France

1986-2010, histoires parallèles

Philippe Boggio, mis à jour le 26.10.2010 à 8 h 04

Coups de menton sécuritaires des ministres de l'Intérieur, discours anti-immigrés et utilisation du mot «casseurs» par la droite, manifestations...

Manifestation lycéenne à Nantes, le 21 octobre 2010. REUTERS/Stephane Mahe

Manifestation lycéenne à Nantes, le 21 octobre 2010. REUTERS/Stephane Mahe

C’est vrai qu’ils font peur, les keufs. Armures d’épaules et de tibia, numéros d’escouade géants dans le dos, casques dignes des plus méchants, dans Star Wars, qui garantissent l’anonymat des visages…Vrai aussi que jusqu’ici, ils se retiennent. On sait pourquoi, et depuis qu’on projette à nouveau, en France, le remake de la trilogie CRS – lycéens — «casseurs», un nom a resurgi dans la presse.

Un nom de «syndrome», écrit-on. Le fantôme d’un martyr de la paix civile, dont le souvenir glaçant a fait plus que toutes les consignes hiérarchiques pour la modération — relative — des forces de l’ordre, dans les émeutes juvéniles et les échauffourées de queues de manif.

Malik Oussekine. Un étudiant de 22 ans, Français d’origine algérienne, bastonné à mort dans une cour d’immeuble, par des membres du sinistre peloton motocycliste de la préfecture de police. Il est déjà plus d’une heure du matin, dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986. Au Quartier latin, la troisième grande manifestation parisienne contre le projet de loi Devaquet réformant les études universitaires s’est dispersée dans le calme. La Sorbonne a été évacuée sans dommages, vers 22 heures. Mais il y a encore du monde dans le quartier. La police traque «les casseurs», c’est à dire un peu tout le monde, le moindre groupe, au petit bonheur.

La «chienlit fondatrice»

Dans l’obscurité, tous les jeunes ont l’air de voyous, dans ce décor urbain qui garde la mémoire de «la chienlit» historique, de «la chienlit» fondatrice de mai 68, 18 ans plus tôt.

Au carrefour de l’Odéon, une clameur, familière, de stupeur et d’effroi. Sur leurs motos tout terrain, phare éteint, des flics foncent sur tout ce qui court ou bouge, même sur les trottoirs ou aux terrasses des cafés. Ils vont par grappes, et se séparent au dernier moment, tout de noir vêtus et casqués, deux par équipage, le premier qui pilote, l’autre, en croupe, qui mouline une longue matraque rigide, comme dans les combats à cheval du Moyen-âge. Là, ils chargent dans la rue Monsieur le Prince, étroite et sombre, parallèle au Boulevard Saint-Michel. Ils coincent des silhouettes contre les murs avec leurs engins, et cognent.

Après la razzia du peloton, on retrouve le corps sans vie d’un jeune homme. Par malchance pour le nouveau gouvernement de Jacques Chirac, vainqueur des législatives, quelques mois plus tôt, la victime est un jeune «beur» qui suivait de vraies études, symbole d’une intégration en voie de réussite. On n’est même pas certain qu’il venait de manifester. Ce n’était pas un «casseur», pas un pilleur de vitrine. Rien n’a été brisé, rue Monsieur le Prince.

Les échos de 1986

Malik Oussekine est mort assez directement parce que, depuis le printemps, la droite revenue martèle que le gouvernement, de cohabitation forcée, «couvrira» ses forces de l’ordre, et que celles-ci, évidemment, ont abusé de la garantie offerte.

Malik Oussekine. Premier maillon, aussi, d’une chaîne souterraine qui va conduire François Mitterrand à une réélection triomphale, un an et demi plus tard, par la montée des «beurs» et l’anti-chiraquisme de la jeunesse, par l’éclosion de SOS-Racisme et de la Génération Mitterrand.

Depuis, la droite, en France, déteste savoir les étudiants et les lycéens dans la rue. Elle connaît le prix, démesuré, le prix psychologique hors échelle sur le pays, du décès d’un jeune qui exprime simplement, sans violence, son libre droit à manifester, ou à exister dans la rue. D’où, désormais, les consignes, répétées, obsessionnelles, de la place Beauvau, de retenue, de souplesse, et les milliers d’heures d’entraînement à la tempérance, au doigté, à la discipline, que totalisent, en France, les CRS et les gendarmes mobiles.

Vieille histoire, que ne se répètent plus que les commissariats, à la pause, et les fondateurs de SOS-Racisme. 2010 est bien éloigné de cette parenthèse cohabitationniste de 1986-1988. Et pourtant, que d’échos, dans le vocabulaire et la communication de crise. Que de similitudes, d’habitudes, dans les mouvements de menton. Dans les réflexes d’autoritarisme. Dans cette interprétation, anxiogène et sécuritaire, des mouvements sociaux, par le pouvoir.

