Monde

Entre développement et écologie: une schizophrénie brésilienne

Anne Denis, mis à jour le 30.10.2010 à 18 h 46

La percée de la candidate écologiste Marina Silva au premier tour de la présidentielle n'est pas le symptôme d’une «vague verte». Le degré d’implication du successeur de Lula dans ce dossier sera déterminante pour l’avenir du pays. Et de la planète.

Une femme derrière un drapeau du Brésil de Marina Silva lors un rassemblement politique à Rio de Janeiro, le 29 Octobre 2010. REUTERS/Bruno Domingos

Une femme derrière un drapeau du Brésil de Marina Silva lors un rassemblement politique à Rio de Janeiro, le 29 Octobre 2010. REUTERS/Bruno Domingos

Le très bon score de la candidate écologiste Marina Silva lors de l’élection présidentielle au Brésil avait créé la surprise, début octobre. Avec près de 20% des suffrages, elle a non seulement volé à Dilma Rousseff, dauphine du président Lula, une victoire au premier tour, mais aussi semé le trouble au sein des équipes des deux rivaux restant en lice, la favorite «Dilma » et le social-démocrate José Serra (PSDB), qui s’affrontent ce dimanche 31 octobre pour le second tour. Ceux-ci se sont d’abord livrés à une cour effrénée auprès de Marina Silva promue arbitre du scrutin, rivalisant soudain d’ardeurs écologistes pour tenter de capter ses 20 millions de voix. Mais ni celle-ci, ni son petit parti vert (une quinzaine de députés) n’ont finalement donné de consigne de vote à un électorat assez disparate. Et l’environnement a de nouveau quasi disparu des débats de campagne (qui n’auront de toute façon pas brillé par leur qualité).

Les explications ne manquent pas concernant  l’ampleur de la percée de cette femme d’allure fragile de 52 ans, qui fut la première ministre de l’Environnement de Lula. Hypothèse la plus probable: Dilma Rousseff a pâti de ses positions fluctuantes sur l’avortement auprès des chrétiens conservateurs, notamment des évangélistes –très nombreux au Brésil– dont les votes se seraient reportés massivement sur Marina Silva, elle-même fervente évangéliste. Autre argument souvent évoqué: la volonté d’une partie de l’électorat de sanctionner une classe politique impliquée depuis des années dans des scandales de corruption, y compris, récemment, des proches de Dilma Rousseff. Alors que, malgré plus de 20 ans de militantisme au Parti des Travailleurs (avant de rejoindre les Verts), la réputation d’intégrité de l’intransigeante Marina Silva est sans tâche.

L'environnement n'est pas une priorité pour les brésiliens

Ces éléments ont sans doute joué en sa faveur au moins autant, voire bien plus que ses convictions écologistes. Même si Greenpeace s’est réjoui que «le mythe selon lequel un homme politique qui défend la cause écologique au Brésil perd des votes», soit désormais «révolu», l’environnement ne fait encore guère partie des priorités de l’écrasante majorité des Brésiliens, sauf chez les «bobos» et les jeunes urbains. Signe que la prise de conscience reste marginale, le parti vert (PV) ne sort d’ailleurs nullement renforcé des législatives qui se sont tenues elles aussi début octobre.

Le Brésil est pourtant considéré comme l’une des clés de la lutte contre le changement climatique. Première réserve de biodiversité au monde, la forêt amazonienne, qui couvre 6,6 millions de km2 dont près des deux tiers sur le territoire brésilien, est mise à mal par des décennies de déforestation galopante. Les conséquences en termes d’émissions de gaz à effet de serre –la déforestation est responsable d’environ 20% des émissions mondiales de gaz à effet de serre–, de destruction des conditions de vie des populations indiennes ou de captation des terres vierges par les grands propriétaires, sont au coeur de tous les sommets internationaux sur le climat.

