Life

«Couillu» (mais correct)

Jean-Yves Nau, mis à jour le 15.12.2010 à 20 h 45

Jean-Yves Nau, médecin et viticulteur, explore le monde des mots qui font vivre le vin.

REUTERS/Lisi Niesner

REUTERS/Lisi Niesner

Il y a trois ans, saluant l’entrée de ce mot dans Le Petit Robert, Le Monde rappelait utilement que «couillu» faisait depuis toujours partie de notre vocabulaire hexagonal. «Couillu est un mot bien français que Gustave Flaubert (1821-1880), homme de lettres et romancier, avait honoré en considérant que le style d'un écrivain se devait de l'être», se souvenait alors Laurent Greilsamer. Combien, depuis Rabelais, ont-ils eu (ont-ils) un talent pouvant être raisonnablement rangé dans cette étrange catégorie qui fait plus songer à la politique qu’à la littérature? Le dictionnaire situait alors l'apparition de «couillu» vers la fin du XIIIe siècle avant de le faire disparaître à la fin du XVIIe pour le voir resurgir au milieu des années 1980. Pourquoi?  

«Couillu». Et Gustave qui ouvrait précisément son Dictionnaire des idées reçues sur Abélard («(…) Faire une allusion discrète à la mutilation opérée sur lui par Fulbert (…)»). Flaubert qui, à propos de la syphilis, écrivait: «Plus ou moins, tout le monde en est affecté»; à propos de l’absinthe: «Poison extra-violent: un verre et vous êtes mort. Les journalistes en boivent en écrivant leurs articles (…)» Et Flaubert toujours, à propos des vins: «Sujet de conversation entre hommes. Le meilleur est le Bordeaux puisque les médecins l’ordonnent. Plus il est mauvais, plus il est naturel»; et encore: «Sans la découverte de l’Amérique nous n’aurions pas la syphilis et le phylloxéra.» Soit une bien triste paire de fléaux véhiculés l’un par un pâle tréponème (découvert en 1905 à Berlin par Fritz Schaudinn et Erich Hoffmann), l’autre par un sale insecte homoptère (qui, par métonymie, désigne aussi la végétale maladie qu’il provoque) identifié en 1868 par le célèbre botaniste français Jules-Emile Planchon. 

Nul besoin de dictionnaire

«Couillu», donc, qui réclame encore et toujours, sur le papier, la protection des parenthèses comme celle, sur le pré, de coquilles chez la plupart des rugbymen. Bel exemple d’un mot campant sur les frontières de l’objective anatomie et d’un langage qui peut ou non être vulgarité; et qui n’a rien de spécifiquement machiste. Parfaite démonstration de l’existence de l’inconscient collectif humain: point n’est besoin, ici, d’une définition pour définir, encore moins pour illustrer. «Couillu» ou l’autosuffisance. L’assurance, en somme, de saisir l’objet sans avoir besoin du dictionnaire de la table de chevet. Quoique.

Car il en est un, très précieux, celui «de la langue du vin» de Martine Coutier et du CNRS, qui nous aide à mieux comprendre de quelle manière cet incongru a pu s’introduire dans l’ombre des chais, sous les chandelles de quelques fins soupers. Qualifié par Martine Coutier –encore une trace de l’inconscient?– de «très familier», cet adjectif (coincé entre «violent» et «viscosité»; à un jet de raisin de  «volumineux» et «voluptueux») est proposé comme un synonyme de «virilité».

«Couillu», encore. Adjectif à manier parfois avec de fines pincettes; du moins si l’on en croit Bernard Pivot et son Dictionnaire amoureux du vin. L’homme y déconseille d’avoir recours –lors d’une première rencontre amoureuse– à l’un de ces vins qui, selon lui, renvoient à la «richesse», au «soleil», à la «puissance». On aimerait précisément en connaître les raisons. Pourquoi tant de pudeurs de jeune fille chez un homme issu du Beaujolais? Pour Bernard Pivot, «couillu» rime avec les multiples appellations du Languedoc et des Côtes du Rhône. Des vrais vins d’hommes en somme, comme n’aurait pas écrit Flaubert.

Est-ce synonyme de virilité?

Dans le genre on peut faire, comme toujours, plus vulgaire. Martine Coutier remarque ainsi que ce qualificatif est évocateur de l’expression –selon elle «plus entendue que lue»– qui évoque, en substance, le fait «d’en avoir» (dans la culotte); une expression généralement formulée par tous ceux qui ont une vision assez brouillée de la culotte, de qui furent ceux qui n’en voulaient plus, de ce qu’elle n’est pas et de ce que –«petite»– elle demeure, contre vents et marées.

