Culture

La carrière cinématographique de David Bowie, acteur démentiel

Jessica Winter, mis à jour le 26.10.2010 à 17 h 55

Le musicien a aussi fait des étincelles devant les caméras.

Concert de David Bowie, en 2003, à Manchester. REUTERS/Ian Hodgson

Concert de David Bowie, en 2003, à Manchester. REUTERS/Ian Hodgson

Pendant l’été 1983, un homme répondant au nom de David Bowie est apparu en couverture de Time magazine. Avec ses cheveux blonds et sa collection de disques de platine, le crooner tiré à quatre épingles, inventeur de la «musique positive», semblait bien loin de l’autre David Bowie, le mutant pop des années 1970, l’androgyne métamorphe aux étranges incarnations (on peut citer le «cosmonaute égaré», l’«alien sex machine», ou le «cadavre funky»). C’était comme si Lady Gaga s’était soudain transformée en Michael Bublé.

Pourtant, en cette même année 1983, ce Bowie grand public et propre sur lui a rassuré les fans du Bowie insolite de la première heure en jouant un rôle de premier plan dans Furyo, de Nagisa Oshima. Investir son capital de pop-star au sommet de sa gloire dans un sombre film dramatique aux fortes connotations homoérotiques se déroulant dans un camp de prisonniers de guerre japonais, dirigé par le réalisateur d’un célèbre film à sensation, le très pornographique «L’Empire des sens»? Une décision des plus absurdes, mais on n’en attendait pas moins du centaure anorexique, de l’hôtesse de l’air déesse du rock et de l’homme-éclair.

Dans Furyo (récemment réédité en DVD et en Blu-ray par Criterion), Bowie incarne Celliers, un magnifique soldat britannique au charisme fuyant et aux fortes tendances révolutionnaires. Celliers est un être énigmatique; un leader né;  un délicat objet de désirs et de rancoeurs multiples; un cueilleur de fleur; un mime. Autant dire qu’il ressemble de très près à David Bowie – et que ce rôle est à l’image du chanteur-acteur. Bowie a toujours excellé dans les rôles de bêtes curieuses aux dons surnaturels: le marginal mystique fatigué de la vie, à la fois adulé et condamné pour ses troublantes facultés. Bowie reste Bowie, quoi qu’il fasse et quel que soit son rôle; l’analyse de sa carrière théâtrale et cinématographique a souvent valeur d’étude de cas sur les mérites du stunt casting [pratique qui consiste à confier un rôle principal à une célébrité].

Cocaïné, fêlé

Bowie a fait l’acteur très tôt dans sa carrière; il est un spectre dur à cuire dans «The Image» (court-métrage, 1963), où il improvise au côté de la troupe de mimes de Lindsay Kemp; dans les années 1972-73, il fait le tour du monde sous les traits de Ziggy Stardust, idole du rock extraterrestre. Le tour promotionnel du milieu des années 1970 peut à lui seul être considéré comme une forme d’art performance digne de l’Actors Studio: de plus en plus déséquilibré, de toute évidence shooté à la cocaïne, mais alerte, poli, et même bien élevé. «En vous observant (…) j’ai l’impression de voir un acteur professionnel»: c’est en ces termes que le présentateur Dick Cavett décrivait son invité en 1974 – un Bowie squelettique aux reniflements prononcés. Alan Yentob semble avoir été sur la même longueur d’onde: en 1974, il tourne «Cracked Actor» pour la BBC, empruntant alors le titre de l’une de ses chansons. Le documentaire brosse le portrait d’un caméléon de 27 ans, d’un enfant prodige perdu dans un monde imaginaire très lucratif – un cocon en forme de limousine, rempli de gloire, d’acharnement et de cocaïne de première classe.

C’est grâce au documentaire que Bowie s’est fait remarquer par le monde du cinéma, et qu’il a tourné ses premiers films – qui sont également les plus riches. En regardant «Cracked Actor», le réalisateur Nicolas Roeg savait qu’il venait de dénicher l’acteur principal de «L’homme qui venait d’ailleurs», film librement adapté d’une nouvelle de science-fiction de Walter Tevis, qui raconte l’histoire d’un extraterrestre venu d’une planète mourante. Thomas Newton (Bowie) est un séduisant envahisseur de l’espace travesti en terrien, qui met la main sur un paquet de brevets technologiques particulièrement lucratifs et domine bientôt le monde de l’entreprise, avant d’être trahi par ses plus proches alliés. Riche, brillant, triste, seul, d’âge et d’ADN indéterminés – Newton est le Bowie de «Cracked Actor», le diplôme de génie chimique en plus.

