Economie

L'idée-zombie n°5: la privatisation

Foreign Policy, mis à jour le 04.11.2010 à 12 h 32

Deux ans ont passé depuis la fin de la crise financière mondiale. L’économie américaine a échappé au désastre. Le cours du Dow Jones est aujourd’hui proche de son niveau d’avant-crise. Mais les théories qui ont provoqué cette catastrophe sont toujours là, tapies dans les ombres…

Alan Greenspan, REUTERS/Kevin Lamarque

Alan Greenspan, REUTERS/Kevin Lamarque

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C'est l’idée selon laquelle toute fonction remplie par le gouvernement pourrait être assurée de manière plus efficace par une société privée.

La frontière entre les secteurs publics et privés a toujours été mouvante, mais depuis la fin du XIXème siècle, la tendance générale est à l’expansion du rôle de l’Etat, chargé de corriger les limites et les erreurs du marché. Depuis l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher, dans la Grande-Bretagne des années 1980, plusieurs pays agissent désormais de concert pour inverser ce processus. La base théorique justifiant la privatisation s’appuyait sur l’hypothèse des marchés efficients, selon laquelle «marchés privés» veut dire  «meilleurs choix d’investissements» et «opérations plus efficaces que les planificateurs du service public».

L’impératif politique découlait de la «crise fiscale de l’Etat», survenue lorsque l’Etat-providence (et ses responsabilités toujours croissantes) se heurta à la fin de la croissance économique soutenue,  sans laquelle il ne pouvait exister.

La vérité, c’est que même pendant l’âge d’or, la privatisation n’a jamais tenu ses promesses. Les entreprises nationalisées étaient vendues à des prix trop bas pour compenser la perte des revenus générés. Au lieu d’introduire une nouvelle époque de compétition, la privatisation s’est contentée de se substituer aux monopoles publics, qui avaient mis en place toutes sortes d’arbitrages réglementaires  pour maximiser leurs profits. En Australie, la Macquarie Bank, qui se spécialise dans ce type de sociétés à monopole, connue sous le surnom d’«usine à millionnaires», a prouvé qu’elle était particulièrement douée pour faire grimper les prix et les frais pendant une privatisation, et ce dans des proportions que les gouvernements concernés n’avaient pas anticipées.

Les échecs des privatisations ont été encore plus retentissants au XXIème siècle. Une série de privatisations ont été annulées (Air New Zealand; Railtack en Grande Bretagne). Puis, dans le chaos de la crise financière, des géants comme General Motors ou l’American International Groupe (AIG) ont demandé à passer sous la tutelle de l’Etat.

Les partisans raisonnables de l’économie mixte n’ont jamais dit qu’il fallait s’opposer à toutes les privatisations. En fonction des circonstances, l’intervention de l’Etat dans certains secteurs de l’économie peut s’avérer salutaire ou superflue. Mais la théorie selon laquelle ont devrait mettre toute innovation entre les mains du secteur privé doit être renvoyée au cimetière des idées mortes.

CONCLUSION

La crise financière mondiale à beau les avoir discréditées, les théories qui sous-tendent le libéralisme économique continuent de guider le raisonnement de nombreux (si ce n’est de la majorité) des décideurs politiques et des analystes. En partie parce que ces idées vont dans le sens des groupes d’intérêts les plus riches et les plus puissants. Et en partie aussi parce que les engagements intellectuels sont tenaces.

Mais il y a plus important: la survie de ces idées-zombies reflète également l’absence d’une alternative qui tienne la route. Si nous voulons éviter qu’une crise de cette ampleur ne se reproduise, il faut que l’économie du XXIème siècle change radicalement d’orientation.

Pour aller au plus évident: moins de rigueur, et plus de pertinence. L’extrême importance donnée à la rigueur logique et mathématique ont certes permis à l’économie d’acquérir une cohérence interne qui fait défaut aux autres sciences sociales. Mais une série d’échecs cohérents demeure une série d’échecs.

De la même manière, l’équité vaut mieux que l’efficacité. Voilà trente ans que les libéraux font la promotion de politiques fondées sur l’idée d’efficacité – et sur la prétendue efficacité des marchés financiers; ces théories n’ont pas vraiment amélioré les performances économiques des pays concernés, mais elles y ont généré beaucoup d’inégalités, et ce tout particulièrement dans le monde anglophone. Les économistes doivent rediriger leur attention vers les politiques à même de permettre une répartition des revenus plus équitable.

Enfin, puisque nous vivons l’effondrement d’une «nouvelle ère» économique de plus, il serait bon que les économistes fassent preuve d’un peu plus d’humilité et d’un peu moins d’hybris. Plus de deux siècles après Adam Smith, la profession devrait admettre, avec Socrate, que «l’homme sage est celui qui sait qu’il ne sait rien.»  

Chaque crise est une opportunité. La crise donne une chance aux économistes; celle d’enterrer les idées-zombies qui ont précipité le monde dans la tourmente, et d’élaborer un système de pensée plus réaliste, plus modeste, et, par-dessus tout utile à l’ensemble de la communauté.

John Quiggin

Traduit par Jean-Clément Nau


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