Monde

Gbagbo l'invincible

Pierre Malet, mis à jour le 30.10.2010 à 11 h 45

A la tête de la Côte d'Ivoire depuis 10 ans, Laurent Gbagbo compte bien gagner l'élection présidentielle de ce dimanche, premier scrutin du pays depuis celui de 2000.

Laurent Gbagbo, avril 2007. Luc Gnago / Reuters

Laurent Gbagbo, avril 2007. Luc Gnago / Reuters

Combien de fois n’a-t-il pas été donné politiquement mort? Et pourtant Laurent Gbagbo est toujours là. A la tête de la Côte d’Ivoire depuis dix ans. En pleine forme. «L’animal politique» s’adonne à son sport préféré: la campagne électorale. Il brigue un nouveau mandat lors de l’élection présidentielle du 31 octobre 2010. Porté au pouvoir en 2000 à la suite d’une élection qu’il a qualifiée lui-même de «calamiteuse», Gbagbo, 65 ans, a échappé à nombre de «cataclysmes». En 2000, c’est la rue qui lui a donné la victoire. Contre le général Gueï, auteur un an plus tôt d’un coup d’Etat.

En 2002, il a survécu à une rébellion arrivée jusqu’aux portes d’Abidjan, la capitale économique de la Côte d’Ivoire. Depuis lors, il ne règne plus que sur le sud du pays. Mais c’est là que se trouve concentré l’essentiel de l’argent —celui du cacao et du pétrole notamment— et de l’activité économique.

Campagne électorale permanente

Et, depuis son arrivée au pouvoir, le chef de l’Etat est en campagne électorale permanente. Gbagbo et la politique, une vieille histoire d’amour. Dès les années 80, il n’hésitait pas à défier le président Houphouët-Boigny quitte à prendre le risque d’effectuer des «séjours en prison». L’animal politique semble infatigable. «Tous les hommes sont égaux à part les tenaces» disait Picasso. A ce compte là, Gbagbo surpasse sans doute ses adversaires. Il a réussi le tour de force de repousser six fois l’élection présidentielle. Ce qui lui a permis de faire un «mandat gratis», selon l’expression en cours à Abidjan.

Gbagbo «l’insubmersible» a survécu aussi à un conflit particulièrement violent avec la France en 2004. A l’époque, Jacques Chirac avait donné l’ordre de détruire l’aviation ivoirienne en représailles à un raid ayant fait neuf morts parmi les troupes françaises. Pour assurer sa survie politique en 2004, Gbagbo n’a pas hésité à prendre en «otage» les Français d’Abidjan. Les «patriotes» du chef de l’Etat s’étaient pris d’une haine subite pour les Français allant même jusqu’à entonner des slogans tels que «à chacun son blanc».

La carte de la xénophobie

Loin d’être improvisées, ces manifestations étaient financées par le régime qui envoyait ainsi un message très clair à la France: si les relations franco-ivoiriennes se dégradent encore, nous pouvons très bien nous en prendre physiquement aux milliers d’expatriés. Le message avait été entendu cinq sur cinq par Paris. Et Gbagbo «le cynique» avait sauvé son «trône».

Gbagbo n’a jamais hésité à utiliser la carte de la xénophobie, notamment lorsque la campagne sur «l’ivoirité» battait son plein. Ce thème de l’identité nationale a en particulier permis d’empêcher Alassane Ouattara, 68 ans, de participer aux précédentes présidentielles. Candidat très populaire dans le nord musulman, cet ex-Premier ministre a été écarté de la course présidentielle de 2000 pour cause de «nationalité douteuse».           

Lors de la campagne actuelle, Gbagbo accuse tous ses rivaux d’être le «masque de l’étranger». Il a aussi expliqué que Henri Konan Bédié, 76 ans, candidat du PDCI (Parti démocratique de Côte d’Ivoire, la formation de l’ex-président Houphouët-Boigny) était comparable à Pétain. Alors qu’il était lui-même comparable à de Gaulle. Bédié, qui a dirigé la Côte d’Ivoire de 1993 à 1999, était réputé proche de la France, tout comme son prédécesseur Félix Houphouët-Boigny au pouvoir de 1960 à 1993.