Oser

En dépit du relatif manque d’expérience de Bowie, ce rôle sur mesure est plus qu’une simple astuce de casting. Sa maladresse élégante, son accent qui sonne un peu faux – autant de caractéristiques que pourrait posséder une créature ayant appris à faire l’humain en regardant la télévision par satellite. Et comme d’habitude, il ne rechigne devant rien. Nudité frontale? Pas de problème. Scène de sexe comprenant un pistolet phallique, et une Candy Clark au visage couvert de maquillage vieillissant? Aucun souci. Pousser des hurlements avinés en direction d’un mur de télévisions, et ce depuis un fauteuil de gynécologie? Le tout en portant une gaine et des genouillères? C’est comme si c’était fait:

 

Vers la fin de «L’homme qui venait d’ailleurs», lorsque Newton est démasqué, il tombe entre les mains des scientifiques du gouvernement, qui ne cessent de le tâter, de l’examiner et de le passer aux rayons X – en somme, de le traiter en rat de laboratoire hors-norme. On retrouve cette dimension «bête de foire» du personnage Bowie dans l’adaptation musicale d’Elephant Man, à Broadway, en 1980 (une performance salué par la critique; vous pouvez en regarder quelques minutes ici et ici). Après avoir joué la belle âme prisonnière d’un corps difforme, Bowie joue l’inverse dans «Baal», de Bertolt Brecht (BBC, 1982), où il incarne un poète nihiliste aux mœurs plus que légères.

D’une certaine manière, Bowie-l’acteur semble être né pour jouer du Brecht. Le célèbre effet de distanciation de l’auteur (qui détache les spectateurs de ce qui se joue sur scène afin de garder leur esprit critique en éveil) est parfaitement en phase avec le jeu de l’artiste – en partie parce que chacun de ses gestes, chacun de ses mots laissent apparaître un peu de l’acteur derrière le personnage, mais aussi parce que sa célébrité nous rattrape; parce que quel que soit le personnage qu’il incarne, une petite voix vient nous murmurer à l’oreille: «Hé, mais c’est David Bowie !».

A ce stade, Bowie semble sur le point d’embrasser une carrière d’acteur à part entière. En 1983, outre Furyo, il apparaît dans «Les Prédateurs», où il incarne un être vieux de 400 ans, amant de la déesse vampire Catherine Deneuve (et là encore, c’est un rôle sur mesure). Le film regorge d’effets de style bon marché typiques de la génération MTV (flash cuts, oiseaux s’envolant à tire-d’aile). Le film restera surtout dans les mémoires pour la très sage scène d’amour que partagent Deneuve et Susan Sarandon. Mais le générique est tout bonnement irrésistible: en arrière fond, «Bela Lugosi’s Dead», tortueux standard de la musique gothique, interprété par Bahaus; Deneuve et Bowie rôdent dans les entrailles d’une boîte de nuit caverneuse, à la recherche d’une source de sang frais; ils s’échangent de chaleureux sourires; les volutes de leurs cigarettes sont chargées de phéromones.

 

Cette scène d’ouverture passée, la qualité du film va déclinant – et pour une raison ou pour une autre, l’aventure cinématographique de Bowie a suivi le même chemin. En 1985, il refuse le rôle de l’antagoniste de James Bond dans «Dangereusement vôtre» (ce sera finalement Christopher Walken, qui demeure aux dires de tous le meilleur élément de ce mauvais film). La comédie musicale «Absolute Beginners» (1986) est un fiasco complet, à l’exception d’un ou deux amusants morceaux de bravoure. Dans «Labyrinthe» (1986), son personnage (un Nain Tracassin aux cheveux métalliques) est éclipsé par des Muppets. Pour «Basquiat» (1996), le réalisateur Julian Schnabel a eu l’excellente idée de lui confier le rôle d’un autre expert de la production de masse, Andy Warhol – mais Bowie s’avère décevant; il livre une performance paresseuse et désinvolte, sans jamais coller au personnage.  Autant que je me souvienne, Warhol n’a jamais eu la voix d’une californienne écervelée souffrant de remontées acides.

Ces dernières années, si l’on excepte quelques petits rôles tordants, les apparitions de Bowie à l’écran sont restées d’ordre strictement musical (sa chanson «Putting Out Fire» est l’hymne de Shosanna, l’ange vengeur d’«Inglorious Basterds», de Quentin Tarantino) ou génétique (son fils, Duncan Jones, est le réalisateur de «Moon», un superbe premier film sorti l’an dernier). Mais un petit rôle crucial remontant à quelques années nous rappelle que Bowie devrait plus souvent venir peupler nos films. Dans «Le Prestige», de Christopher Nolan, qui raconte le duel de deux illusionnistes, Bowie incarne le génial inventeur Nikola Tesla. Un rôle idéal, complété par une entrée en scène de rock star électromagnétique:

 

Bowie boucle la boucle: son Tesla ressemble fort au Thomas Newton de «L’homme qui venait d’ailleurs». Deux étrangers visionnaires, bien loin de leur terre d’origine, encensés et haïs pour leurs dons de savants fous, qui finissent leurs jours en solitaires – et qui portent tous deux le costume comme personne. A trente ans d’intervalle, ces deux rôles prouvent qu’entre les mains d’un bon réalisateur, l’acteur Bowie peut vite faire des étincelles. Nolan affirme qu’il ne pouvait imaginer aucun autre acteur dans ce rôle, et il n’y a rien d’étonnant à cela. Qui peut se targuer de commander à l’électricité, sinon l’homme-éclair en personne?

Jessica Winter

Traduit par Jean-Clément Nau

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