Economie

«La main invisible du marché pique dans la caisse»

Eric Le Boucher et Grégoire Fleurot, mis à jour le 31.03.2009 à 18 h 13

Image de une: Coffres d'une banque de Zurich. REUTERS/Christian Hartmann

Image de une: Coffres d'une banque de Zurich. REUTERS/Christian Hartmann

Taxer les cadres dirigeants et les très hauts revenus est la seule solution efficace pour éviter les scandales de rémunération et freiner l’explosion des inégalités de revenu. Entretien avec Thomas Piketty, directeur d’études à l’EHESS, professeur à l’Ecole d’économie de Paris et spécialiste des inégalités de revenu.

Vous êtes un des premiers à avoir mis en évidence la forte hausse des revenus les plus élevés. Que pensez-vous de la polémique actuelle autour des bonus, des stock-options et plus généralement de la rémunération des cadres dirigeants ?

Nous ne sommes qu'au début du film. Je suis scandalisé par ces stock-options ou ces bonus que certains dirigeants reçoivent. Mais aussi par la faiblesse du niveau du débat et des solutions proposées. La seule réponse efficace serait une réponse fiscale, c'est-à-dire créer des tranches d'imposition plus fortes pour les très, très hauts revenus. La solution qui consisterait à résoudre ce problème en légiférant (voir le décret sur la rémunération des dirigeants) n'est pas la bonne, elle serait source d'iniquité, car la loi est toujours contournable. Il est très difficile de connaître exactement la somme d'argent qu'une entreprise reçoit de l'Etat, et il est facile de contourner la loi en passant par des sous-traitants par exemple. De manière plus générale, les réponses catégorielles et sectorielles sont vouées à l'échec, le cas par cas ne marche pas.

Je travaille depuis longtemps sur les inégalités. Ma posture n'est pas de me plaindre en permanence des inégalités ; il ne sert à rien de simplement répéter que le monde est injuste. Ce qui m'intéresse en tant que chercheur, c'est d'établir les faits et de comprendre les facteurs qui font les inégalités.

Quel diagnostic portez-vous ?

Les Etats-Unis depuis 30 ans et la France depuis 10 ans, connaissent une explosion sans précédent des inégalités. C'est un phénomène nouveau et massif, c'est la première fois qu'il y a un tel décrochage entre les très hauts revenus et le revenu médian. Selon les statistiques compilées par Camille Landais, de 1998 à 2006, le pouvoir d'achat des 90% des Français les plus pauvres a stagné, avec une augmentation moyenne insignifiante, de l'ordre de 4% sur la période. Dans le même temps, les 0,1% des revenus les plus élevés ont vu leur pouvoir d'achat augmenter de 40 à 50% en moyenne.

Il s'agit d'un phénomène inhabituel et nouveau en France, qui est intervenu plus tard et partant de plus bas, mais qui relève de la même tendance qu'outre-Atlantique. Cette explosion des inégalités est telle sur les dernières décennies qu'elle a fini par prendre une importance macroéconomique aux Etats-Unis. La tranche des 1% des revenus les plus élevés du pays, qui représentait 7%-8% du revenu national des ménages en 1970, en représente aujourd'hui 22%, soit une augmentation de près de 15 points de revenu national. C'est un chiffre énorme. En comparaison, les 50% des revenus les plus bas représentent seulement de 15 à 20% du revenu national. Aux Etats-Unis, les trois quarts de la croissance de revenu des années 2000 a été absorbée pas les 1% des revenus les plus élevés. La France est en passe de prendre le même chemin.

Quelles sont les raisons de ce phénomène ?

Comme je l'ai dit, il s'agit d'un phénomène récent, il est donc difficile de tirer des conclusions définitives. Néanmoins, on peut dire que c'est la conséquence d'un dérèglement de la fixation de la rémunération des classes dirigeantes.

Aux Etats-Unis, le début du phénomène correspond clairement à l'allègement fiscal massif de Reagan dans les années 1980. Il ne faut pas oublier qu'avant cette période, les Etats-Unis avaient une politique fiscale très progressiste. Dans les années 1930, pour répondre à la crise, Roosevelt avait instauré des taux très élevés sur les rémunérations indécentes. De 1932 à 1980, le taux d'impôt supérieur a toujours été supérieur à 70%, avec une moyenne autour de 80%.

Cette forte imposition des très hauts revenus calmait le jeu sur la rémunération des grands patrons. Un salaire annuel de 200.000 dollars de l'époque (équivalent à un million de dollars) était taxé à 91%. Un taux très dissuasif, qui force un patron à rester juste en dessous de la fourchette concernée.

On a cru pendant longtemps que les cadres dirigeants de cette époque se dédommageaient en se payant en nature (jets privés, voyages, voitures..), et que les paiements en cash en vigueur actuellement étaient finalement plus sains. Mais cet argument n'est pas tenable, car les chiffres montrent que les patrons sont toujours autant payés en nature en plus du revenu, les deux s'ajoutant au lieu de substituer

N'est-ce pas à cause de la prise de pouvoir de l'actionnaire sur le manager et la volonté de le payer en fonction de ses intérêts?

