France

Kouchner et Sarkozy ont tué la politique étrangère française

Mira Kamdar, mis à jour le 29.10.2010 à 4 h 28

L'improbable et brève romance politique entre Nicolas Sarkozy et son chef de la Diplomatie Bernard Kouchner est terminée. Mais la victime dans cette affaire, c'est la politique étrangère de la France: jadis vacillante, elle est désormais bel et bien morte.

Sarkozy visite le mémorial du génocide rwandais - REUTERS/Philippe Wojazer

Sarkozy visite le mémorial du génocide rwandais - REUTERS/Philippe Wojazer

En 2007, quand le Français Nicolas Sarkozy a nommé Bernard Kouchner ministre des Affaires étrangères, ce choix a été considéré comme un grand coup politique. Le président conservateur, tout juste élu, unissait ses forces sur la scène internationale avec l'une des personnalités socialistes les plus en vue du pays. Mais ce fut en réalité un gigantesque méli-mélo de personnalités et de vues politiques. En août, Bernard Kouchner a fini par remettre au chef de l'Etat une lettre de démission manuscrite.

Il est toujours ministre, mais la missive, publiée dans le Nouvel Observateur le 6 octobre, confirme que la promesse initiale d'une nouvelle politique étrangère française a échoué sur l'autel de la politique et des conflits internes. «Les trois derniers mois ont été très difficiles», a confié Bernard Kouchner à un journaliste français. «Je sais, je sais que je vais partir.»

Kouchner, déjà remplacé

Il ne s'agit pas seulement d'un simple clash entre deux personnalités XXL: le sort de Bernard Kouchner est emblématique d'un exécutif qui a concentré tout le pouvoir entre les mains d'un cercle de loyaux conseillers de l'Elysée, au détriment du ministre des Affaires étrangères et de tout l'appareil diplomatique français.

Nicolas Sarkozy a en effet donné l'impression d'être prêt à tout sacrifier, y compris la politique étrangère de la France et sa réputation à l'international, pour assurer sa réélection en 2012. Mais sa stratégie s'est méchamment retournée contre lui. De très controversées mesures de rigueur ont provoqué une crise politique et Nicolas Sarkozy bat de nouveaux records d'impopularité.

Lorsque Bernard Kouchner a remis sa lettre de démission, il ne jouait déjà plus aucun rôle dans la conduite de la diplomatie. Il a été systématiquement ignoré par l'Elysée, qui a mené la politique étrangère sans prendre la peine de le consulter. C'est dans la presse qu'il aurait pris connaissance de l'accord formel de réconciliation que la France a signé avec la Chine en avril 2009 – texte dans lequel l'Elysée affirmait son opposition à l'indépendance du Tibet. Et c'est Jean-David Levitte, conseiller spécial de Nicolas Sarkozy en matière de politique étrangère et ancien ambassadeur à Washington, qui gère les relations bilatérales les plus importantes, notamment avec la Chine, l'Inde, le Japon et les Etats-Unis.

Quand à Claude Guéant, le secrétaire général de l'Elysée, il s'occupe de l'Afrique et du Moyen-Orient, des régions avec lesquelles la France, ancienne puissance coloniale, a conservé des «relations spéciales». Bernard Kouchner a en outre été tenu à l'écart des délicates négociations pour la libération des otages français enlevés au Niger le mois dernier. Autorisé ni à démissionner, ni à exercer l'autorité normale de sa fonction, il est réduit à l'état, misérable, de limbes.

Un «affaiblissement sans précédent» du ministère des Affaires étrangères

C'est un retournement de situation saisissant pour ce médecin humanitaire qui a cofondé l'ONG Médecins sans frontières. Certes, les choses n'ont pas été faciles pour lui au ministère des Affaires étrangères. Mais par des déclarations irréfléchies devant des journalistes, notamment concernant des renseignements secrets sur le programme nucléaire iranien, il a mis la France, et certains de ses proches alliés (Etats-Unis compris), dans le pétrin. Le Nouvel Observateur, qui cite des sources proches du ministre, explique que la réputation de Bernard Kouchner lui a d'abord permis de vivre une longue période de grâce, mais qu'au final, même ses vieux amis se sont lassés de cet homme apparemment décousu et incapable d'asseoir son autorité sur un ministère où le moral est désormais au plus bas.