En février 2009, le Programme des Nations Unies pour l'Environnement (PNUE) a publié un rapport alarmant annonçant que 17% de l’ensemble du massif forestier avait déjà été détruit. L’organisation mettait en cause la construction accélérée des infrastructures depuis 30 ans (multiplication des routes par dix) et la hausse spectaculaire de la population à près de 40 millions de personnes dans toute la région –plus de 25 millions sur le seul territoire brésilien– dont plus 65% vivent désormais dans des villes. Selon l’ONU, si la déforestation dépasse les 30% du couvert végétal, la pluviométrie va diminuer et entrainer le développement des feux de forêt et des émissions de fumées, désastreuses pour le climat.

Le va-et-vient écologique de Lula

Marina Silva est depuis sa jeunesse une pasionaria de la lutte contre la déforestation. Métisse, née dans l’Etat amazonien d’Acre, dans une famille très pauvre de seringueiros (ouvriers travaillant dans les plantations d’hévéas), analphabète jusqu’à 16 ans, elle est l’image d’une ascension sociale réussie. Militante écologiste de toujours, elle est un peu la mauvaise conscience de Lula, dont elle a longtemps été proche, avant de claquer, en 2008, la porte du ministère de l’Environnement, en conflit ouvert avec Dilma Rousseff (alors chef du gouvernement), exaspérée de ne pouvoir faire progresser plus vite son plan de protection de l’Amazonie.

Il a souvent été reproché à Lula de ne pas avoir la fibre écolo. Certes, le président syndicaliste a toujours martelé que sa  première  priorité –légitime!– était de lutter pour la réduction de la pauvreté, obtenant d’ailleurs, dans ce domaine, des résultats incontestables. Via ses programmes sociaux comme  la Bourse Famille, mais aussi en encourageant un développement basé en partie sur l’agroexportation, qui a permis au Brésil de devenir  le premier exportateur mondial de viande de bœuf, l’un des premiers en soja –grâce au tout OGM– et un acteur majeur en biocarburants. Ce sont ces puissants lobbies de l’agrobusiness qui, avides de nouvelles terres, font reculer toujours plus vers le nord le «front pionnier» de l’Amazonie, c’est-à-dire la limite entre zones défrichées et zone vierges.

Pourtant, Lula a pris assez vite la mesure de l’enjeu que représentait la lutte contre le changement climatique. Il s’est impliqué à fond dans les sommets internationaux, avançant des objectifs ambitieux de réduction de 80% de la déforestation à l’horizon 2020 (même si aucun objectif chiffré n’est jusqu’à présent inscrit dans la loi). Samedi 30 octobre, à Nagoya, le Brésil a signé avec 190 pays de la Convention de l’ONU sur la diversité, un accord important devant protéger d'ici 2020 au moins 17% des terres et 10% des océans du globe, et garantissant un partage équitable des bénéfices des ressources génétiques, tels les médicaments extraits des plantes.

Brasilia a aussi pris une batterie de mesures, telle la création d’unités de conservation, le renforcement d’aires protégées pour les indigènes, en imposant aux nouveaux acquéreurs de parcelles de n’en défricher que 20% et en supprimant les aides de ceux qui défrichent illégalement, en tentant d’interdire les brûlis, etc. Des efforts réels qui ont permis aux autorités brésiliennes d’annoncer depuis quelques mois, un recul de la déforestation.

Le Far West Amazonien

Mais pour Greenpeace, cette politique est trop ambivalente pour être efficace. Un rapport de l’ONG publié l’an dernier (fichier au format PDF) met en regard le lancement d’un fonds de 20 milliards de dollars en 2008 pour la conservation du massif amazonien et, parallèlement, d’un plan de 41 milliards de dollars de crédits aux éleveurs. Alors que, rappelle l’organisation, le bétail est responsable de près de 80 % de la déforestation.

En fait, nombre d’experts ne mettent pas en cause le souci du gouvernement d’exploiter «durablement» la forêt, mais plutôt sa capacité à faire respecter les règles. Car la majeure partie du déboisement actuel est illégal. L’Amazonie est un Far West où les comptes entre bûcherons, grands éleveurs et petits paysans ou indigènes se règlent souvent par des meurtres, où les titres de propriété sont incertains sur une bonne partie du territoire, et où tout contrôle relève de la gageure, malgré la mise en place d’une surveillance satellitaire. «Le Brésil est encore un pays en développement, manquant des forces de police et des infrastructures suffisantes pour imposer sa loi sur un tel territoire», estime un observateur étranger.

