France

L’histoire officielle appartient au passé

Thomas Legrand, mis à jour le 02.11.2010 à 12 h 30

Pourquoi le projet du président de la République de faire une Maison de l’histoire de France rencontre l'opposition de tous les historiens. Car il n'y a pas de version officielle de l'histoire et il ne faut surtout pas qu'il y en ait une.

Charles de Gaulle / gildas f via Flickr

Charles de Gaulle / gildas f via Flickr

Un musée de l'Histoire de France... On ne peut pas vraiment parler de polémique puisque, logiquement, une polémique digne de ce nom oppose deux camps, les pros et les antis. Là, à part le président et les hauts fonctionnaires chargés de mener à bien ce projet, il n’y a pas de défenseurs de cette idée de musée de l’Histoire de France. Il n’y a quasiment pas d’historiens, d’universitaires qui se soient prononcés en faveur de la Maison de l’histoire de France.

Au premier abord, on pourrait se dire que dans l’antisarkozysme ambiant qui sévit dans le monde universitaire, s'opposer à un projet, quel qu’il soit, venu de l'Élysée relève d’un certain pavlovisme. En réalité, s'opposer à l’idée que puisse exister un musée de l’Histoire de France voulu par le président de la République est une évidence. Comment peut-on imaginer mettre l’histoire de France en musée? Comment surtout peut-on imaginer que ce soit le fait de l'État. «Et de quelle histoire parlons-nous»? se demande, très critique, l’agrégé d’histoire Nicolas Offenstadt qui a beaucoup travaillé sur les questions de politique mémorielle du président de la République.

C’est une interrogation qui renvoie directement à la définition de l’histoire en tant que science, en tant que passion française mais aussi en tant qu’instrument politique. Imaginez simplement ce que pourrait être un musée de l’Histoire. Une série d’expositions permanentes ou temporaires, ou les deux, thématiques ou chronologiques; chaque élément, document, objet qui serait exposé devrait être expliqué, justifié, «contextualisé» comme disent les historiens, et donc forcément contesté. L’histoire est un éternel débat entre les historiens entre des faits avérés et leur interprétation, le poids qu’on doit leur donner.

Mais quand on parle non pas d’histoire mais d’histoire de France, là tout se complique encore un peu plus et l’on comprend simplement que ce n’est pas un sujet pour un musée. Qu’est-ce que l’histoire de France? Son histoire politique, l’histoire des peuples, ses guerres, ses sciences, ses grands hommes? Ces interrogations agitent le monde des historiens depuis toujours, sans doute pour toujours et ce n’est certainement pas à l’Etat de les trancher. Qui sont ses grands hommes, quelle hiérarchie entre eux? Commencer à répondre à cette question pour installer un musée, c’est prendre un parti réducteur ou se lancer dans d’inextricables jeux d’équilibre qui seront sans aucun doute insatisfaisants. Ou alors le musée de l’histoire serait simplement une collection permanente d’objets historiques, des trônes, des reliques, la francisque de Vercingétorix, un morceau du vase de Soisson, le panache blanc d’Henri IV, le couteau de Ravaillac, le bonnet de Clemenceau, le pyjama de Deschanel, le micro de l’appel du 18 juin… bref, aucun intérêt.

A écouter et lire les réactions des historiens eux-mêmes à l’énoncé du projet, le musée de l’Histoire ne peut être que le récit d’une histoire officielle, c'est-à-dire d’une propagande, d’une science morte, ou une galerie d’objets anecdotiques. Y a-t-il une volonté politique derrière ce projet? C’est le procès que certains font. En réalité, ce serait un procès d’intention que de l’affirmer mais peu importe, puisqu’un musée de l’Histoire de France ne peut de toutes façons aboutir qu’à l’expression d’une histoire officielle, ce qui revient à en faire un projet politique.

Alors, est-ce que Nicolas Sarkozy veut, par ce projet, imposer sa vision de l’histoire, définir par exemple une identité nationale (pour reprendre le terme du débat raté du printemps dernier)? C'est possible, et d’ailleurs le président avait fait référence à ce projet dans la lettre de mission adressé à son ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale le 31 mars 2009. Ce serait illusoire, et ça ne pourrait pas aboutir parce qu’on ne fera pas un musée de l’Histoire contre les historiens. Ou alors, c’est beaucoup plus simple que ça. Nicolas Sarkozy aime l’histoire, les Français adorent l’histoire, Nicolas Sarkozy veut son musée, comme Georges Pompidou a eu le sien, François Mitterrand sa bibliothèque, et Jacques Chirac le musée des Arts premiers. Alors, se dit-il «pourquoi pas un musée de l’histoire, ce serait populaire comme l’histoire».

Seulement voilà, comme l’adoption de la mémoire d’un enfant juif par chaque classe de CM2, comme la lecture annuelle de la lettre de Guy Môquet… ce projet n’aboutira certainement pas parce que, heureusement, l’époque de l’histoire officielle est terminée. C’est étonnant comme le premier président né après la Seconde Guerre mondiale, le premier président élu au XXIe siècle peut être, parfois, à ce point anachronique…

Thomas Legrand

Photo: C(lean) de Gaulle / gildas_f via Flickr CC License by

 

 

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