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D'où vient la culture de grève en France?

Des salariés du public et du privé dans une manifestation à Nantes, le 28 octobre 2010. REUTERS/Stephane Mahe

Des salariés du public et du privé dans une manifestation à Nantes, le 28 octobre 2010. REUTERS/Stephane Mahe

Pas étonnant que la France ait la réputation d'être championne de la grève: nos rapports sociaux sont basés sur la régulation conflictuelle.

Tout a commencé avec des questions de notre grand-frère américain Slate.com, fasciné par la mobilisation sociale en France, les manifestations et les grèves qui s’installent. Leur grande question et celle de leurs lecteurs américains, «c’est pourquoi est-ce que les Français réagissent de la façon dont ils réagissent. Pourquoi est-ce que vous êtes toujours en train de faire la grève?»

C’est vrai ça. Est-ce qu’on fait réellement toujours la grève? Et est-ce que la France fait-elle plus la grève que ses voisins? C’est ce que dit le cliché, mais la réalité est complexe à analyser parce que l’exercice de comparaison entre pays européens est difficile: il n’existe pas de statistiques européennes standardisées. Pour comparer la tendance gréviste des différents pays, les analystes rapportent le nombre de grèves déclarées au nombre de salariés, afin d’obtenir un nombre de journées non travaillées pour 1.000 salariés.

Mais les pays ne comptent pas tous forcément de la même manière (en France par exemple, les statistiques officielles ne prennent en compte la fonction publique d’État que depuis 1982. La DARES, organisme en charge de les collecter, fait part elle-même de la complexité de la collecte de données sur le sujet [PDF]).

En plus, si cet étalon est plus représentatif que simplement le nombre de journées de grèves par pays, il écrase quand même les débrayages ou autres grèves de très courte durée, et ne reflète donc pas la totalité et la complexité du phénomène gréviste.

D’autant plus que les conflits sociaux se «tertionarisent», explique Kurt Vandaele, chercheur à l’Institut Syndical Européen, «avec une tendance à davantage de grèves dans les entreprises de service (publiques ou privées), c’est-à-dire des grèves courtes et qui ont besoin de peu d’employés pour faire effet». Grèves qui n’ont donc pas beaucoup d’impact sur les chiffres de journées non travaillées, mais n’en reste pas moins des grèves. On parle aussi d’une «tertionarisation» parce que ces grèves affectent un tiers, ici les usagers, à l’inverse des grèves industrielles, qui ont d’abord un impact sur les clients de l’entreprise dans son secteur précis.

Relevant ces différents soucis –et notant que dans les usines aussi on pouvait avoir une seule chaîne faisant la grève et stoppant ainsi toute la production, l’historien spécialiste des grèves et du syndicalisme Stéphane Sirot explique tout de même que l’on peut tirer de ces chiffres des tendances: entre 1900 et 1970, la France se situe toujours dans la moyenne européenne (Allemagne, Belgique, Italie, Pays-Bas, Grande-Bretagne) des journées non travaillées sur 1.000 salariés.

Même si les instruments de dénombrement des jours de grève sont constamment en train d’être améliorer, on peut aussi déceler des tendances françaises pour la fin du XXe siècle. Guy Groux, directeur de recherche au CNRS et au Cevipof, estime que la France est passée de 168 journées de grève pour 1.000 salariés entre 1970 et 1979 à 62 journées entre 1980 et 1989 puis 31 journées pour la dernière décennie du XXe siècle. Non seulement les Français feraient moins la grève que leurs voisins européens, mais en plus ils feraient moins la grève tout court.

Culture de grève visible

Alors pourquoi est-ce que les Américains (et étrangers en général) pensent qu’on fait tout le temps la grève? Parce que la France a bien une «culture de grèves», même si celle-ci ne se reflète pas nécessairement dans les chiffres des journées non travaillées, explique Stéphane Sirot. Cette culture tient à la façon dont se sont construits les rapports sociaux patronat/employés historiquement: la grève est dépénalisée en France en 1864, vingt ans avant que les syndicats ne soient autorisés.

Avec ce décalage s’est constituée une culture des rapports de force dans le monde du travail. Après la Seconde Guerre mondiale, les pays d’Europe du Nord-Ouest (pays nordiques, Allemagne, Grande-Bretagne) ont reconstruit leurs rapports sociaux sur un principe de «régulation pacifiée», où la négociation précède le conflit, tandis que la France, l’Espagne, l’Italie ont construit un système de «régulation conflictuelle»: tout le monde montre ses crocs, et c’est cet état des forces (combien de personnes en grève? dans la rue?) qui déclenche les discussions pour sortir de la crise.

Les deux systèmes ont le même objectif de régulation des rapports sociaux, précise Stéphane Sirot, qui voit dans Mai-68 l’exemple le plus spectaculaire du système à la française: c’est le mouvement le plus massif de notre histoire, mais c’est aussi celui qui voit les négociations de Grenelle, qui contribueront au reflux des conflits et à la reprise du travail dans plusieurs secteurs.

Syndicalisme à la française

C’est aussi seulement cette année-là que les syndicats gagnent leur droit d’entrée au sein de l’entreprise avec la loi du 27 décembre 1968 (PDF) qui organise la section syndicale d’entreprise. En Angleterre, les délégués syndicaux existent depuis l’après Première Guerre mondiale.

