Monde

Triste Azerbaïdjan

Reporters sans frontières, mis à jour le 26.10.2010 à 14 h 47

Corruption, enrichissement mafieux, journalistes bâillonnés voire assassinés, les élections prévues en novembre dans cette riche ancienne république soviétique seront une mascarade.

Derrière les barreaux, par Amandabhslater

Derrière les barreaux, par Amandabhslater

L'Azerbaïdjan est poursuivi par une malédiction: celle d'être un pays riche, riche de son sous-sol qui regorge de pétrole. Argent facile, qui rentre dans les poches des dirigeants de cette ancienne république soviétique, et qui lui épargne l'effort d'investir, d'engager des dépenses dans les infrastructures, de créer une économique dynamique et originale. Malédiction aussi car l'Azerbaïdjan est libre, libre des pressions habituelles de la communauté internationale qui, soucieuse de se ménager un partenaire précieux pour son approvisionnement en carburant, préfère fermer les yeux sur la corruption et les violations de l'Etat de droit.

Autant les têtes du régime s'enrichissent, autant la société s'appauvrit. Appauvrissement des familles, du commerce traditionnel, de la culture, appauvrissement de la pensée et des idées. Une constante dans la constitution de ces républiques mafieuses est de mettre à genou la presse libre. Journalistes en prison, fermeture de médias, ingérence dans les lignes éditoriales, kidnappings, tortures, assassinats, les cas ne manquent pas ces dernières années. Le meurtre du journaliste Elmar Husseynov, du journal Monitor, en 2005, a frappé les esprits. Certains journalistes ont jeté l'éponge, d'autres font preuve d'une prudence qui confine à l'autocensure. Surtout ne pas aller trop loin. L'ensemble de la profession vit maintenant avec le sentiment de sa vulnérabilité.

Economie mafieuse et clientélisme

Pas d'enquête, pas de coupable. Jamais aucune investigation sérieuse n'a été menée sur une exaction contre la liberté de la presse. Bon nombre de journalistes font désormais leur métier la peur au ventre. Tel journaliste nous dit qu'il ne compte plus les menaces verbales et les coups qu'il a reçus pour avoir été trop curieux. Une enquête un peu trop fouillée sur un trafic juteux, sur l'incompétence de la justice, et une menace de mort arrive alors vite sur votre téléphone portable, ou deux gros caïds vous attendent à la sortie du bureau pour donner une bonne raclée. Autorités publiques, police, services de renseignements, potentats locaux, etc., les responsables sont toujours les mêmes.

A Bakou, la capitale, le travail des journalistes n'est déjà pas facile, mais dans les régions, où des administrateurs mettent leur circonscription en coupe réglée, loin de tout regard, c'est encore pire. Les médias de Bakou envoient rarement leurs journalistes en province pour enquêter. Trop risqué. Et ceux sur place se taisent. Quelques personnes politiques de premier rang ont dénoncé les abus contre les journalistes et les blogueurs.

Le président américain Barack Obama, qui a rencontré son homologue azerbaidjanais Ilham Aliev en septembre dernier, a demandé la libération de deux blogueurs Emin Milli et Adnan Hadjizade, appuyant ainsi la demande faite trois mois plus tôt par sa secrétaire d'Etat Hilary Clinton lors d'une visite dans le pays. La Cour européenne des droits de l'homme a également condamné l'emprisonnement du journaliste Eynulla Fatullayev. Mais rien n'y fait et le gouvernement de Bakou n'a aucune raison de changer ses habitudes, surtout pas à l'approche des élections parlementaires.

Dans un tel contexte, la couverture de la campagne électoral et du scrutin risquent d'être déséquilibrée: rapport enthousiaste des actions de l'Etat par les chaînes publiques – il existe très peu de télévisions privées ou indépendantes. Temps d'antenne délirant pour l'opposition qui se verra proposer, on imagine, 3h du matin pour passer son spot de campagne.

Internet comme seul et faible espoir

Les quelques instances engagées dans la régulation des temps d'antenne et l'équilibre politique sont, disons le clairement, incompétentes et cyniques. Ainsi, la Commission électorale nie en bloc qu'il puisse y avoir un problème d'équité dans l'accès aux médias des différentes formations en liste et que le parti présidentiel puisse bénéficier d'un traitement de faveur de la part de la presse. Interrogé sur l'affaire des deux blogueurs emprisonnés, le conseiller spécial chargé des droits de l'homme, normalement amené à se prononcer sur la violation des droits fondamentaux, rétorque sans rougir qu'il ne peut commenter une décision de justice.

Les journalistes ont le moral dans les chaussettes. C'est sur le Net, qui reste un espace de liberté en Azerbaïdjan, que le régime ne semble pas avoir la compétence et les moyens techniques de placer sous scellés, que l'on trouve de l'optimisme, de l'enthousiasme. La télévision satellitaire Net Objectif TV a récemment rendu compte du détournement par les autorités locales des aides d'Etat prévues pour les sinistrés des graves inondations survenues dans le nord du pays. Du vrai reportage, fait rare dans un paysage médiatique dévasté par la censure. Après les élections, Internet passera-t-il à la casserole, comme c'est le cas en ce moment en Ouzbékistan où les autorités ont imposé filtrage et fermeture de sites ? On peut être inquiet.

Par Gilles Lordet
Coordinateur de la recherche
Reporters sans frontières

* Un rapport conjoint de neuf organisations dont Article 19, la Fédération internationale des journalistes, Freedom House et Reporters sans frontières, fruit d'une mission menée à Bakou début septembre, rend compte de la situation de la liberté d'expression en Azerbaïdjan. Allez sur le site de Reporters sans frontières pour retrouver le rapport Free Expression Under Attack : Deteriorating Media Environment

 

Photo: Behind bars. Fremantle prison par Amandabhslater sur Flickr.com, License by

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