Life

Amitié platonique: jusqu'à ce que l'amour nous sépare

Juliet Lapidos, mis à jour le 01.11.2010 à 15 h 12

Où l'auteure se demande ce que va bien pouvoir devenir son amitié avec Jeff maintenant qu'ils sont tous les deux dans une relation amoureuse avec un(e) autre.

The lovers / Brron via Flickr CC License By

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En 1899, dans le trimestriel britannique Westminster Review,une femme écrivain se posait la question suivante: «Pourquoi la société interdit-elle aux femmes d’être amies avec des hommes?» La faute aux «commérages diaboliques», selon elle; les hommes et les femmes ne peuvent être amis car tout le monde les soupçonne de coucher ensemble. Un an plus tard, un autre écrivain, cette fois un homme, répondait à la même question d’une manière toute différente: ce n’est que quand les femmes auront prouvé qu’elles peuvent faire preuve «d’esprit dans leurs idées et dans leurs aspirations» sans «sacrifier leur modestie et leur dignité» que les hommes «pourront les honorer d'une amitié platonique».

Un siècle plus tard, à New York, je n’ai jamais eu à prouver à mon meilleur ami Jeff que j’étais une femme d’esprit-mais-modeste. Et si notre lien a certainement suscité des commérages, ils n’ont pas eu d’influence sur notre amitié. Car comme nombre de nos contemporains, nous estimons parfaitement possible de bien s’entendre entre homme et femme sans passer par le sexe.

Ça ne veut pas dire que notre relation est un long fleuve tranquille. Certaines complications sont inhérentes à l’amitié entre sexes, comme la gêne qui peut survenir quand l’un des deux amis rencontre quelqu’un. Le nouveau partenaire peut se sentir menacé par cette amitié, ou ne pas la comprendre (il peut même douter de sa nature). De son côté, l’ami(e) risque de se sentir délaissé(e).

Quand l'amour s'en mêle

Notre première année d’université (nous n’avons pas suivi nos études au même endroit, nous n’avons même jamais été dans la même école), Jeff a vécu sa première histoire un peu sérieuse. Il avait bien eu un ou deux flirts avant, mais si gauches et de si courte durée que je m’en étais à peine aperçu. Par contre, je suis encore très mal à l’aise quand je repense à l'aversion que m'inspira cette fille-là. Non qu’elle ait balayé toute ma foi en la relation platonique, mais il était assez clair pour elle que l’intimité non amoureuse n'appartenait pas au monde des adultes. Il n’était pas même concevable que je dorme dans le lit d’appoint de mon vieil ami. Je fus soulagée quand, au bout de quelques mois, Jeff mit fin à leur relation.

Jeff, qui est plus gentil et plus généreux que moi, se montra plus gentil et plus généreux que moi quand l'amour vint frapper à ma porte. Mon petit ami à l’université, qui avait couché avec toutes les femmes qui avaient un jour été ses amies, nourrit au départ un certain scepticisme quant à ma relation avec Jeff. Cependant, et c’est tout à son honneur, il n’en fit jamais un problème. Pendant les six ans que dura notre histoire, ma relation avec Jeff changea moins que je ne m’y attendais. En réalité, notre lien fut même renforcé, et Jeff me permit de conserver mon ouverture sur le monde.

La crainte du remplacement

Ces années-là, Jeff n'eut pas d’histoire importante. Je me suis demandé si j'étais en partie responsable, si le fait d’avoir une amie proche ne le rendait pas plus exigeant dans le choix de ses partenaires amoureuses. Enfin, peut-être que je me jette des fleurs toute seule. Bref, il y a environ deux ans, il a rencontré quelqu’un. Et par bonheur, j’ai rencontré mon partenaire actuel pratiquement au même moment, ce qui explique peut-être pourquoi j’ai pu négocier ce virage avec une certaine maturité. Mais ce que j’ai tant redouté lors de notre première année d’université est arrivé: Jeff m’a remplacée, du moins dans une certaine mesure. Et je l’ai remplacé moi aussi.

Il y a quelques mois, j’ai quitté l’appartement que je partageais avec Jeff pour m’installer avec mon petit ami. Jeff et moi nous voyons beaucoup moins, mais il est encore trop tôt pour savoir si cela présage du devenir de notre relation, ou si ce n’est que temporaire –c’est peut-être même une conséquence de cette présente série d’articles.

Pour savoir comment l’amour (et l’âge adulte en général) affecte les relations platoniques, j’ai refait un tour d’horizon de l’enquête que j’ai menée auprès de quelque 600 lecteurs de Slate.com. De fait, un grand nombre de sondés ont mentionné un changement dans la nature de leur relation avec leur ami(e) de l’autre sexe. Ainsi, maintenant que Heather et Nathan sont chacun mariés, une règle tacite veut qu’ils ne puissent plus se voir qu’avec leur moitié respective. Heather apprécie la femme de Nathan, et celle-ci l’apprécie en retour, mais Heather regrette de ne plus pouvoir profiter de son vieil ami en privé. Évidemment, cette restriction ne pèse pas sur ses amies femmes.

L'amour qui détruit l'amitié

Par ailleurs, certains partenaires intransigeants malmènent, voire brisent, les amitiés de leur amoureux(se). La petite amie de Fraser, par exemple, aujourd’hui son épouse, était si ulcérée par le fait qu’il ait des amies proches, qu’elle lui a un jour posé un ultimatum du type «c’est elles ou moi»; il a pu lui faire entendre raison. Oscar, qui a eu droit à la même mise en demeure, s’est fait plaquer parce qu'il a refusé de s’y plier. La femme de S. pique une crise dès qu’il veut voir son amie Kathleen, et elle entre dans une colère noire quand il est question qu'il l’aide «comme un petit ami», par exemple en allant attraper les souris chez elle.

Mais dans l’ensemble, on compte autant de petites jalousies que de réactions compréhensives. Il arrive même qu’entre l’ami(e) et la moitié, le ciel soit sans nuages. «Judy» continue d'entretenir de longues conversations avec «David» (ce sont des pseudonymes) sans que cela dérange son mari. Lui qui n’est pas du genre sentimental est plutôt heureux de se délester de ces cœur-à-cœur. «Tout le monde y gagne», conclut David.

Le mari de Judy est une perle, mais il représente encore une minorité. Le doute reste en effet la norme face aux relations platoniques. Et il faut que je vous avoue quelque chose: j'ai beau dire, je fais moi aussi partie des sceptiques. Quand je vois un homme et une femme ensemble, dans un restaurant, au cinéma, dans la rue, je pars du principe qu’ils sont en couple. Je ne crois pas d'emblée qu’ils sont «juste amis».

L'illustration de cette série pourrait servir de test de Rorschach; elle pourrait, comme les célèbres taches d’encre, mesurer notre aptitude à croire à l’amitié entre homme et femme. En ce qui me concerne, devant cette illustration, je scrute l’expression de l’homme: de toute évidence, lui et cette femme sont juste amis… Mais n’est-il pas légèrement suspect? Que cache-t-il derrière ce regard inexpressif? Je me demande s'il ne mijote pas quelque chose…

À lire également, le point de vue de Jeff sur son amitié platonique avec Juliet [en anglais].

Juliet Lapidos

Traduit par Chloé Leleu

Photo: The lovers / Brron via Flickr CC License By

Juliet Lapidos
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