Monde

La diplomatie allemande revisite son passé nazi

Temps de lecture : 2 min

Contrairement à une légende soigneusement entretenue, les diplomates allemands n'ont pas résisté, même passivement, au régime hitlérien, au contraire.

Procès de Nuremberg Reuters
Procès de Nuremberg (1945-1046), Joachim von Ribbentrop, ministre des affaires étrangères de l'Allemagne nazie, est le troisième au premier rang en partant de la gauche / Reuters.

Joschka Fischer était en 1968 un de ses révoltés qui demandaient des comptes à leurs pères sur leur attitude sous le nazisme. Trente ans plus tard, ayant troqué le blouson de cuir pour un costume trois pièces, le même Joschka Fischer s’est retrouvé comme ministre des affaires étrangères confronté au passé trouble de la diplomatie allemande. En 2003, son attention a été attirée par la lettre d’une vieille dame, victime de l’occupation en Belgique. Maga Henseler s’indignait que des anciens nazis, en l’occurrence Franz Nüsslein, ancien avocat général à Prague, responsable de la mort de centaines de juifs, aient droit à une notice nécrologique dans le journal interne du ministère des affaires étrangères. S’apercevant qu’il ne s’agissait pas d’une exception, Fischer interdit l’éloge des anciens fonctionnaires du ministère ayant appartenu au parti nazi. Révolte des «momies», surnom donné aux vieux diplomates à l’intérieur de la «maison».

La légende, soigneusement entretenue depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, voulait en effet que, quelques individus mis à part, la diplomatie, concentrant les meilleurs représentants de l’élite allemande, avait été au pire suiviste, au mieux opposée au régime hitlérien. Qu’elle avait fait tout son possible pour empêcher la guerre et que, si elle avait bien ressenti le traité de Versailles comme «un coup de poignard dans le dos», sa détestation des juifs n’allait pas jusqu’à souhaiter leur anéantissement.

Rhénan et catholique, le premier chancelier et ministre des affaires étrangères de la RFA, Konrad Adenauer, se méfiait des Prussiens protestants qui peuplaient le ministère mais avait besoin de leurs «compétences». Il ne les chassa pas; il envoya les plus compromis dans les Etats arabes où l’on était moins regardant sur le passé que dans les pays occidentaux. En arrivant à la tête de la diplomatie en 1966, Willy Brandt, lui-même ancien émigré antinazi, se refusa à lancer une chasse aux sorcières. La légende pouvait perdurer.

Une commission internationale d’historien, sous la direction du professeur allemand Eckart Conze, créée en 2005 par Joschka Fischer, vient d’y mettre fin. Dans un volumineux rapport, Le ministère et le passé, elle montre, preuves à l’appui, que le ministère allemand des affaires étrangères et ses collaborateurs ont été, de 1933 à 1945, des rouages zélés de l’entreprise national-socialiste. «Une organisation criminelle», dit même Eckart Conze.

Les fonctionnaires du ministère ont fourni les listes des travailleurs forcés en France, en Belgique, aux Pays-Bas… S’ils émettaient des doutes sur les buts de guerre d’Hitler, c’était par crainte de voir l’Allemagne s’épuiser sur plusieurs fronts, pas pour remettre en cause la recherche de la puissance. Ils ont participé activement à la «solution finale» en apportant leur aide à la déportation et à l’extermination des juifs, en Allemagne, dans les pays «amis» et dans les pays occupés. Quand le chef des affaires juives du ministère se rendait à Belgrade en 1941, il ne cachait pas le but de son voyage. Sur sa note de frais il écrivait: «liquidation de juifs».

Certains hauts responsables des affaires étrangères ont été jugés après la guerre, à Nuremberg et dans le procès dit de la Wilhelmstrasse (le siège du ministère jusqu’en 1945). Et condamnés. Les autres ont des comparses, parfois enrôlés de force dans le parti nazi. Comme ils s’étaient «adaptés» au nazisme, ils se sont «adaptés» à la démocratie. Le temps a fait son œuvre. C’est leur disparition, ces dernières années, qui a été l’occasion de ce retour tragique mais indispensable sur le passé. Les «momies» voulaient que la mémoire de leurs aînés soit honorée dans le journal intérieur du ministère. Après la publication du rapport Conze, Joschka Fischer a déclaré: «Ils ont maintenant la nécrologie qu’ils méritaient».

Daniel Vernet

Daniel Vernet Journaliste

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