Culture

La France made in Depardon

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 02.11.2010 à 9 h 10

Une exposition très grand format du photographe se tient à la BNF à Paris. Les photos aux sujets délibérément banals se révèlent, une à une, d’une incroyable richesse.

Raymond Depardon

Raymond Depardon

Une boucherie-charcuterie de quartier, un rond point avec sens giratoire, un coin de rue, un bistrot, une station-service… Ce sont les stars de la nouvelle exposition de Raymond Depardon, intitulée «La France». Trente-six photos très grand format accrochées en majesté dans la première salle de l’espace d’exposition de la BNF à Paris. Et là, il se passe simultanément deux choses étonnantes. La première est sur les murs, la seconde est face aux murs.

Sur les murs, ces images aux sujets délibérément banals se révèlent, une à une, d’une incroyable richesse. Ce sont à la fois des photos, des tableaux, et de petites scènes de théâtre – d’autant plus suggestives qu’il n’y figure presqu’aucun être humain. Leur force s’accroit aussi de ne pas être légendées, et notamment pas localisées. Image après image, le même phénomène de fascination se reproduit, produit par la rencontre entre la sensibilité d’un regard et l’efficacité d’une technique – on devine, même sans être grand connaisseur, qu’elle comporte l’utilisation d’un appareil de très grand format, qui seul permet un telle précision des détails.

© Depardon

La puissance suggestive de chaque image, et de l’ensemble qui réunit de manière intuitive des paysages urbains de toute la France, essentiellement du côté des villes moyennes, est impressionnante. On aura loisir de l’apprécier pour lui-même en regardant les photos dans le catalogue édité à l’occasion (La France de Raymond Depardon, BNF/Seuil). A la BNF, c’est autre chose, du fait de l’autre phénomène qui se produit là : la réaction du public.

Paradoxalement, cette mise en représentation d’un quotidien sans charme suscite une véritable euphorie chez tous les visiteurs nombreux et de toutes générations. Surtout, elle fait parler, dans des proportions très inusitées dans une exposition. Observant minutieusement ces façades ordinaires, ces alignements de poubelles, ces devantures de boutiques et de cafés, chacun semble saisi d’une émotion particulière, qui comporte de la nostalgie et du désir de jeu, mais aussi quelque chose de plus aventureux.

Les personnes venues en groupe commentent, parfois longuement, comparent, reconnaissent ou croient reconnaître, se souviennent et imaginent, dans un mouvement que la parole et le dialogue relancent et qui semble ne pas se tarir. J’ai vu aussi des gens venus seuls s’adresser à un autre visiteur, comme si ce trottoir ou cette place de sous-préfecture appelait un commentaire qui non seulement devait être partagé, mais était assuré de trouver une oreille attentive, sans doute une réponse.

La grande salle blanche et noire où sont accrochées les photos couleur devient ainsi le réceptacle d’une très singulière expérience, se transformant en ruche à souvenirs intimes, en machine à des circulations imaginaires dont la richesse est proportionnelle à la trivialité de ce qui les déclenche.

Il n’y a pas de secret dans ces photos, pas de révélation. L’art de Depardon ne fut jamais celui de l’effet choc, on a souvent noté à propos de ses documentaires la qualité de son écoute. Avec son énorme appareil photo, il a écouté les paysages de tous les jours. Et tout le monde entend. Tout le monde entend quelque chose, jamais la même chose. Chacun s’approprie ces images, les habite de ses propres souvenirs, de réflexions comme on s’en fait au fil des jours, et que le plus souvent on garde pour soi.

Il faut un art très puissant bien que très discret pour parvenir à ce résultat, il faut aussi du travail, beaucoup de travail. La très intelligente scénographie de l’exposition commence par l’œuvre, et ses effets inépuisables à basse intensité, avant de déployer  ensuite la mise en scène de ces deux conditions, le gros travail et le grand art.

Le travail est donné à voir et à comprendre dans les salles qui suivent, où sont expliquées images et textes à l’appui les origines lointaines de la démarche de Depardon (les grands photographes topographes, à commencer par Walker Evans) et ses racines directes, notamment la grande mission photographique de la Datar en 1983, à laquelle il avait participé et qui joua un rôle immense dans l’évolution du travail photographique en France. L’exposition montre la chambre grand format (20x25) et la camionnette équipée par ses soins avec laquelle Raymond Depardon a sillonné la «France des sous-préfectures», comme il dit, durant cinq ans, dormant souvent dans son véhicule, sur des parkings de supermarché ou des places de village.

© Depardon

Elle décrit le long processus de choix, des lieux, des cadres, des tirages, le sens et l’enjeu des décisions techniques, montre d’autres images. Elle met en évidence comment cette entreprise au long cours s’inscrit dans un parcours d’homme, et d’homme d’image.

Dans le couloir à l’entrée, une deuxième exposition nommée France 14 vient en contrepoint éclairer l’art singulier de Raymond Depardon. Quatorze jeunes photographes ont aussi parcouru le pays, appareil photo en main. Certains sont très convaincants, d’autres moins, aucun n’a le ridicule d’imiter l’approche de Depardon.

L’ensemble de l’accrochage dessine, par sa diversité même, une sorte de toile de fond ou de chambre d’échos, un lacis d’autres approches possibles, qui font d’autant mieux ressortir l’originalité et l’exigence qui définissent le trip Depardon, sa radicalité et sa modestie.

Jean-Michel Frodon

La très belle photo de une qui illustrait cet article initialement, dans un premier temps créditée Raymond Depardon, est l'oeuvre de Thierry Girard. Nous le (et vous) prions de nous excuser pour cette erreur.

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