La contradiction entre écologie et développement se joue aussi dans l’énergie. Plus de 80% de l’électricité produite au Brésil est d’origine hydroélectrique, énergie certes renouvelable mais dont la demande explose pour suivre la croissance forte du pays. Les méga projets de barrages se multiplient donc avec, à la clé, de lourdes conséquences pour les populations locales et pour l’environnement. Le projet pharaonique de Belo Monte sur le Rio Xingu, un affluent de l’Amazone, à la construction duquel Lula a donné son feu vert en août dernier, est ainsi l’enjeu d’un bras de fer judiciaire acharné entre les adversaires du projet –écologistes, tribus indiennes, Etat du Para– et l’Etat fédéral. Brasilia promet pourtant que ce barrage, censé être, en 2015, le troisième plus grand du monde, sera «écologique».

Souveraineté et biodiversité

Bien décidé à poursuivre son envol économique, le Brésil de l’après-Lula ne devrait guère infléchir cette position d’équilibriste dans les années à venir. Jaloux de sa souveraineté, il ne se laissera pas dicter sa conduite par les autres nations en matière d’environnement. «Nous ne mettrons pas l’Amazonie sous cloche», n’a cessé de répéter, courtois mais ferme, le ministre des Affaires étrangères Celso Amorim dans tous les cénacles multilatéraux. Néanmoins, certains signaux sont encourageants. En septembre, le gouvernement a annoncé un plan de sauvetage de protection du Cerrado, vaste plateau fertile situé au centre du pays, dont la savane héberge 5% de la biodiversité mondiale. Une richesse aujourd’hui menacée: après 50 ans d’urbanisation et d’agriculture extensive –l’essentiel de la viande, du soja et du café brésiliens viennent du Cerrado– plus de la moitié de la végétation initiale a déjà disparu. Brasilia prévoit donc de consacrer 150 millions d’euros par an à replanter des pâturages abandonnés, créer des aires protégées, à contraindre là aussi, sous peine de suppression de crédits, les agriculteurs à conserver sur leur terres une part de végétation primaire etc. Un volontarisme plutôt courageux –ici l’agrobusiness est roi– dont les résultats seront intéressants à suivre.

Encore faut-il que le gouvernement post-Lula reprenne à son compte cette détermination. Certes, il n’est pas exclu que Marina Silva revienne au gouvernement avec une influence accrue par ses performances électorales. On peut aussi faire l’hypothèse optimiste qu’avec la poursuite de l’embellie économique, la classe moyenne brésilienne continue de s’accroitre et avec elle, la sensibilité de l’opinion à l’écologie.

Cela dit, rien n’est acquis, et surtout pas la bonne volonté du Congrès, où les «ruralistas» (députés proches des lobbies agricoles) sont puissants. Or, la Chambre des députés a voté cet été une réforme du code forestier qui, aux yeux des écologistes brésiliens et étrangers, constitue un terrible retour en arrière. C’est ce code forestier, l’un des plus stricts au monde, qui impose aux propriétaires de l’Amazonie de garder 80% de leurs terres en réserve naturelle. Selon l’un des amendements votés, cette réserve sera ramenée à 50%. D’autre part, les aires protégées ne seront plus gérées par Brasilia mais par les états fédérés.

En outre, la réforme accorde l'amnistie à tous les fermiers ou propriétaires qui ont déboisé illégalement jusqu’en 2008. Pour le député Aldo Rebelo, il s’agit surtout «d’adapter la loi pour qu'elle soit respectée», arguant que 90% des propriétaires enfreignaient impunément le code forestier. Mais, pour Greenpeace, le WWF ou l’Institut Amazon, le verdict est unanime: le rythme de la déforestation va repartir de plus belle avec cette réforme. Elle devrait être définitivement adoptée après les élections. En théorie, le chef de l’Etat a la possibilité d’y mettre son veto. Il ne sera donc pas nécessaire d’attendre bien longtemps pour tester les convictions écologistes du nouvel exécutif brésilien.

Anne Denis

Anne Denis
Anne Denis (76 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
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