Monde

Albert II, roi malgré lui, devenu ciment de la Belgique

Jean-Sébastien Lefebvre, mis à jour le 19.07.2011 à 17 h 47

Les crises et hommes politiques se succèdent en Belgique. Au milieu de cette agitation, le Roi Albert II, qui tente de contenter tout le monde. Un job à plein temps.

Albert II, à la parade de la fête nationale, le 21 juillet 2008. REUTERS/Francoi

Albert II, à la parade de la fête nationale, le 21 juillet 2008. REUTERS/Francois Lenoir

Quand, en 1830, les Flamands et Wallons décident de mettre les Néerlandais à la porte et de créer la Belgique, s'est posée la question du régime politique. Quinze ans après la fin de Napoléon, l'idée d'une République n'aurait pas forcément été appréciée par ses grands voisins, tous monarchiques. La plus grande difficulté fut alors de se mettre d'accord sur le souverain. Qui choisir? La famille princière allemande de Saxe-Cobourg hérita finalement du trône, en la personne de Léopold Ier, premier Roi des Belges.

Le ciment du Royaume

Monarque au pouvoir fort, il n'a plus grand-chose en commun avec le souverain actuel: Albert II. Les transformations de l'État belge ont réduit son influence à une portion congrue, mais dans un Royaume tourmenté par les querelles communautaires, il a encore un rôle à jouer.

Voilà ce qu’analyse Carl Devos, politologue à l’université de Gent:

«Le système belge accorde plus de pouvoirs au Roi qu'en Suède, par exemple. Il est encore celui qui désigne le Premier ministre, il est le chef des Armées et c'est lui déclare la guerre. Mais ce qui est intéressant, c'est que les crises politiques à succession que connaît le pays depuis 2007 ont renforcé son rôle, puisque rien n'est prévu dans la Constitution quand le pays se retrouve sans gouvernement pendant des mois après des élections et que Flamands et Francophones se disputent. Ce vide a donc créé un nouvel espace pour la fonction royale.»

Au plus fort des querelles linguistiques et communautaires, le Roi est toujours vu comme un refuge pour la nation, peut-être le dernier référentiel commun aux deux communautés du pays.

«Et surtout, il est le seul à avoir une légitimité pour dénouer la crise. Il joue alors pleinement son rôle d'arbitre, recevant et écoutant tous les présidents des partis politiques et décidant ensuite qui nommer pour aider à la formation du gouvernement.»

Ces derniers temps, il a dû faire preuve d'une grande imagination en raison des échecs à répétition dans les négociations. Il a ainsi nommé successivement: un informateur, un préformateur, deux médiateurs, un clarificateur et depuis peu, un conciliateur.

Roi malgré lui

Dans cette crise politique, son principal atout, c'est sa popularité auprès de ses compatriotes.

«Albert II n'aurait jamais dû régner puisqu'il était le frère du roi précédent, Baudouin, décédé sans descendance en 1993. Du coup, il n'a pas une ambition politique forte et s'en tient à son rôle. Cela lui permet d'être aussi bien apprécié par les Francophones que les Flamands, souvent républicains. Mais son plus gros atout auprès des Belges, c'est sa personnalité: c'est un bon vivant, qui rit toujours, aime la moto.»

Dans les années 1960, il avait même créé le scandale avec la naissance d'un enfant hors mariage avec une femme elle-même mariée... Mais dans l'imaginaire d'un peuple qui ne se prend pas au sérieux, cela est plus un avantage qu'un inconvénient.

L'idée républicaine

Le principal point de débat qui revient régulièrement autour de la famille royale est sa «dotation» et son coût pour l'État. La monarchie est accusée de coûter trop cher et de jouir de trop nombreux privilèges financiers.

«En englobant l'ensemble des coûts incluant les frais de sécurité et de voyages, cela avoisine les 30 millions d'euros. Il existe une Commission au Sénat chargée d'étudier la question. Ce que voudrait beaucoup de politiciens, et surtout les Flamands, c'est supprimer les dotations pour les membres de la famille royale qui ne règneront jamais, comme la Princesse Astrid ou le Prince Laurent. Car pourquoi les Belges devraient-ils payer pour eux?», commente Herman Matthjis, spécialiste de la monarchie belge à l'Université Libre de Bruxelles (VUB, néerlandophone).

Ces attaques sont souvent orchestrées par les tenants de l'idée républicaine soutenue par les indépendantistes flamands qui voient dans la royauté un des symboles d'une Belgique artificielle.

«Le plus étonnant, c'est qu'en 1950, lorsqu'une consultation populaire fut organisée dans le pays au sujet de la question royale, c'est-à-dire pour ou contre le retour du Roi Léopold III sur le trône alors qu'on l'accusait de collaboration avec l'occupant, ce sont les Flamands qui ont sauvé la monarchie alors que les Wallons y étaient opposés. Mais aujourd'hui, c'est l'inverse. Ce sont les Wallons qui tiennent au Roi, comme symbole de la nation belge.»

Pas de retraite pour Albert

Dans la tradition belge, un Roi n'abdique pas. Le seul a l'avoir fait fut justement Léopold III, qui bien que rétabli sur son trône dû s'y résoudre en raison de la radicalisation du mouvement d'opposition en Wallonie (attentats, organisation de marche du Bruxelles, menace d'indépendance).

Mais l'actuel locataire du Palais de Laeken y aurait pensé aussi. Âgé de 76ans, il n'a plus sa forme d'antan et les crises politiques à répétition l'auraient affecté. A la mi-octobre, la presse belge s'est fait l'écho d'une rumeur d'abdication de sa part rapidement démentie par le Palais (nom donné à l'institution royale). Tout en prenant le soin de préciser qu'Albert II avait bel et bien préparé son abdication en faveur de son fils Philippe, prévue en décembre 2010. Coïncidant avec la fin de la Présidence belge de l'Union européenne, cet Européen convaincu voulait terminer en beauté avant de se retirer. Mais la chute du gouvernement belge en avril dernier et la crise politique qui règne depuis dans le Royaume l'en ont dissuadé.

Une succession scabreuse

Ce débat en a ouvert un autre. Celui de la réforme du rôle du Roi. Car si Albert II possède toute la confiance de son peuple, la réputation de l'héritier, le Philippe, Duc du Brabant, est loin d'égaler son père.

Carl Devos explique:

«Le problème de Philippe, c'est que par le passé, il a donné l'impression de vouloir être un Roi actif, un peu comme son oncle, le défunt Baudouin. Comme s'il était investi d'une mission, celle de sauver la Belgique. Cela effraie un peu les Belges et surtout les politiciens. Une réforme serait donc envisageable, pour faire de la fonction de Roi quelque chose de protocolaire, comme en Suède.»

Pire que tout: le Prince héritier est avant tout francophone alors qu'Albert II maîtrise bien le flamand. Un Roi qui ne saurait le faire, cela serait vu comme un affront par les Flamands, comme un retour en arrière, remémorant une époque où cette langue était déconsidérée par l'élite belge.

En cas de réduction des pouvoirs du Roi, une question se posera: si après cette énième réforme de l'État, réduisant à rien le rôle du Roi, une nouvelle crise politique éclate entre le nord et le sud du pays, qui sera là pour recoller les morceaux?

Jean-Sébastien Lefebvre

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