La situation dans les quartiers généraux du ministère des Affaires étrangères, au quai d'Orsay, est si désastreuse que deux des prédécesseurs de Bernard Kouchner, Alain Juppé et Hubert Védrine, ont fini par tirer la sonnette d'alarme dans un article publié en juillet dans Le Monde. Ces deux anciens ministres des Affaires étrangères protestent contre un «affaiblissement sans précédent» des réseaux diplomatiques et culturels du pays. «L'effet est dévastateur», ont-ils écrit. «L'instrument est sur le point d'être cassé, cela se voit dans le monde entier. Tous nos partenaires s'en rendent compte.»

Alain Juppé et Hubert Védrine déplorent la baisse de 20% du budget et du personnel du ministère des Affaires étrangères français. Selon eux, les mesures d'austérité imposées par le gouvernement de Nicolas Sarkozy – qui prévoit de ne pas remplacer les trois quarts des diplomates qui partiront à la retraite d'ici 2013 – risquent de faire couler un navire déjà à la dérive.

Les effets sont visibles. Un de mes amis de New Dehli, qui a assisté aux célébrations du 14-Juillet à l'ambassade française, m'a raconté que l'ambassadeur a ouvert son discours en remerciant les entreprises indiennes ayant financé l'événement. «Oh, c'est courant maintenant», m'a expliqué un diplomate du Quai d'Orsay à qui j'ai rapporté cette histoire. «Il n'y a plus d'argent pour rien.»

Lors d'une récente réception visant à accueillir en France les nouveaux boursiers de Fulbright, l'ambassadeur américain Charles H. Rivkin a pris la peine, dans un français parfait, de remercier le ministère des Affaires étrangères pour la poursuite de son soutien, et ce malgré les difficultés financières. L'ambassadeur le sait, le ministère est sous pression pour diminuer ses dépenses dans absolument tous les domaines.

Sarkozy joue la carte de la sécurité contre les étrangers

Après la défaite sévère de son parti aux élections régionales de mars 2010, Nicolas Sarkozy a promis un remaniement ministériel. Celui-ci est désormais l'objet de toutes les spéculations dans les médias français. Le départ du Premier ministre François Fillon, dont la popularité dépasse actuellement celle de Nicolas Sarkozy et qui a récemment déclaré n'avoir jamais considéré ce dernier comme son «mentor», semble assuré. Mais qui sera son successeur? Aucun départ, aucun remplacement n'a été officiellement annoncé. Et comme le gouvernement est passé en mode «crise» à cause de ces grèves qui n'en finissent plus et qui paralysent le pays, Nicolas Sarkozy annonce désormais qu'il ne touchera pas à son équipe avant mi-novembre. Bernard Kouchner n'est en tout cas pas le seul ministre qui aspire à quitter le navire. Dominique Bussereau, le ministre des Transports, a aussi affirmé qu'il voulait partir.

Suite à la lettre de démission du mois d'août, les tensions affichées entre le ministre des Affaires étrangères et le Président se sont encore accrues – Bernard Kouchner figure donc très certainement dans les rangs des partants. On ne sait pas en revanche s'il acceptera le poste de «Défenseur des droits» tout juste créé – une fonction orwellienne si l'on considère les récents démêlés juridiques entre le gouvernement de Nicolas Sarkozy et la Commission européenne sur le traitement des Roms et la condamnation des Nations Unies de la politique française envers les immigrants.

Dans un discours prononcé à Grenoble en juillet, Nicolas Sarkozy a qualifié les immigrés de source dangereuse de troubles publics et s'est engagé à dépouiller de la nationalité française les citoyens qui commettraient certains crimes contre l'Etat, comme tuer un policier. Ce discours était dans la droite ligne de la politique d'expulsion des Roms des mois d'août et septembre, très critiquée dans une majeure partie de l'Europe. Au lieu de dénoncer publiquement ces mesures, Bernard Kouchner a remis sa démission.