Le syndicalisme français est aussi très différent de celui d’autres pays européens: alors qu’en Allemagne, les grands syndicats sont depuis longtemps sociaux-démocrates, explique Guy Groux, le principal syndicat français –la CGT– a été pendant des années un syndicat marxiste et militant, défendant la lutte des classes. Ces différents éléments historiques ont apporté à la France une culture syndicale protestataire, loin de la tradition contractuelle de négociations collectives qui existe en Allemagne par exemple.

En Allemagne, où la pratique syndicale est beaucoup plus regroupée (avec la Confédération des syndicats allemands comme principal interlocuteur), les conventions collectives signées entre le syndicat et l’employeur garantissent la paix sociale pendant leur durée, explique le politologue.

En France, il peut très bien y avoir une convention collective signée par deux syndicats minoritaires, sur une augmentation salariale de 2%, donne en exemple Guy Groux. Mais il peut y avoir grève deux semaines plus tard lancée par deux autres syndicats sur le même accord, pour avoir une augmentation salariale de 4%.

Pour quoi fait-on la grève ?

Notre système de régulation conflictuelle ne fonctionne que si les deux interlocuteurs (dans le cas des mouvements nationaux, les syndicats et l’Etat) acceptent de jouer le jeu. Mais depuis la défaite des syndicats lors de la réforme des retraites de 2003, qui était pourtant l’un des conflits les plus massifs de la fonction publique, la technique de l’État est davantage de laisser pourrir un conflit que de négocier. 

Le gouvernement de Nicolas Sarkozy a en plus eu deux victoires très franches sur les syndicats dès son arrivée au pouvoir: l’instauration du service minimum, et cette réforme des régimes spéciaux de retraite. Difficile pour l’instant de savoir quel effet la loi sur la représentativité syndicale de 2008 va avoir sur les syndicats et la grève à la française. La concurrence entre syndicats en temps d’élections professionnelles a toujours existé, explique Stéphane Sirot, et elle pourrait être exacerbée par la réforme : «C’est vrai qu’en ce moment Force Ouvrière est plutôt dans le camp des organisations syndicales qui paraissent plus enclines aux grèves reconductibles ou générales. Une des raisons, c’est se démarquer du couple CGT/CFDT dans la mesure ou FO a pris pour elle cette loi 2008, puisqu’elle est menacée de disparaître au niveau national des syndicats représentatifs.»

Mais la loi pourrait aussi avoir l’effet inverse et «nourrir l’affaissement de la pratique gréviste», estime l’historien, si les syndicats axent leur légitimité sur leurs futurs résultats aux élections et sont en campagne permanente, alors que leur légitimité jusque-là se basait sur leur capacité d’adhésion et de mobilisation aux mouvement sociaux.

La détérioration du système de régulation conflictuelle se voit aussi à la façon dont on fait la grève: on passe plus rapidement de la «journée d’action», avec une grève dite «carrée» qui commence et finit à telle heure tel jour, à des grèves reconductibles. Et si le système de régulation conflictuelle ne fonctionne plus, il n’a pas pour autant été remplacé par un autre, d’où un malaise social qui s’accentue.

La grève se manifeste

L’autre symbole du conflit à la française, c’est évidemment la manifestation. La rue fait partie de notre héritage historique, qui date notamment de la Révolution mais aussi de notre démocratie politique très précoce, affirme Stéphane Sirot: fondée sur les idées des Lumières et de Rousseau, dès la 1e République, la Constitution affirme que le pouvoir élu est légal, mais pas forcément légitime. La seule légitimité appartient au peuple, pas à l’élu. «Par conséquent quand le peuple n’est pas content de ses élus, il s’estime en droit de le manifester dans la rue, à l’époque avec des barricades et des révolutions, aujourd’hui avec des manifestations pacifiques.»

Parce que, casseurs ou pas, les manifestations d’aujourd’hui sont beaucoup plus pacifiques que dans le passé (il n’est par exemple plus courant du tout d’avoir des morts, contrairement aux années 20 où c’était l’armée qu’on envoyait sur les manifestants). Et pour l’historien, «ce n’est pas la manifestation en elle-même qui porte ça [la violence], c’est la société qui amène vers les rassemblements des jeunes qui expriment d’autre problèmes».

La manifestation a en plus tendance à devenir un mode de pression plus important, puisque faire la grève reste compliqué dans le privé et coûte cher dans tous les cas, alors qu’on peut manifester sans faire grève (en prenant un jour de congé par exemple).

Quand elle est associée à la grève, la manifestation fait partie intégrante de la régulation conflictuelle à la française, mais on ne manifeste pas seulement pour des droits sociaux. Manifs pendant la guerre d’Algérie, ou encore en 2002 quand Jean-Marie Le Pen est passé au deuxième tour, on descend dans la rue aussi pour des raisons politiques. Les syndicats y participent toujours, mais les gens qui manifestent ne sont pas forcément les mêmes que ceux qui défilent lors de conflits sociaux.

C’est finalement peut-être dans ces manifestations-là que les Américains peuvent se retrouver, puisque leurs plus grandes manifestations se sont faites contre la guerre du Vietnam ou pour les droits civiques, et que leurs plus récentes sont celles du mouvement politique conservateur Tea Party.

Cécile Dehesdin

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