«Couillu» ou la déclinaison récente (et somme toute peu fréquente) de la virilité dans le vocabulaire du vin. «Virilité» qui n’est d’ailleurs pas un mot si fréquent dans ce monde. Virilité que l’on aimerait opposer à «féminité», ce qui n’a ici guère de sens. La preuve nous en est fournie par toute une littérature qui qualifie de «virils» des vins que d’autres «tiennent» pour féminins. La question ne se pose certes pas pour les assemblages méridionaux de Rasteau (devenu «cru» cette année), de Cairanne ou de Vacqueyras, ces images vivantes de la solidité, de la charpente, de la puissance héliotrope en action.

Mais remontons un instant vers la Bourgogne, ses exquises dentelles et profondeurs de pinot noir. Tout le monde sait que voisinent ici sur les deux Côtes, les vins de Pommard et ceux de Chambolle-Musigny (et tout particulièrement ceux du climat inégalé des «Amoureuses»); soit deux expressions renvoyant à nos deux genres, le Pommard (Côte de Beaune) étant l’un des plus beaux archétypes de la virilité bourguignonne. Ce qui n’empêchait pas un certain Claude Bonvin d’affirmer en 1948 (dans son Un art en France, le Savoir-Boire Marseille et Paris. Editions La Tartane) que les vins de la Côte de Nuits «ont quelque chose de viril et de robuste». «Ils ont du nerf et de l’éclat, ajoutait-il. Ils sont ardents, chaleureux, puissants, et leur saveur s’impose avec une autorité souveraine.» Comment mieux définir la virilité qui, comme nous le savons tous, ne saurait pas ne pas être robuste?

Mais rien n’est simple quand l’inconscient ne demande qu’à s’exprimer. On découvre assez vite sous la plume des critiques que «viril» voisine parfois avec «vieilli» adjectif renvoyant aux «cuirs» (souvent «de Russie»), aux venaisons, au kirsch et au tabac. On le retrouve aussi, sous d’autres plumes, acoquiné avec la fourrure et les parfums pour dames (de cassis, de mûres ou d’airelles). Quant aux virils des virils, ils sont souvent les fruits d’un seul cépage, féminin: la syrah sous ses deux déclinaisons mythiques que sont la Côte Rôtie et l’Hermitage.

Non, décidemment, bien difficile d’imaginer que «couillu» soit la parfaite superposition de «viril». Il n’est en rien le symétrique rapproché de la cuisse, galbée et satinée, de la gorge ou d’une culotte messianique qui ne serait faite que de velours. C’est au mieux un vin pour le Minotaure, au pire un vin osant sortir en débardeur grenat. Et d’autre part, un qualificatif proprement impensable sous les ors de tous les châtelains bordelais, à commencer par les nouveaux occupants de Cheval Blanc.      

Le gentil hasard veut que nous ayons, il y a peu, croisé l’un d’entre eux. Du plus que solide, venu non pas directement d’Auvergne mais natif de l’Aveyron, ce qui n’est peut-être pas très différent; un vin issu du cépage «fer servadou» et vendu sous la microscopique et passionnante dénomination de Marcillac vignoble millénaire qui fête cette année les vingt ans de son appellation. Vignoble martyrisé par le phylloxéra sinon par la syphilis; il fut longtemps, comme on dit pudiquement, «nécessaire pour compléter les besoins énergétiques des mineurs et travailleurs agricoles».

Les mineurs de la région ne sont plus, mais le Marcillac renaît qui nous permet de découvrir que le «fer servadou» (également connu sous le nom de «mansois») vaut son pesant d’humanité (masculine). Ce cépage, nous disent les hypermnésiques ampélographes, est ainsi nommé en référence à la métaphore du fer (le métal) et ce du fait «de la dureté de son bois et de la solidité de la rafle». Du pur «couillu» en somme. Sans véritable vices ni particulières vertus. Un vin à taille humaine, né entre la mine et les champs. Et qui, comme hier, reprend vie en automne et en hiver dans la chaleur des foyers, pour ces hommes et femmes de retour de leurs mines urbaines; virilité et féminité bien en appétit partageant une soupe au lard bien trempée, un aligot voire l’un de ces cassoulets pouvant être qualifiés de véritable sinon de «couillu». S’il fallait ici une adresse, virile mais correcte, retenez celle du Domaine du Cros. Ce qui n’interdit bien évidemment nullement d’aller fureter à l’entour.

Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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