Monde

L'Irak à travers des jumelles de vision nocturne

Christopher Hitchens, mis à jour le 13.11.2010 à 7 h 50

En pleine digestion des révélations de WikiLeaks, un nouveau livre offre le point de vue des soldats.

Patrouille de nuit à Bagdad de soldats américains Fabrizio Bensch / Reuters

Patrouille de nuit à Bagdad de soldats américains Fabrizio Bensch / Reuters

Pour les gens de ma génération, le terme de bilan humain évoque des relents macabres qui ne pourront jamais se dissiper. Les horribles photographies de cadavres vietnamiens alignés comme dans un tableau de chasse, les brillants reportages faits par des hommes tels Kevin Buckley sur de sanglantes offensives comme l'Operation Speedy Express (où le total des victimes dépassait épouvantablement le nombre de Vietcongs supposés même être en vie avant l'assaut) – tout cela a élevé le terme de bilan humain à un niveau moral identique à celui du dommage collatéral pour signifier un massacre de civils, un euphémisme cachant une sale affaire.

Le Pentagone a presque trop bien tiré la leçon de ces ignominies, en gardant les chiffres sans les publier, une pratique qui s'est maintenue jusqu'à récemment. Mais le résultat en a été tout aussi grotesque, quoique dans un genre différent. Depuis les débuts des combats en Afghanistan et en Irak, nous avons été gavés d'un régime bicolore oscillant entre l'inventaire des noms et prénoms de nos propres pertes, diffusé chaque jour, et l'estimation des victimes réelles ou possibles tombées sous notre puissance de feu. (Des variantes de ce menu ont été a) une couverture exhaustive d'incidents où des psychopathes portant notre uniforme sont partis en roue libre; b) une surface médiatique impressionnante offerte à nos conscrits souffrant de toutes sortes de traumatismes de guerre; ainsi qu'à c) des actes de violence commis par des mercenaires que nous employons et à qui nous fournissons des armes mais pas d'uniformes.)

Je ne vois aucune raison de contester l'accent mis sur ce qui précède. Mais quand rien de tout cela n'est pondéré par ce qui se passe en face, alors on frôle le surréalisme. N'y a-t-il aucun Taliban, ni militant d'al Qaida ou de l'Armée de Mahdi qui ne craque, qui ne se demande s'ils pourront encore longtemps continuer à un tel rythme de morts et de blessés, ou qui ne remet en question la légitimité de leurs actes? Et pourquoi les guerres en Afghanistan et en Irak devraient-elles être les seuls conflits de l'histoire dans lesquels une mesure approximative des résultats militaires – l'évaluation comparée du nombre de victimes – ne devrait jamais être rendue publique?

J'ai donc lu avec intérêt les récents comptes-rendus venant de certaines provinces afghanes où des porte-parole de l'ONU ont froidement publié les chiffres des talibans ayant réussi à finir en martyrs, tout en tablant sur la possibilité qu'une telle usure soit liée à la volonté de certains chefs djihadistes d'envisager l'éventualité d'une trêve. (Évidemment, il est souvent difficile d'appréhender leurs processus mentaux avec certitude. Le New York Times du 23 octobre cite un porte-parole taliban, Qari Yousef Ahmadi, justifiant l'attaque contre la représentation de l'ONU à Hérat. Une raison, pour cet éloquent émissaire, leur a été donnée par «un rapport des Nations Unies disant que les insurgés ont majoritairement attaqué des civils»! Je note en passant que même les Nations Unies sentent un peu qu'il en va de leur responsabilité d'être objectif sur ces questions.)          

Objectif n'est pas vraiment le terme que j'emploierais pour qualifier les buts ou les méthodes de WikiLeaks. J'ai lu avec intérêt qu'un acolyte de Julian Assange a récemment démissionné suite à sa décision d'affubler une vidéo de Bagdad du grossier titre de «Meurtre collatéral». Cependant, si une lecture attentive de sa dernière salve de documents ne peut déboucher que sur une seule conclusion, il s'agit du verdict qui place la responsabilité du meurtre d'innocents en Irak dans les mains des mêmes individus que ceux désignés en Afghanistan dans le rapport des Nations Unies.

