France

Main basse sur la cagnotte des retraites

Gilles Bridier, mis à jour le 31.10.2010 à 9 h 25

La réforme des retraites reste discrète sur le siphonage des 33 milliards d’euros du Fonds de réserve des retraites créé par Lionel Jospin. Fonds qui devait alléger la charge des retraites du papy-boom pour les jeunes générations à partir de 2020.

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Spuerschwäin / Cornischong via Wikimedia Commons License by

Avec le vote de la réforme des retraites meurt le fonds de réserve pour les retraites (FRR). Certes, ce fonds n’est qu’un vulgaire portefeuille contenant des actifs financiers. Mais ces réserves, destinées à être placées sur les marchés financiers pour générer des dividendes, devaient participer à l’équilibre des régimes de retraite après 2020, au plus fort de la génération du papy-boom. Une mécanique vertueuse. Mais plutôt que de privilégier la prévoyance, la réforme Woerth liquide les bijoux de famille –en l’occurrence de la nation– dans une stratégie à courte vue.

Créé en juillet 2001 par Lionel Jospin, ce fonds a connu une existence mouvementée. Pas d’un point de vue politique, toutefois: jusqu’à ce que Nicolas Sarkozy veuille réformer les retraites, tout le monde sur l’échiquier politique justifiait cette structure déjà mise en place dans de nombreux pays (Japon, Suède, Norvège, Espagne…).

Pour assurer l’équilibre du système par répartition, le FRR introduisait un quatrième levier (en plus de la durée de cotisation, du taux de cotisation et du taux de remplacement, qui définit le montant de la pension par rapport au salaire de référence) pour permettre à la génération du papy-boom de créer elle-même des réserves pour ne pas reporter l’intégralité de la surcharge sur les jeunes générations.

En l’occurrence, le FRR ne devait pas être utilisé avant 2020. Un louable projet, que l’on peut qualifier de responsable pour cimenter la solidarité entre les générations grâce à un travail d’anticipation. Tout le monde était d’accord.

33 milliards d’euros… tout de même

Encore faut-il alimenter un tel fonds. L’objectif initial était de le doter progressivement de 300 milliards d’euros en lui réservant une partie du produit des privatisations et autres cessions de participations de l’Etat. Il fut également prévu qu’une part (2%) des prélèvements sociaux sur les revenus du patrimoine et des placements vienne l’abonder (1,5 milliard d’euros en 2009). A charge pour la Caisse des dépôts, où le FRR est logé, de gérer les sommes ainsi déposées.

Mais la prévoyance n’est pas le fort des gouvernements plus enclins à gérer la pression du quotidien. Et les projections économiques sont une gymnastique aléatoire quand il s’agit d’anticiper les effets de bulles spéculatives. En juin 2007, le FRR détenait 17 milliards d’euros. Six mois plus tard, à la suite de l’emballement de la Bourse, ses actifs se montaient à 35 milliards … avant de dégringoler à 25 en décembre 2008 sous l’effet de la crise. Fin juin 2010, faute de nouvelles contributions publiques (hormis la ponction sur le prélèvement des revenus et des placements) et à cause des  performances boursières médiocres, le montant des actifs revenait à 33 milliards d’euros.

Exit les 300 milliards de l’hypothèse Jospin. Un rêve démesuré à l’échelle de la folie boursière du tournant du siècle. De toute façon, la politique a toujours été fâchée avec l’arithmétique. Toutefois, selon des projections dont fait état le think tank Terra Nova (proche du PS) en s’appuyant sur une étude du FRR validée par le Conseil d’orientation des retraites, le FRR aurait pu être doté de 65 milliards d’euros à l’horizon 2020 et assurer environ 15% des besoins de financement de retraite. Ce qui n’aurait pas été négligeable.

Mais la tentation était trop forte de faire main basse sur cette cagnotte au lieu de la laisser fructifier encore dix ans sans y toucher. Le ministre du Travail Eric Woerth a tenté de justifier ce détournement de fonds, estimant que, à cause de la crise financière, le déséquilibre du régime de retraites s’était déclaré dix ans plus tôt que prévu. D’où le pompage dans les réserves. Mais c’est le principe même du fonds qui est dévoyé puisqu’au lieu d’utiliser les dividendes d’un portefeuille pour amortir les effets d’un choc démographique, la réforme va déboucher sur l’utilisation du capital de ce fonds avant que ce choc ne se manifeste. D’autant que les réserves qui auront été asséchées ne pourront plus être reconstituées : les privatisations sont des fusils à un coup…

C’est clairement un déshabillage des générations à venir pour habiller les retraités de la prochaine décennie, quoi qu’en dise le ministre. Et c’est aussi la démonstration que cette réforme n’est pas financée puisqu’elle épuisera le fonds de secours en à peine dix ans.

Un premier pas vers le recul de la répartition

Contrairement aux sens de la responsabilité et de la solidarité auxquels l’Elysée et Matignon font sans cesse référence, le pompage du FRR  dépouille le régime par répartition de tout amortisseur pour la période à laquelle il aurait été le plus nécessaire. Les futurs actifs combleront… à moins qu’on assiste là au premier acte d’un recul programmé de la retraite par répartition. Car moins les charges de retraite seront supportables pour les jeunes générations, plus ténue sera la répartition et plus elle devra être remplacée par des systèmes de capitalisation. Le plus paradoxal étant que l’on sait déjà qu’une nouvelle réforme devra être mise en place dans dix ans pour éviter le creusement de nouveaux déficits. Mais qu’importe, les négociateurs de demain pourront bien blâmer ces gouvernants qui auront vidé les caisses, ceux-ci ne seront plus aux affaires pour leur répondre.

Certes, il fallait bien dégager des ressources pour gérer la période transitoire avant l’équilibre. Et un fonds ne saurait remplacer une réforme à laquelle la gauche au pouvoir n’a pas voulu se risquer.

Pour coller au projet du président de la République, le ministre du Travail se livre à une bien mauvaise gestion des fonds publics, lui qui a pourtant exercé au Budget. Dans ses anciennes fonctions, il savait bien distinguer fonctionnement et équipement, surtout lorsqu’il fallait expliquer des choix d’investissement et des mesures d’économie. Une bonne gouvernance serait-elle à géométrie variable? A moins qu’il ne s’agisse d’opportunisme… Les jeunes générations apprécieront.

Gilles Bridier

Photo: Spuerschwäin / Cornischong via Wikimedia Commons License by

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