France

Georges Frêche, l'incompris

Philippe Boggio, mis à jour le 25.10.2010 à 11 h 25

Le président de la région Languedoc-Roussillon excellait dans le rôle du baron local en résistance contre «Paris».

Georges Frêche, le 14 mars 2010. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Georges Frêche, le 14 mars 2010. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Ses difficultés à se déplacer avaient encore accentué son image de supplicié incompris. Ceux qui connaissaient bien Georges Frêche et qui honorent sa mémoire depuis dimanche soir notaient qu’il était un extraordinaire comédien du registre pagnolesque. A la fin, dans les images récentes de ses dernières outrances, de ses dernières «provocations», comme on l’entend dire, on le voyait s’appuyer sur l’épaule d’un collaborateur, pour avancer, ou mieux, sur celle de son hôte, quand il était reçu quelque part.

Ses yeux, ou ses lunettes de myope, sur ses yeux, lui donnaient l’air d’avoir pleuré. Sa voix, éraillée, épuisée, libérait des sortes de sanglots que l’accent, revendiqué, exagéré, ne réchauffait plus. Et sa silhouette, immense et imprécise, de statue en déséquilibre confirmait l’impression que cet homme-là était un incompris. On l’avait roué de coups, au moins moralement, et sali son honneur; il était meurtri et, il vous en faisait témoin, sa résistance lui coûtait de plus en plus.

Résistance à qui? Mais à l’adversité! Aux autres. A Paris. Au niveau national, socialiste ou gouvernemental. A l’élitisme de la capitale… Placés comme nous le sommes, à Paris, justement, Georges Frêche ne nous était montré, par les télévisions, ou présenté, dans les radios et dans la presse écrite, que comme un invité non familier. Un étranger, un martien, comme on voudra, et lui, le sentant, évidemment, jouait avec talent la situation en contre. Il en rajoutait. Combien de fois, le maire de Montpellier, puis le président de région n’a-t-il pas lancé, pendant une interview: «Bien sûr, vous, ici…»? Ailleurs qu’en sa ville aimée et son Languedoc-Roussillon, il n’est jamais apparu autrement que dans la position du «petit chose». Provincial et cul-terreux. Toutes ses interventions étaient peu ou prou querelleuses. Bien obligé, laissait-il entendre. Vous êtes si nombreux –et lui si seul. Si bien organisés. Si supérieurs, vous, à Paris, au PS ou au gouvernement, ou dans les médias fréquentant l’un et l’autre...


Georges Frêche
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Georges Frêche était douloureux, sous l’ironie mordante, où il excellait. Lui et nous, on ne se comprendrait jamais, et à chaque fois, après les réactions nationales à l’un ou l’autre de ses «dérapages», sa voix s’arrangeait pour nous plaindre un peu. De tous ses tours, le dernier est sans doute le plus fameux: son triomphe, ce printemps, aux élections régionales (54,19%), largement dû à un réflexe d’agressé, parmi la population locale. Mais toute sa vie politique durant, de sa première élection de maire, en 1977, à sa réélection à la présidence de la région, en mars dernier, son mode opératoire, à l’extérieur, a été le même. Avoir à soi les rieurs du cru, contre Paris.

Grands combats surjoués dans le mélodrame contre François Mitterrand, qui n’a jamais voulu lui donner un ministère, contre François Hollande, puis Martine Aubry. Contre tous les ministres du développement territorial qu’il accusait, en de formidables accents de tribun, de mépriser Montpellier. Depuis dimanche soir, les politiques et ses électeurs louent son œuvre de «bâtisseur», de «modernisateur» de sa ville et de sa région, la qualité des transports en commun, des structures scolaires, la rénovation des quartiers populaires de Montpellier, tout comme la réussite de la politique culturelle.

Dernier des barons

Mais Georges Frêche était aussi le dernier des grands girondins. On a dit: «baron». Soit. Le dernier baron. En rébellion contre le royaume de France, alors. En insurrection contre cette loi jacobine qui impose à la circonférence de toujours s’effacer devant le centre. Il était tonitruant justement aussi parce qu’il était le dernier. Après lui, il le savait, les «barons» de province n’auraient plus de visage. Pour peu qu’ils soient de bons gestionnaires, ils seraient plus ou moins interchangeables, même à la tête des plus grandes villes du pays. On a assez déploré, durant la campagne des régionales que les candidats soient nationalement méconnus. A lui seul, Georges Frêche comptait donc pour deux ou trois, histoire de compenser un peu.

Jacques Médecin à Nice. Hubert Dubedout à Grenoble. Les Marseillais, Defferre et Gaudin. Tous les Lyonnais successifs. Même Pierre Mauroy à Lille. Même Chaban, à Bordeaux. Il leur a été si compliqué de se tailler un destin national durable. En France, il faut encore choisir ceux dont on veut faire le bonheur. En ville ou dans le pays tout entier. Mitterrand, Giscard, Chirac connaissaient le piège. Etre d’un terroir explicite vous barrait la route du pouvoir suprême, depuis la Ve République et la fin des alliances provinciales. Pour espérer vaincre à Paris, il faut limiter son implantation à une circonscription discrète, rurale, non envahissante, démographiquement; à un bourg de Corrèze ou du Morvan.

Georges Frêche déplorait que la France, vue d’en haut, donne l’impression d’être gouvernée, même régionalement, par un bureau politique de parti majoritaire. Et non par des hommes, entre provinces d’hier et décentralisation d’aujourd’hui, que la renommée distinguerait aussi. Non dans les différences, de style, de ton, d’accent. D’accord: à le répéter, il a souvent été maladroit. Populiste et tonitruant. Mais il a eu le mérite de toujours pointer les risques démocratiques d’un pouvoir central. Cette façon qu’a Paris de toujours vouloir une France grise et uniforme, à sa botte.

Philippe Boggio

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