Le bain de sang perpétuel est avant tout le résultat d'une alliance obscène entre les sbires de l'ancienne dictature et les sbires d'une dictature théocratique à venir. Dès le lendemain de la chute de Saddam Hussein, sans même s'appuyer sur un semblant de manifeste ou de cahier de doléances, ce gang criminel s'est de lui-même octroyé la permission d'utiliser des explosifs massifs et d'assassiner, violer et torturer une population qui n'eut, elle, pas le droit de souffler un instant après trois décennies de guerre et de fascisme. Qui peut oublier ces événements, du meurtre  du délégué de l'ONU à la tentative de sabotage des premières élections libres du pays, en passant par la destruction délibérée des lieux saints chiites de Samarra et d'ailleurs? (Les chiites ont rarement riposté de manière aussi atroce, mais quand certains d'entre eux l'ont fait, comme WikiLeaks le «révèle» sans surprise, ils ont profité du soutien de la meurtrière dictature des mollahs d'Iran.)

Maintenant, à moins que vous ne réussissiez à vous persuader que le régime moribond et au bord de l'implosion de Saddam aurait pu réussir tout seul à effectuer une transition pacifique vers quelque-chose d'autre au sein d'une société d'ores et déjà mutilée, ruinée et traumatisée, vous devriez penser à exprimer un peu de gratitude envers les soldats de la coalition ayant réussi à lui procurer quelques éléments pour qu'elle reprenne son souffle et à éviter que le régime d'après ne soit encore pire que le précédent. A une époque où d'aucuns voient Bagdad dans un état encore plus déplorable que celui de Beyrouth et du Rwanda réunis, j'avais timidement vu dans les forces de la coalition «la milice de ceux qui n'ont pas de milice,», une description à laquelle, je pense, la flambée de violence actuelle donne partiellement raison.

La semaine dernière a vu la publication d'un livre réellement extraordinaire, écrit par des hommes qui se sont résolument pensés de la sorte. Nightcap at Dawn: Soldiers' Counterinsurgency in Iraq [Un dernier avant d'aller se coucher à l'aube:la contre-insurrection des soldats d'Irak] a été rédigé collectivement par un groupe de brillants combattants rassemblés sous le pseudonyme collégial de J.B. Walker; il est auto-édité, et toutes ses recettes iront à des familles de militaires. Vous pouvez l'acheter ici. (Je devrais préciser que j'ai été indirectement impliqué dans la promotion de sa publication.) Ces souvenirs, ces expériences regroupées et ces sacrifices partagés constituent le compte-rendu le plus authentique jamais réalisé sur le conflit irakien, vu à travers des jumelles de vision de nuit, des viseurs, des rencontres avec les anciens des clans et des tribus, des tentatives pour secourir des victimes innocentes et pour protéger les électeurs, et tant d'autres choses encore. Son jargon est brut sans être cru. Dans cette force qu'ont les témoignages de première main, ce livre nous confronte à l'abominable difficulté de combattre un ennemi chez qui une vie humaine n'a aucune importance et pour qui l'occasion de le prouver quotidiennement représente une prestigieuse victoire militaire.

Il n'y a pas si longtemps, j'ai lu une interview de Julian Assange dans laquelle il déclarait que son objectif ostensiblement journalistique était de «terminer» la guerre. Très édifiant. Le moyen le plus simple de la terminer serait pour un des deux camps de cesser le combat. (Ce qui est pratiquement arrivé en Irak avant la flambée de violence, quand Abou Moussab al Zarqaoui et al Qaida ont affirmé contrôler une ou deux provinces.) Je crois savoir quel camp Assange voudrait voir capituler. Parlez d'une intuition, si vous voulez. Et peut-être, un jour, nous déciderons qu'il nous est égal de savoir qui dirige la Mésopotamie, l'Hindou Kouch ou la passe de Khyber tout comme de savoir, effectivement, comment ils la dirigent. Mais même si cette aube glorieuse et pacifique se lève un jour, nous devrons toujours admirer ceux de nos volontaires qui auront si durement combattu pour veiller à ce que cette décision n'ait pas été une victoire facile.

Christopher Hitchens

Traduit par Peggy Sastre

Photo: Patrouille de nuit à Bagdad de soldats américains Fabrizio Bensch / Reuters

Christopher Hitchens
Christopher Hitchens (72 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte