Economie

Ne nous préoccupons pas de la dette publique

Robert B. Reich, mis à jour le 31.03.2009 à 18 h 28

Pour réussir la relance, il faut investir dans les biens publics et augmenter les impôts des plus riches.

«Policy Network» est un «think tank» international dont l'ambition est de promouvoir les idées progressistes et le renouveau de la social-démocratie en organisant l'échange de points de vues et d'expériences entre hommes politiques, décideurs et experts de centre gauche.

Quelques jours avant le sommet du G20, «Policy Network» tient une importante réunion au Chili: l'occasion pour les principaux leaders internationaux de centre gauche de faire entendre leur vision de l'avenir, au moment où la période de croyance néo-libérale dans le laissez-faire est bel et bien terminée.

Slate.fr publie une série de tribunes (on peut télécharger les autres ici, en anglais et espagnol) rédigées par les participants à ce sommet.

Aujourd'hui mardi, Robert B. Reich

«La crise économique mondiale actuelle est la manifestation de problèmes structurels plus profonds de nos économies. Conséquence de l'intensification de la compétition mondiale et des progrès technologiques, les Etats-Unis et d'autres nations post-industrielles ont subi un déclin des revenus médians et un élargissement du fossé entre riches et pauvres. Résultat, la demande aux Etats-Unis et dans d'autres pays post-industriels est insuffisante pour entretenir leurs économies à plein régime. D'autres problèmes structurels, comme le réchauffement climatique et la dépendance occidentale au pétrole et aux capitaux étrangers, sont aussi en train de prendre de l'ampleur. Si nous voulons mettre nos économies sur le chemin de la croissance durable, une politique structurelle complète, plaçant en priorité les points suivants, s'impose :

1. Poursuivre la relance au-delà du cycle économique actuel
Ceux pour qui le plan de relance représente une mesure désespérée pour enrayer le plongeon actuel du cycle économique peuvent être qualifiés de cyclistes. Les autres, au rang desquels je me place, considèrent le plan de relance comme la première étape vers la correction des défauts structurels profonds de l'économie. Nous sommes les structuralistes. Ces deux camps sont unis derrière les mesures de relance actuelles, mais peut-être pas pour très longtemps. Pour les cyclistes, la crise est provoquée par une bulle spéculative qui a détraqué les mécanismes d'autorégulation de l'économie. Ils avancent qu'il est possible d'éviter des crises futures si le Conseil de la Réserve fédérale fait exploser les bulles plus tôt, en augmentant les taux d'intérêt quand la spéculation commence à chauffer. Pour les structuralistes, cependant, la relance n'est qu'une première étape vers une économie plus durable.

2. Investir dans des biens collectifs
Résoudre la crise économique nécessitera une augmentation des investissements publics - sources d'énergie renouvelable émettant beaucoup moins de dioxyde de carbone ; formation continue, permettant aux citoyens de mener des vies plus productives et plus épanouissantes tout en réduisant les inégalités ; un meilleur système de santé, notamment l'amélioration de l'hygiène publique, et un système de transport public approprié au XXIe siècle. Faute de politiques mettant l'Amérique et d'autres nations sur un chemin économique plus équitable et durable, nous serons confrontés à des récessions plus profondes et plus prolongées, suivies d'améliorations de plus en plus anémiques.

3. Ne pas faire de la réduction de la dette publique une priorité
Pour les structuralistes, la taille de la dette publique est sans importance. Celle-ci doit être envisagée proportionnellement à l'économie dans son ensemble. Selon les projections du gouvernement, la dette nationale des Etats-Unis dépassera la moitié du produit intérieur brut du pays d'ici la fin de l'année - plan de relance non inclus. C'est certainement beaucoup, mais c'est loin d'être un record. La dette des Etats-Unis dépassait de loin 100% du PIB à la fin de la Première Guerre mondiale. Cette dette monumentale a remis les Américains au travail, financé la production industrielle, soutenu financièrement une nouvelle génération de recherche scientifique et technologique et créé une vague de demande de biens de consommation à la fin de la guerre. Tout cela a remis l'économie sur une voie nouvelle et plus rapide, permettant aux Etats-Unis de rembourser leur dette et lançant le pays dans une nouvelle ère de prospérité largement partagée. Même un fort ratio dette/PIB n'est pas particulièrement préoccupant si une grande partie de cette dette provient des investissements publics qui mettent la nation sur les rails d'une croissance solide.

4. Augmenter les impôts des plus riches
Toutefois, les gains obtenus grâce aux investissements publics peuvent ne pas produire suffisamment de croissance pour réduire la taille relative de la dette future. Depuis la fin des années 1970, une proportion de plus en plus importante du revenu national américain revient aux citoyens installés au sommet de l'échelle des revenus. En 1976, les 1% plus riches du pays gagnaient environ 9% du revenu national total. En 2006, ils empochaient plus de 20%. Mais les riches ne dépensent pas une aussi grande proportion de leurs revenus que les classes moyennes ou les pauvres - après tout, être riche signifie que vous avez déjà à peu près tout ce dont vous avez besoin. C'est la raison pour laquelle la concentration des revenus en haut de l'échelle peut déboucher sur une grande insuffisance de la demande globale et faire tomber l'économie en chute libre. Une stratégie structurelle complète doit par conséquent prendre en compte la structure du code des impôts et envisager l'éventualité de taxer les plus riches de façon marginale.

5. Tirer parti de la crise économique
La gravité de la crise actuelle octroie au président Obama et aux autres dirigeants une plus grande marge de manœuvre pour introduire des changements structurels dans l'économie. Même les conservateurs en termes de fiscalité concèdent que quand les consommateurs cessent d'acheter et que les entreprises arrêtent d'investir, le gouvernement doit intervenir en tant qu'acheteur et prêteur de dernier recours. Cette récession révèle les failles sous-jacentes des économies américaine, européenne, japonaise et autres. Une fois le cycle économique sur la pente ascendante, le public et ses représentants peuvent être moins enclins à affronter ce qui nous a vraiment fait sombrer. C'est ce qu'a vécu Bill Clinton lorsqu'il a été élu en 1996, dans le sillage d'un redressement cyclique de l'économie. Les problèmes structurels qu'il n'a pas abordés - l'aggravation des inégalités, l'affaissement des revenus médians, un système de santé abîmé, des infrastructures en déliquescence et le réchauffement climatique mondial - sont d'autant plus menaçants aux Etats-Unis aujourd'hui, et ne font qu'aggraver la crise actuelle. Le temps est venu pour les progressistes de relever ces défis.»

Robert B. Reich enseigne les politiques publiques à l'université de Californie de Berkeley.
Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot

Championnat du monde de cyclisme sur piste en 2007. REUTERS/Lucy Nicholson

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