Jouer la carte de la sécurité contre les étrangers, surtout contre les immigrés non-européens, permet souvent à Nicolas Sarkozy de marquer des points. Et c'est maintenant qu'il a le plus besoin d'aide. La France, comme le reste de l'Europe, se remet difficilement de la crise financière mondiale et ses habitants sont de plus en plus clairement hostiles au douloureux plan d'austérité élaboré par le chef de l'Etat pour réduire le déficit national. Sept mois après la défaite de son parti aux élections régionales, sa côte de popularité est au plus bas – seuls 31% des Français font toujours confiance au président. A gauche, les socialistes et les Verts ont certes réalisé de bons scores en mars, mais à l'extrême droite, le Front national aussi. Conscient qu'il n'a pas la moindre chance d'attirer à lui les électeurs de gauche, Nicolas Sarkozy a froidement calculé qu'il ne pourrait l'emporter en 2012 sans piquer des voix au Front national. C'est pourquoi les Roms devaient partir.

Un gouvernement empêtré dans les crises

Mais ce chaos dans la politique étrangère française tombe mal. Un certain nombre de crises internationales réclament une réponse diplomatique forte et cohérente. Deux journalistes français ont été kidnappés en Afghanistan en 2009 et cinq citoyens français qui travaillaient dans un site d'extraction d'uranium au Niger ont été enlevés en septembre par un groupe lié à al-Qaïda. Ils seraient tous en vie, mais leur sort repose sur les épaules du gouvernement français. En juillet, un humanitaire a été tué en Afrique par ce même groupe. Et en septembre, la France a été placée en état d'alerte maximale après que les services de renseignement, notamment américains, ont prévenu du risque d'une attaque terroriste imminente en Europe occidentale. Un jour, les touristes de la Tour Eiffel ont même dû être évacués par précaution.

Nicolas Sarkozy n'est absolument pas insensible à l'image qu'il véhicule à l'étranger, surtout parmi ses pairs. Il n'a pas caché son plaisir de prendre pour deux ans la présidence du G8 et du G20, à partir de l'an prochain. Il accorde une importance toute particulière à ce rôle habituellement symbolique. Ce qui explique certainement pourquoi le budget 2011 du ministère des Affaires étrangères, récemment dévoilé, est en légère augmentation. Il inclut plus de 50 millions d'euros pour les seules activités liées au G8 et au G20.

Pendant ce temps, les Français concentrent leur colère sur les mesures d'austérité de Nicolas Sarkozy, surtout sur la réforme des retraites. Les grèves qui handicapent actuellement le pays étaient soutenues par 71% de l'électorat, selon un sondage publié le 18 octobre dans Le Parisien. Vu l'impopularité de Nicolas Sarkozy chez lui et l'incapacité de la France à s'affirmer sur la scène internationale depuis son élection – que ce soit la France défenseur des droits de l'homme dont rêvait certainement Bernard Kouchner ou la France leader incontestée d'une Union européenne sortant de la crise – une présidence symbolique du G8 et du G20 est une aubaine pour un exécutif sinon destiné à n'être qu'un canard boiteux jusqu'aux élections de 2012.

Le 17 octobre, le Premier ministre israélien a Benjamin Netanyahou annoncé que le sommet israélo-palestinien prévu à Paris fin octobre était reporté sine die. Cette réunion était pour le duo Sarkozy-Kouchner l'opportunité d'afficher aux yeux du monde entier l'adresse de la diplomatie française. Tout porte malheureusement à croire qu'il ne restera de cette triste expérience de politique étrangère qu'un nouvel affaiblissement du statut de la France dans le monde.

Le gouvernement de Nicolas Sarkozy est empêtré dans la crise; alors que les grèves, les manifestations et les pénuries de carburant paralysent le pays, il concentre toute son attention sur le front de la politique interne. Incapable de remettre de l'ordre dans sa propre maison, la politique étrangère française a été sérieusement compromise par le bref et improbable passage de l'humanitaire socialiste Bernard Kouchner dans le gouvernement conservateur de Nicolas Sarkozy. Et ses aspirations à imposer ses valeurs et ses projets au-delà de ses frontières semblent désormais reléguées au rang d'utopies.

Par Mira Kamdar

Traduit par Aurélie Blondel


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