En comparant son rival à Pétain, Gbagbo veut le présenter comme un «collabo», alors que lui-même serait un «résistant» à l’influence de Paris. Même si dans la réalité Laurent Gbagbo a aussi ses entrées dans la capitale de l’ex puissance coloniale. En France, il ne fréquente pas les mêmes cercles que Bédié (proche des réseaux gaullistes, tout comme son prédécesseur).

Gbagbo le socialo

Dans les années 80, le socialiste Gbagbo opposant historique au régime d’Houphouët-Boigny avait trouvé refuge à… Paris. Chez son ami Guy Labertit. Gbagbo cultive toujours de nombreuses amitiés rue de Solferino. Et au-delà… Lors de la campagne actuelle, il a d’ailleurs reçu la visite amicale de Jack Lang. Ce que ses adversaires politiques n’ont pas manqué de souligner.

Sa première épouse était d’ailleurs française. Professeur d’histoire, Gbagbo, un adepte des sentiments «antifrançais à géométrie variable», est aussi passé maître dans l’art d’user ses adversaires politiques.

Issu d’un milieu populaire, il trouve souvent les mots justes pour parler à une population paupérisée. Ses discours parfois démagogiques font mouche. Quand les mots de Bédié (le dauphin désigné de Houphouët) paraissent fréquemment ceux d’un homme issu du sérail qui n’a pas eu à se battre pour obtenir une place au soleil et quand ceux du «technocrate» Ouattara (ex-Premier ministre et ex directeur adjoint du Fonds monétaire international) laissent souvent indifférents.

Ouattara a du mal à se départir de son image de «Balladur» africain. Alors qu’il tentait de mener l’opposition à Gbagbo depuis Paris, je lui avais demandé si son éloignement du terrain ne posait pas problème pour motiver ses troupes. Ouattara m’avait répondu: «Aucun souci. Maintenant, il y a Internet».

Gbagbo a beau jeu de dénoncer ses adversaires qui possèdent des maisons en France. Alors que lui par opposition serait un «vrai ivoirien», un «homme du peuple» qui mangerait du «poulet braisé» dans les maquis, les petits restaurants typiques d’Abidjan.

Handicap ethnique et trésor de guerre

Reste que dans un pays où l’ethnie demeure un facteur essentiel, Gbagbo possède un handicap. Son groupe ethnique, les Bétés, est très largement minoritaire. Pour gagner la présidentielle, il doit séduire la jeunesse d’Abidjan. La ville, où vit un tiers de la population et où le vote est le plus «détribalisé», le plus volatile.

Le chef de l’Etat dispose aussi d’un trésor de guerre. «Au pouvoir depuis dix ans, il est riche. Et peut acheter des consciences. En Afrique, on vote encore souvent pour celui qui donne le sac de riz», explique l’écrivain Serge Félix N’Piénikoua, qui a longtemps vécu à Abidjan.

Des soutiens européens

Autre atout du Président en exercice, avoir su se réconcilier avec les entreprises et les politiques français. Il a récemment reçu la visite du secrétaire général de l’Elysée, Claude Guéant. «De toute façon, Gbagbo n’acceptera jamais de quitter le pouvoir. Il vaut mieux qu’il gagne l’élection, si cela peut éviter de replonger le pays dans la guerre civile. Beaucoup de Français l’ont compris et le soutiennent désormais», reconnaît un diplomate français.

«L’Afrique de l’ouest est devenue trop instable pour que nous prenions le moindre risque. La Guinée est au bord du chaos, le Liberia et la Sierra Leone convalescents. Personne n’a envie de voir la Côte d’Ivoire replonger», souligne un représentant des Nations unies.

Même le Burkina Faso qui a longtemps soutenu la rébellion nordiste semble souhaiter un apaisement de ses relations avec Abidjan. «Nous sommes trop dépendants économiquement de la Côte d’Ivoire pour ne pas souhaiter qu’elle redevienne paisible. Ce pays est le poumon économique de l’Afrique de l’ouest», explique Oumar Diallo, un homme d’affaires burkinabé.

Gbagbo jubile. «Il a fait sien l’adage africain selon lequel l’on n’organise pas une élection pour la perdre, ironise l’un de ses partisans les plus fervents. Croyez-moi, ses adversaires, celui qu’on surnomme le boulanger n’a pas fini de les rouler dans la farine».

Pierre Malet

Pierre Malet
Pierre Malet (91 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte