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Flics ou casseurs?

A Nanterre le 19 octobre 2010. REUTERS/Guillaume Bertrand

A Nanterre le 19 octobre 2010. REUTERS/Guillaume Bertrand

La polémique gonfle sur la présence dans les cortèges de policiers «provocateurs». Fantasme ou réalité?

«La présence de policiers en exercice camouflés sous des badges syndicaux, à Lyon, à Paris, ne fait aucun doute.» L'accusation de Bernard Thibault, le leader de la CGT, une des têtes de pont du mouvement syndical contre la réforme des retraites, portée le 27 octobre dans Libération, allant même jusqu'à parler de «manipulateurs» qui «poussent au crime», a aussitôt provoqué l'ire de l'ensemble des syndicats de police, qui ont tous dénoncé «l'irresponsabilité» du syndicaliste.

Cette phrase tombe après une séquence médiatique enclenchée le 16 octobre. Tout démarre avec cette vidéo tournée à Paris par un journaliste de l'agence de presse Reuters ce samedi, jour de manifestation nationale. En marge du cortège, une scène se déroule devant l'objectif, montrant un «casseur» qui donne un coup de pied dans le dos d'un passant qui tentait d'arrêter un autre «casseur» en train de vandaliser la vitrine d'une banque.

 

Le 21 octobre, le site Arrêt sur images publie le témoignage du passant apparaissant sur les images. Selon cet homme, les casseurs seraient en réalité des «policiers qui avaient des consignes pour laisser faire des dégâts matériels, mais surtout pas de blessés». Sa fille, qui l'accompagnait, livre sa version dans un commentaire posté sur Rue89, et affirme que les policiers «cherchaient la bagarre pour décrédibiliser une manifestation». La préfecture de police de Paris a démenti toute implication de forces de l'ordre dans ces violences. Dans le même temps, des scènes similaires ont été tournées à Lyon, durant d'autres manifestations.

Rapidement, l'opposition politique s'est emparée du sujet polémique, et avant Bernard Thibault, c'est Jean-Luc Mélenchon, le leader du Parti de Gauche, qui le 24 octobre s'interrogeait sur «cette présence dans les cortèges de manifestants de personnes infiltrées qui jettent des pierres, brisent des vitrines et ensuite sortent des brassards de police».

Place Beauvau, on a nié en bloc et, le 27 octobre, le syndicat de police Synergie, réputé proche du pouvoir, a même affirmé que l'homme qui donne un coup de pied sur la vidéo de Reuters a été «identifié». «C'est un militant d'extrême gauche extrêmement violent et extrêmement connu», a déclaré Patrice Ribeiro, secrétaire général du syndicat, sans plus de détails.

Vrais policiers, faux manifestants

Circulez, rien à voir donc sur la présence éventuelle dans les cortèges de policiers en civil aux méthodes subversives. Sauf que le préfet du Rhône, Jacques Gérault, a reconnu lors d'une conférence de presse le même 27 octobre, la présence de policiers déguisés en cégétistes, lors de la manifestation lyonnaise du 19.

Le haut fonctionnaire a ainsi confirmé les accusations de Bernard Thibault lorsque celui-ci affirme qu'«on a vu des policiers avec des badges CGT repérés par les nôtres, qui se réfugient dans un hall d'immeuble, et finissent par se faire exfiltrer par des CRS».

Au pied du mur, Jacques Girault a vendu la mèche, contraint de demander une enquête à la Direction générale de la police nationale (DGPN) pour «savoir si c'était conforme à la déontologie ou pas». Avant d'ajouter aussitôt que «c'est la tradition que des policiers soient infiltrés dans la population. Ils le font couramment». Rien de neuf sous le soleil, et c'est bien là le nœud du problème.

L'infiltration, technique classique

1986, Paris. Depuis novembre, une partie de la jeunesse de France manifeste contre le projet Devaquet, du nom du ministre de l'Education de l'époque. Dans la nuit du 5 au 6 décembre, un jeune homme de 22 ans, Malik Oussekine, qui s'apprête à rentrer chez lui après une nouvelle manifestation, est bastonné par une équipe de «voltigeurs», un peloton de policiers à moto de la préfecture de police qui «chasse» les casseurs. Il meurt sous les coups de matraque.