Les actionnaires sont pris dans un engrenage. La main invisible du marché fonctionne dans 99% des cas, y compris sur le marché du travail. Mais pas là. Elle ne marche pas pour la rémunération des cadres dirigeants. Pour la plupart des métiers et des fonctions, on peut calculer approximativement la productivité d'un salarié, autour de laquelle gravitent inévitablement les salaires d'équilibre. Mais ce mécanisme ne fonctionne pas pour les grands patrons et les cadres dirigeants dont la fonction n'est pas réplicable. Ainsi, il est impossible d'évaluer la contribution d'un directeur financier à la productivité d'une entreprise de 10.000 ou 100.000 salariés et donc de fixer un salaire correspondant. Il y a là un vrai problème économique, qui est difficile à résoudre. Ce sont donc les dirigeants qui se paient eux-mêmes. La main invisible du marché pique dans la caisse.

L'engrenage pour les actionnaires d'une très grosse entreprise est celui-ci : rémunérer le patron quelques millions de plus que chez les concurrents est pour les actionnaires une bonne façon d'attirer les meilleurs sans faire de dépenses significatives. Le problème est qu'en prenant une telle décision, ce sont tous les autres hauts salaires de l'entreprise qui vont être aspirés vers le haut et à long terme tout «le marché» des dirigeants qui sera tiré vers le haut.

Comment le résoudre ?

Une plus grande démocratie actionnariale est une des solutions pour résoudre le problème. Mais même si les actionnaires votent sur la rémunération des dirigeants, ils doivent s'aligner si toutes les entreprises concurrentes offrent plus à leurs dirigeants. C'est la preuve que c'est bien une solution globale et nationale qu'il faut, et donc une réponse fiscale. C'est ce qu'a fait Roosevelt à l'époque, dans une situation économique il est vrai encore plus désespérée qu'aujourd'hui. Barak Obama n'en est pas encore là, il se limite pour le moment aux entreprises aidées par l'Etat, mais il envisage sérieusement des hausses fiscales générales sur les plus hauts revenus. L'évolution de la crise et de l'opinion publique dictera le type de réponses : si la crise s'aggrave encore, il faudra des réponses structurelles et globales, mais dans le cas contraire les solutions resteront sectorielles et limitées.

Un autre facteur à prendre en compte est la concurrence fiscale internationale d'aujourd'hui, qui rend également une réponse fiscale purement nationale plus compliquée. Mais tout est une question de degré. Les Etats-Unis sont assez grands pour décider de revenir seuls à la fiscalité de Roosevelt. Et la France pourrait sans coût économique créer une tranche à 70% ou 80% sur les revenus supérieurs à un million d'euros.

Ne peut-on penser que l'alourdissement des dettes va forcer à augmenter les impôts, à commencer par les tranches élevées ?

Je n'ai évidemment rien contre la réhabilitation de l'impôt citoyen proposé par Jacques Delors samedi dernier. Mais je ne pense pas qu'il soit très judicieux d'envisager une augmentation générale des impôts dans un contexte de récession. Je milite au contraire pour une réduction massive et temporaire des prélèvements pesant sur 99% de la population (par exemple à travers une baisse de la TVA). L'objectif de l'impôt sur les très hauts revenus n'est pas principalement de rapporter des recettes fiscales, mais de mettre fin aux excès de rémunérations, comme par exemple quand on décide de taxer une activité polluante. Certains comptent sur ce type de taxe comme un moyen à la fois de réduire la pollution et de lever de l'argent (le «double dividende»), mais c'est une illusion. L'objectif est d'abord de réduire la pollution, ce qui entraîne de fait des gains d'argent au début puis ensuite de moins en moins au fur et à mesure que la pollution diminue. C'est la même chose pour l'impôt sur les hauts revenus. Quant à la dette, il n'y a pas d'autre choix que de la laisser filer dans l'immédiat. Et si elle devient insupportable, c'est l'inflation qui nous en débarrassera, comme lors des crises précédentes.

La mondialisation n'est-elle pas responsable de la cassure entre les très hauts revenus qui explosent et les salaires médians qui semblent stagner ?

Les grands gagnants de la mondialisation sont en effet les détenteurs de capital et les salariés les plus mobiles et les plus qualifiés. C'est un facteur important dans l'explosion des inégalités de revenu. Mais si on arrive à contrôler les très grosses rémunérations, les autres tranches en profiteront forcément plus. La part globale de la masse salariale dans la valeur ajoutée n'a pas bougé depuis 20 ans contrairement à ce qui se dit parfois. Mais à l'intérieur, le jeu est à somme nulle: la croissance de la part des cadres dirigeants s'est faite au dépend de celle des autres salariés. Il faut aller dans l'autre sens.

Que pensez-vous du bouclier fiscal ?

C'est une folie idéologique. Imposer une telle mesure à la veille de la crise financière, alors que tout le monde ou presque s'accorde à dire que les plus riches sont trop rémunérés, et que ces rémunérations indécentes ont contribué à des prises de risques insensées, est complètement à contre temps et ne fait que mettre de l'huile sur le feu.

Mettre en place un bouclier fiscal pour les revenus «normaux» aurait été une bonne idée - à condition toutefois de prendre également en compte la fiscalité indirecte, faute de quoi aucune vérité fiscale n'est possible. Mais créer un bouclier fiscal pour les revenus de plusieurs millions d'euros, sans aucun plafond, est de l'idéologie à l'état pur. Ou est la nécessité d'une telle mesure? Cela ne fait qu'inciter toutes les cupidités. Quant à l'argument selon lequel limiter les salaires des grands patrons les fera fuir, il est complètement absurde. A de tels niveaux de rémunération, toutes les études montrent qu'il n'y a pas de lien entre rémunération et performance des dirigeants.

Popos recueillis par Eric Le Boucher et Grégoire Fleurot

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
Grégoire Fleurot
Grégoire Fleurot (799 articles)
Journaliste
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