En 1986, le président Mitterrand s’était rendu auprès de la famille Oussekine, pour présenter les regrets de la nation, mais Charles Pasqua, le ministre de l’Intérieur était allé, lui, au chevet de policiers blessés. Il avait fait donner des chiffres de «casseurs», de voitures brûlées, de vitrines brisées. La sœur de Malik se livrait peut-être à la prostitution, entendait-on. Sa famille s’était enrichie anormalement. Malik lui-même était-il étudiant?

La France de la peur

Cinq années seulement s’étaient écoulées depuis la victoire de la gauche, en 1981, et c’était pourtant déjà une autre époque. La page idéologique d’après-guerre était tournée, maintenant que Mitterrand avait asphyxié, dans le pays, le risque communiste, et que la chute du Mur était à portée d’espérance. Pointait un autre temps. Celui du populisme renaissant, en marche parallèle à la modernité libérale et à l’ère européenne. La droite républicaine se découvrait un adversaire sur sa droite, le Front national, qui venait de faire mieux que le PCF, aux régionales de 1984 (11%), et aux législatives de 1986, et le gouvernement de Jacques Chirac se retrouvait, croyait-il, contraint à la surenchère. Déjà.

Et déjà, comme en 2010, comme, depuis 1986, sous à peu près tous les pouvoirs issus du gaullisme ou de la majorité libérale, le ministère de l’Intérieur se chargeait de brosser le tableau d’une France de la peur. Et de surestimer les dangers. Terrorisme (le groupe Abdallah). « Ennemi intérieur » (Action Directe). Prise d’otages français au Liban (Kaufman, Carton et Fontaine). Risque insurrectionnel (Nouvelle Calédonie). Grèves (SNCF, EDF). Surtout, puisque Jean-Marie Le Pen en faisait son cheval de Troie, et qu’il fallait bien rivaliser : l’immigration. «L’invasion étrangère» (Le Pen). Jacques Chirac, en 1988, pendant la campagne présidentielle: «j’assumerai la question des immigrés, je proposerai désormais plus directement leur départ».

On sait que l’ultra-sécuritaire n’était pas dans la nature de Jacques Chirac, et son aversion pour les idées du Front national est réelle. Mais depuis vingt ans, nécessité fait loi, à droite. Le candidat à l’élection suprême s’abandonne à des dérapages, par rapport à la vertu républicaine, quelques mois avant l’échéance. Son ministre de l’Intérieur, lui, bat le fer, au fil du septennat, puis du quinquennat. « L’insécurité change de camp», avait proclamé Charles Pasqua, en 1986. «Il faut terroriser le terrorisme!», plastronnait-il aussi.

Paris Match, N°1925

Ritournelle

«J’ai pris mes fonctions de ministre de l’intérieur à 17h15, expliquait le ministre au Figaro-Magazine, le 19 avril 1986. Un quart d’heure plus tard, toutes les directions de la police avaient reçu des ordres de fermeté». Maître-mot, qui vaut toujours, en 2010, repeint aux couleurs du jour, contre «les casseurs», «les bloqueurs», les jeunes hier comme aujourd’hui «manipulés par l’extrême gauche». Comme les socialistes avaient été «laxistes», «le ministère de l’Intérieur arrêtait des malfaiteurs que le ministère de la Justice libérait aussitôt». Ritournelle. La critique de la place Beauvau contre les juges a tourné à la rengaine.

En 1986, quelques semaines après la victoire de la droite, on avait fourbi à la hâte un projet de loi sur les reconduites à la frontière, contre la délinquance des étrangers, contre les sans-papiers. Bien sûr, le texte de loi final allait être plus modéré que sa présentation dans les discours de la nouvelle majorité. L’important était d’occuper les esprits.

L’automne suivant, le projet, de nature libérale, cette fois, visant à créer une hiérarchie entre les universités et à instaurer un droit d’inscription, avait jeté les étudiants dans la rue, avant d’être retiré. «Les casseurs» ont vraiment acquis, cette année-là, leur force de peur «sur les passants», par la grâce du ministère de l’Intérieur. Charles Pasqua ne se faisait pas prier, alors, pour exposer la philosophie pré-électorale de 1986. Les jeunes ne votent pas, disait-il, ou s’ils vont tout de même voter, en 1988, ce sera pour Mitterrand. La droite doit jouer les vieux. Sa clientèle naturelle. Celle aussi, alors, du Front national.

On en est là. On en est toujours là, vingt ans après.

Philippe Boggio

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