pour l'heure, le Président va devoir déterminer si les résultats de cette élection sont l'expression d'un mécontentement quant au rythme des réformes, ou d'un mécontentement quant à la direction vers laquelle il menait le pays. À l'issue désastreuse des élections de mi-mandat de 1994, le président Bill Clinton avait déclaré: «Je reconnais ma part de responsabilité dans ces résultats électoraux». Il ne semblait pas disposé à aller plus loin. Mais le jour de son discours sur l'tat de l'Union, il déclarait la fin de l'État fort.

Obama va-t-il suivre cette voie? Nous le saurons après sa conférence de presse. Cela étant, il est une chose qui le consolera peut-être. Deux ans après la débâcle, alors que tout le monde le tenait pour mort, Clinton a été réélu en triomphe à la tête du pays. Obama doit espérer que l'économie et l'électorat feront la même volte-face pour lui que pour Clinton. Il doit croire aux girouettes.

John Dickerson

Traduit par Chloé Leleu

John Dickerson
John Dickerson (83 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte