France

Octobre 2010, l'anti-Mai 68

Etienne Augé, mis à jour le 28.10.2010 à 8 h 03

Dès que la France connaît des mouvements nationaux, on ressort la figure tutélaire de Mai 68. Sauf que, cette année, la comparaison ne tient pas.

Le 20 octobre 2010 devant le Sénat. REUTERS/Charles Platiau

Le 20 octobre 2010 devant le Sénat. REUTERS/Charles Platiau

Régulièrement, lorsque les températures le permettent, la France s’enflamme, et le monde entier observe avec effroi ou dédain, c’est selon. Aujourd’hui, à nouveau, la France a peur. Dans les médias, une foule de Français bien décidés à représenter toute la France scande des slogans dans la rue contre le changement imposé par le gouvernement et son président. La paralysie ou au contraire l’action qui en résulte rappellerait Mai 68, référence évidente dans les manifs, comme si l’objectif était de faire mieux que le célèbre mois où la «chienlit» s’était installée dans la rue. Octobre 2010 marque une nouvelle vague de manifestations, où les jeunes fournissent des cohortes de manifestants et entendent marquer leur place dans la société. La comparaison avec Mai 68 est-elle pour autant pertinente, devant les changements majeurs opérés dans une société française sortie depuis longtemps des Trente Glorieuses?

«J'y étais!»

Mai 68 est devenu une référence mythologique, un lieu de mémoire français qui contribue à créer la légende de la France. La contestation printanière d’il y a plus de quarante ans est également devenue une manière commode de se positionner politiquement, plus encore que la légendaire naissance de la droite et de la gauche: CONTRE Mai 68, on est conservateur, POUR Mai 68, on est libéral. Pourtant, il y a eu plusieurs Mai 68 français, eux-mêmes parties de mouvements sociaux ayant lieu à la même époque dans les pays dominés par l’Union soviétique ou au contraire dans des sociétés ouvertes. Il est difficile de savoir dans quelle mesure Mai 68 aura fait changer la France en bien ou en mal. Ce qui est important, c’est de comprendre comment chacun s’en réclame comme une référence politique à perpétuer ou à combattre.

Mai 68, c’est le romantisme de l’engagement, celui qui permet de dire «J’y étais», et de faire briller les yeux des plus jeunes en disant «T’aurais dû voir ça». Elément de la Guerre froide, Mai 68 est resté un affrontement dur mais qui a causé plus de peur que de mal. Car au-delà des barricades, Mai 68 a finalement été bien peu meurtrier, avec 5 morts, le plus souvent hors affrontement entre manifestants et forces de l’ordre: René Lacroix, Pierre Beylot, Henri Blanchet, Gilles Taution et Philippe Mathérion. Aucun n’a été élevé au rang de martyre car la mémoire collective de Mai 68 préfère se concentrer sur l’aspect festif et les slogans de l’époque. Pour résumer, comme le raconte avec gourmandise Bruno Carette dans Milou en mai: «A la Sorbonne, on glissait sur le foutre.» La libération sexuelle a éclipsé les revendications salariales et le Printemps de Prague. En tout cas dans la manière dont on veut s’en souvenir en France.

Le rêve contestataire et la chienlit

Olivier Besancenot n’était pas né en 1968, et c’est peut-être pour cela qu’il rêve que la France de 2010 revive le même scénario. Pour le porte-parole du Nouveau Parti anticapitaliste, ce serait un bâton de maréchal qui lui permettrait de devenir une figure légendaire de la contestation. Ce souhait d’une révolution populaire est contredit par Nadine Morano, habituée à défendre le gouvernement dans les médias, qui emprunte les mots du Général de Gaulle pour affirmer que la chienlit ne s’installera pas en France. Ceux qui ont intérêt à ce que la France se bloque pour peut-être mieux se décoincer, comme en Mai 68, sont principalement les déçus des urnes, comme Pierre Moscovici et les adeptes du 3e tour social. Ou les jeunes qui n’avaient pas l’âge requis pour s’exprimer sur le choix du président lors de la présidentielle.

Pour être jeune, il faut être de gauche

Descendre dans la rue, pour les lycéens, c’est d’abord un moyen de rejeter les vieux, le modèle parental. Les parents, peut-être anciens soixante-huitards, laissent faire, soucieux de ne pas se faire traiter de fachos. L’esprit de Mai 68 passe par le rejet d’un leader charismatique et accusé de ne pas comprendre les petites gens. Nicolas Sarkozy n’est certes pas Charles de Gaulle, mais sa personnalité excessive et «bling» en fait un bouc émissaire idéal pour la rue. Les Inrockuptibles, soucieux de toujours surfer sur la vague jeune branchée cool, titrait le 20 octobre «Le président anti-jeunes», et Bernard Zekri de noter avec pesanteur dans son édito: «Croyez-vous qu’on ait pu être un vrai jeune en adhérant chez Chirac à 20 ans.» Certes non, le président n’a donc jamais été un vrai jeune car il n’était pas de gauche à 20 ans. Et il n’avait que 13 ans en mai 1968.

La différence avec Mai 68

On assiste à ce curieux phénomène: des jeunes refusant le modèle parental, encouragés à manifester par leurs parents eux-mêmes concernés par la réforme des retraites, qui descendent dans la rue pour demander plus d’intervention de l’autorité. Les jeunes de France, plutôt que de refuser l’Etat, en demandent plus. L’Etat doit leur fournir une éducation, un travail et une retraite. Le discours étonne ailleurs que dans l’Hexagone. La jeunesse n’est-elle pas censée vouloir se nourrir d’espoir et de liberté? La comparaison à Mai 68 n’est pas adéquate. Pour les jeunes du Général de Gaulle, il s’agissait de réclamer plus de liberté. Pour les jeunes du président Sarkozy, il s’agit au contraire de plus de sécurité. La peur du présent contre la peur de l’avenir. Il n’est que de comparer les deux leaders emblématiques des manifestations, à quarante ans d’intervalle. Le seul point commun entre Daniel Cohn-Bendit et Victor Colombani, c’est que la question des retraites ne les concernera guère dans leur carrière politique, tout comme Bruno Julliard, passé de leader étudiant en 2006 à apparatchik du Parti socialiste en seulement quelques années.

La peur est un formidable moteur pour l’être humain. Le 30 octobre, le comédien américain Stephen Colbert lancera sa marche sur Washington intitulée ironiquement Keep Fear Alive. Ce mouvement, parti d’une bonne blague mais qui rassemblera certainement des milliers de personnes, entend lutter contre les revendications des Tea Parties, qui souhaitent revenir à une Amérique «d’avant». La peur de l’avenir n’est pas uniquement française, même si elle s’exprime de manière spectaculaire dans les manifs hexagonales. Que les jeunes veuillent retrouver un petit goût du paradis perdu de Mai 68, on les comprend. Qu’ils souhaitent exorciser leur peur, on ne peut que les soutenir. Mais on rappellera juste les paroles d’idoles de jeunes et ex-jeunes, sagesse toujours utile pour savoir quand on va trop loin:

You say you'll change the constitution
Well, you know
We all want to change your head
You tell me it's the institution
Well, you know
You better free you mind instead
But if you go carrying pictures of chairman Mao
You ain't going to make it with anyone anyhow
Don't you know it's gonna be all right
all right, all right
The Beatles, Revolution

Etienne Augé

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