Monde

Quand le Français s’énerve, le Britannique reste flegmatique

Anne Applebaum, mis à jour le 01.11.2010 à 15 h 09

À l’heure des réformes et de l’austérité, les stéréotypes nationaux ont toujours la vie dure.

1891 - Grève des transport, un omnibus est pris d'assaut

1891 - Grève des transport, un omnibus est pris d'assaut

LONDRES—Un demi-million d’emplois vont être supprimés. Les dépenses publiques vont être réduites de plus de 130 milliards de dollars. Tout un tas de subventions—aux étudiants, aux locataires de logements sociaux, à la BBC—vont être rognées, bloquées ou gelées. C’est ainsi que George Osborne, chancelier de l’Échiquier, a annoncé une «décennie d’austérité» en Grande-Bretagne, à un pays qui l’écoutait dans un silence figé.

Pendant ce temps, de l’autre côté de la Manche, les Français se mettent bruyamment en grève. Ou devrais-je dire plus précisément: les Français restent en grève, vu qu’ils ont déjà débrayé depuis plus d’une semaine, bloquant les aéroports, les trains et les raffineries; faisant tout fermer, des stations-service aux universités en passant par les écoles. C’est ainsi que les Français ont réagi à ce que leur président, Nicolas Sarkozy, a qualifié de décision «difficile et complexe»: augmenter l’âge normal de départ à la retraite de 60 à 62 ans et l’âge de la retraite à taux plein de 65 à 67 ans.

Le longévité des stéréotypes

Et c’est ainsi que tous, étonnamment, se sont conformés à leurs stéréotypes nationaux. À une époque de soi-disant mondialisation, où nous serions tous en train de devenir semblables les uns aux autres—à écouter la même musique américaine et à acheter les mêmes produits made in China—il est stupéfiant de constater à quel point les Britanniques restent british et les Français d’indécrottables Frenchies. Les deux pays sont confrontés à la nécessité de changer les structures de leurs dépenses publiques et de réduire leurs budgets pour s’adapter à la crise économique. Alors que les Britanniques font face avec flegme à cette situation dramatique, les Français se précipitent dans la rue.

Certes, il y a eu certains Britanniques pour se conduire en Français, et vice-versa. Après le discours sur le budget d’Osborne, des manifestants se sont rassemblés devant le 10 Downing Street à Londres. Mais ils avaient l’air assez marginaux et beaucoup d’entre eux agitaient des panneaux arborant le Socialist Worker, un journal que personne ne lit. Alors qu’en France, les sondages indiquent que quelque 70% des Français soutiennent les grèves, tandis que 18% y sont activement opposés. Un Français courageux a quand même déclaré à un journaliste qu’il était entièrement d’accord avec la réforme des retraites du président Sarkozy. «Nous ne devrions pas penser qu’il est encore acceptable d’arrêter de travailler à 60 ans—il faut travailler jusqu’à 65 ans».

Une explication historique...

Cependant, la plupart d’entre eux se sont conformés aux vieux stéréotypes—à tel point qu’une explication est sans doute nécessaire. L’identité nationale n’est pas génétique, après tout. Pourtant, voici deux pays qui se comportent comme de vraies caricatures d’eux-mêmes. L’histoire fournit des éléments de réponse. Comme je l’ai écrit il y a quelques semaines, les Britanniques, contrairement aux Américains, ont des souvenirs positifs de l’austérité en temps de guerre et même du rationnement. Plus récemment, les coupes budgétaires de Margaret Thatcher en 1981 avaient annoncé de vraies réformes en Grande-Bretagne et, au final, une période de croissance et de prospérité. Il n’est pas déraisonnable d’imaginer que les mesures d’austérité actuelles auront le même effet. D’un autre côté, la tendresse des Français pour les grèves s’appuie sur du vécu. Grèves, émeutes et manifestations ont déjà débouché sur de vraies réformes politiques, pas seulement en 1789 mais aussi en 1871, 1958 et à de nombreuses autres occasions. Démarrées sur ce qui paraissaient être des sujets futiles à première vue, les célèbres grèves françaises de 1968 ont été les précurseurs de véritables réformes, avant une période de croissance et de prospérité.

...mais aussi politique

La politique actuelle peut elle aussi fournir une explication au phénomène. L’année dernière, les médias français ont été émaillés de scandales: des ministres qui dépensent l’argent public en onéreux cigares et en jets privés, de riches veuves qui mettent leurs Picasso à de drôles d’endroits et cachent leur argent dans des paradis fiscaux, des comptables qui bourrent des enveloppes de liquide pour s’en servir de pots-de-vin. Avec des politiciens qui se conduisent en véritables Marie-Antoinette, comment s’étonner que les électeurs rechignent quand on leur dit qu’il va falloir travailler plus dur?

En revanche, les coupes budgétaires britanniques ont été mises en place par un gouvernement élu récemment, qui n’a pas encore eu le temps d’être empêtré dans un scandale financier. Plus important encore, c’est une coalition, composée de conservateurs et de libéraux-démocrates, deux partis aux bases électorales très différentes. Les plus conservateurs des conservateurs n’apprécient pas tous les aspects de cet arrangement, les plus libéraux des libéraux non plus. Mais la communauté de ceux dont les sympathies s’expriment pour un parti ou pour l’autre est bien plus vaste, et par conséquent le nombre de gens prêts à accepter des coupes budgétaires—même à contrecœur—est également plus étendue.

Naturellement, cela ne signifie pas que les réformes britanniques seront couronnées de succès: les électeurs britanniques en colère peuvent encore décider de sortir la coalition au pouvoir. Et naturellement, les grévistes français bougons finiront peut-être par accepter l’idée que les changements sont inévitables et rentreront chez eux. Il est déjà arrivé que la contre-révolution triomphe en France, et que des gouvernements réformateurs soient exclus du pouvoir en Grande-Bretagne. Mais en attendant, plus ça change, moins ça change. Et chaque pays continue de manifester le mécontentement à sa façon.

Anne Applebaum

Traduit par Bérengère Viennot

Photo: 1891 - Grève des transport, un omnibus est pris d'assaut, Wikimedia.

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