L'émotion nationale et le scandale politique sont tels que, dans la foulée, Alain Devaquet démissionne, sa réforme est enterrée, les voltigeurs dissous, et deux ans plus tard, lors de la présidentielle de 1988, Jacques Chirac, alors Premier ministre, paiera cher dans les urnes cet acte de violence policière. Depuis, le «syndrome Malik Oussekine», comme le nomme le vocabulaire policier, est dans toutes les têtes des autorités publiques lors de manifestations, surtout lorsque la jeunesse descend dans la rue.

Depuis ce drame, l'infiltration policière des manifestants est devenue une des techniques du maintien de l'ordre, comme l'explique le journaliste David Dufresne dans son livre référence sur le sujet, Maintien de l'ordre, paru en 2007. Objectif: se fondre dans la foule pour éviter tout débordement, quitte à se mêler à des manifestants violents.

La présence de policiers en civil, au look proche de celui des manifestants –parfois même avec badges ou autocollants comme à Lyon– n'est donc pas une nouveauté de ces dernières semaines. Souvent membres de la BAC (Brigade anticriminalité) ou des ex-RG (Renseignements généraux, désormais fusionnés avec la DST au sein de la DCRI), ces policiers sont chargés de remplir deux types de mission: faire du renseignement en repérant les casseurs ou les manifestants les plus excités, et faire du «saute-dessus» en les arrêtant en flagrant délit. Des missions qui peuvent parfois cogner avec celle plus classique de «maintien de l'ordre» des CRS ou des gendarmes mobiles, censés encadrer le cortège et n'intervenir qu'en cas de problème grave et avéré.

«Insiders» et casseurs?

Mais la présence de policiers «insiders» est à distinguer de deux autres déviances possibles: la participation active de forces de l'ordre à des actes de vandalisme ou de violences, et l'inaction face à la casse. «En ce qui concerne la participation active de policiers déguisés en casseurs, les journalistes ou les chercheurs ont toujours le même problème: ils ne peuvent pas travailler à partir d'éléments matériels comme des rapports officiels ou des ordres écrits de la hiérarchie, puisqu'il n'y en a pas», explique David Dufresne.

Les seuls éléments dont on peut disposer sont des témoignages indirects ou des rumeurs urbaines, phénomène amplifié par l'usage de plus en plus systématique de la vidéo pendant les manifs. Résultat, tout cela relève souvent d'un fantasme généralisé et récurrent, d'autant que côté policier, pas question de compter sur les confidences de l'autre grande muette. «En plusieurs mois d'enquête sur le maintien de l'ordre, je n'ai jamais recueilli un seul témoignage, même off, d'un policier avouant ce type de manipulation active, et pourtant j'ai cherché», confie David Dufresne.

Des exemples dans le passé

Sans remonter jusqu'aux «agents provocateurs» mis en place sous Louis-Philippe par l'ancien bagnard François Vidocq devenu chef de la sûreté –l'équivalent de l'actuel ministre de l'Intérieur– de tels exemples ont bel et bien existé par le passé ou à l'étranger.  

A la fin des années 1970, la France de Valéry Giscard d'Estaing est frappée par la crise de la sidérurgie. Un vaste plan de restructuration du secteur est décidé en décembre 1978, mettant la Lorraine à feu et à sang. Le 23 mars 1979, une grande manifestation à Paris tourne aux affrontements de rue. Les services de police seront alors accusés par les syndicats d'avoir clairement laisser casser les groupuscules d'extrême gauche, autonomistes en tête, pour discréditer le mouvement sidérurgiste. Pire, un policier, avec arme et badge de service, sera pris en flagrant délit de jet de pavés dans une vitrine.

En 1997, Patrick Rougelet, un ancien membre des Renseignements généraux, révèle dans un livre, RG, la machine à scandales, que, dans la foulée de 1968, le ministère de l'Intérieur, alors dirigé par Raymond Marcellin, surnommé «Raymond la matraque», encourage «l'entrisme» de fonctionnaires des RG dans les groupuscules étudiants ou gauchistes. Ces policiers deviennent alors de simples civils, changent d'identité et sont munis de faux papiers. Ils s'inscrivent en fac et s'immergent pendant plusieurs mois dans les différents mouvements, quitte à pousser à certaines actions. Au point que, selon Patrick Rougelet, l'un d'eux deviendra même trésorier de la LCR...

Des exemples à l'étranger

A l'étranger, des cas de dérives policières se sont multipliés à partir des années 2000 et l'apparition des mouvements altermondialistes. A l'époque, la rue répond à la globalisation par une internationalisation de la manif. En 1999, à Seattle, un contre-sommet altermondialiste est monté contre la conférence de l'Organisation mondiale du commerce. Puis à partir de 2000, ce type d'affrontements entre casseurs et forces de l'ordre se répètent lors des réunions du G7, du G8, de l'Union européenne, de l'Otan... à Davos, Nice ou Evian. A Gênes, le 20 juillet 2001, un militant altermondialiste italien, Carlo Giulani, est même tué par des carabiniers.

En juin 2007, la police allemande est accusée d'avoir fait appel à des agents provocateurs lors des émeutes de Rostock, en marge du sommet du G8. Deux mois plus tard, des agents de la sûreté du Québec sont surpris déguisés en casseurs au sommet de Montebello – réunissant les chefs d'Etat du Canada, des Etats-Unis et du Mexique. Un film amateur de la séquence va faire le tour du monde et et de l’Internet mondial.

L'inaction, l'autre manipulation

Mais au-delà de ces quelques cas isolés de manipulations actives policières, plus fréquent est le reproche d'inaction fait aux forces de l'ordre lorsque des casseurs se livrent à des violences durant des manifestations. Une accusation de laisser-faire dont l'objectif est de décrédibiliser la mobilisation syndicale et sociale et tenter de retourner l'opinion publique apeurée. Bernard Thibault, de la CGT, ne dit rien d'autre lorsqu'il accuse les policiers de «violente(r) les situations en fin de manifs pour avoir des images chocs pour la télé et créer un climat de tension».

Cette idée a particulièrement circulé en 2006, lors du mouvement étudiant contre le CPE. Notamment après la manifestation à Paris du 27 mars 2006, qui s'est terminée sur l'esplanade des Invalides où pendant près de deux heures, plusieurs centaines de casseurs se sont livrés à des agressions et à des dépouillages en règle des jeunes manifestants lycéens ou étudiants, devant des forces de l'ordre particulièrement inertes. Quatre jours après ces violences, le député PRG Roger-Gérard Schwartzenberg avait même proposé la création d'une commission d'enquête parlementaire sur «l'action des forces de l'ordre lors de la manifestation».

Une éventuelle manipulation policière avait alors été clairement pointée dans l'exposé des motifs:

«La hiérarchie policière présente sur place a-t-elle alerté en temps réel le ministère de l'Intérieur (…) des agressions qui se commettaient contre les étudiants pendant environ une heure et demie? Si tel est le cas –ce qui est probable, pourquoi le ministère n'a-t-il pas alors modifié ses consignes et autorisé policiers, CRS et gendarmes à interpeller sans délai les casseurs, pour rétablir l'ordre et protéger les étudiants, ainsi que les riverains? Ce maintien des consignes initiales, devenues très inadaptées à la situation (…) résulte-t-il d'une carence du ministère de l'Intérieur ou d'un calcul? Dans cette seconde hypothèse –difficile à concevoir– quel aurait été l'objectif visé: tenter de discréditer le mouvement étudiant en l'assimilant aux violences et dégradations commises ou/et dissuader les étudiants, agressés par les casseurs, de participer à de nouvelles manifestations contre le CPE? Chacune de ces deux hypothèses –carence ou calcul– est préoccupante. En tout cas, quelles qu'aient été ses intentions réelles, pourquoi le ministère de l'Intérieur a-t-il laissé faire?»

A l'époque, les autorités policières avaient justifié leur inaction en expliquant qu'il aurait été encore plus dangereux de charger, les casseurs se mêlant physiquement aux manifestants, et qu'un risque de bavure était à craindre. Politiquement, le CPE avait été une des batailles larvées à droite entre Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, et Dominique de Villepin, Premier ministre. En mars 2006, la présidentielle de 2007 était déjà dans toutes les têtes. En tout cas, la proposition d'une enquête parlementaire était restée lettre morte.

Le 26 octobre 2010, des députés communistes et du Parti de gauche ont eux aussi réclamé une commission d'enquête parlementaire sur les violences commises en marge des récents cortèges. Même cause, même effet?

Bastien Bonnefous

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