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Quelle est la stratégie d'Obama en Afghanistan?

Fred Kaplan, mis à jour le 31.03.2009 à 7 h 15

On ne peut pas appliquer deux méthodes à la fois: la contre-insurrection et une campagne antiterroriste directe.

Soladts canadiens de l'Otan près de Kandahar Reuters

Soladts canadiens de l'Otan près de Kandahar Reuters

Si vous avez l'impression de vous y perdre dans la «stratégie cohérente» en Afghanistan et au Pakistan que Barack Obama a exposée le 27 mars, pas la peine de vous sentir bête. Moi aussi je m'y perds. Et c'est également le cas de plusieurs experts militaires avec qui je me suis entretenu.

Obama semble avoir emprunté une voie du milieu dans le débat qui occupe ses conseillers, transformant des petits morceaux de propositions de chaque camp en une politique consensuelle capable de contenter presque tout le monde. Généralement, les présidents qui font cela vont droit dans le mur. Mais, en l'occurrence, il se peut que Barack Obama ait trouvé le juste équilibre.

Toujours est-il que cette stratégie comporte des mystères et contradictions. Il reste manifestement encore beaucoup d'éléments qu'Obama et les alliés de l'OTAN - ainsi que tous ceux concernés par la région - devront clarifier. Le débat n'est pas fini. Et la stratégie du président américain est un processus en cours, comme la guerre.

Le débat interne a opposé les responsables politiques en faveur d'une large stratégie de contre-insurrection (appelée COIN) et ceux appelant à une campagne antiterroriste plus directe et moins ambitieuse (dite CT).

Les tenants de la COIN affirment que le meilleur moyen de vaincre les insurgés est de protéger la population et de fournir les services de base. Ainsi, on démolirait la base du soutien des insurgés et on renforcerait la loyauté de la population locale vis-à-vis du gouvernement. Ceux qui soutiennent la COIN sont toutefois d'accord sur le fait que, quelle que soit l'approche utilisée, il faut aussi traquer directement les terroristes. Mais d'après si c'est l'élément central de la stratégie, les méchants auront la possibilité de prendre des initiatives, de se fondre dans le paysage, et trop de civils mourront dans les échanges de tirs, si bien que les soldats américains s'aliéneront la population qu'ils veulent aider.

Ceux qui préconisent strictement une stratégie dite CT, notamment le vice-président Joe Biden, reconnaissent que la COIN n'est pas mauvaise en soi. Néanmoins, ils estiment que sa mise en œuvre nécessiterait trop de soldats, trop d'argent et beaucoup trop de temps. Plus que ce que les Etats-Unis et l'OTAN sont capables de faire. Ils affirment, par ailleurs, que les insurgés auraient de toute façon une chance de sortir encore gagnants. C'est pourquoi il vaut mieux que les Etats-Unis concentrent simplement leurs efforts dans les combats contre les insurgés, en particulier dans les zones frontalières du Pakistan.

Au final, Obama a opté pour une stratégie qu'on pourrait baptiser «CT plus». Au cours des prochains mois, l'armée américaine suivra essentiellement les conseils de Joe Biden. Le «plus» - les ordres supplémentaires que les soldats pourront éventuellement recevoir dans les mois et années qui suivront - seront dans une large mesure déterminés par les progrès ou l'absence de progrès des opérations.

Au début de son discours, Obama mettait de nouveau l'accent sur les objectifs limités de cette guerre: «contrarier, démanteler et vaincre Al-Qaïda au Pakistan et en Afghanistan et empêcher leur retour dans ces deux pays à l'avenir». Autrement dit, on abandonne l'idée de transformer l'Afghanistan en une démocratie de style occidental ou en un bastion des droits de l'homme. Si Washington a envoyé des soldats dans ce pays, c'est pour protéger les Etats-Unis et leurs alliés contre d'autres attentats terroristes.

Les mots choisis par Obama - «contrarier, démanteler et vaincre Al-Qaïda au Pakistan et en Afghanistan» - suggèrent une approche CT. En faisant référence aux 17.000 hommes qui, comme il l'avait annoncé, seront déployés en Afghanistan, Obama a expliqué: «Ces soldats et marines assureront les combats contre les talibans dans le sud et l'est et (...) pourchasseront les insurgés le long de la frontière». Des chefs militaires préconisent cette politique depuis plusieurs mois.

Concernant l'aspect militaire de sa stratégie, le nouvel élément qu'a intégré Obama est le déploiement de 4.000 hommes supplémentaires (il s'agit de la 4e brigade de la 82e division aéroportée) ayant pour seule mission l'entraînement des forces de sécurité afghanes. C'est inhabituel: en général, on n'envoie pas une brigade de combat dans une zone de guerre simplement pour entraîner les forces locales. (Plusieurs officiers supérieurs de l'armée sont totalement contre.) Cette brigade sera divisée en petites équipes constituées d'une douzaine de soldats, et chaque équipe travaillera en binôme avec une unité afghane pour entraîner et coacher les forces locales sur le terrain.

Parallèlement, Obama souhaite que les Etats-Unis et leurs alliés financent un renforcement accéléré des forces de sécurité afghanes de façon que, d'ici 2001, l'armée afghane compte 134.000 soldats et que les effectifs de police atteignent 82.000 hommes. (Comme point de départ, le Japon s'est déjà engagé à financer les soldes de l'ensemble de l'armée afghane au cours des six prochains mois.)

Une fois que les forces locales seront capables d'assurer la sécurité de façon autonome, les soldats américains pourront partir. C'est la «stratégie de sortie». (Depuis longtemps, le secrétaire à la Défense, Robert Gates, explique que les Etats-Unis devraient investir davantage dans la formation des armées alliées et non pas aller à la guerre à leur place. Il semble être l'autre vainqueur, aux côtés de Joe Biden, dans la bataille interne de l'administration.)

Mais au cas où vous trouveriez qu'Obama a choisi la solution minimaliste de la stratégie CT, voici d'autres éléments de son discours: «Pour réussir, nous, nos amis et nos alliés devons (...) encourager un accroissement des capacités et de la responsabilité du gouvernement afghan». Cela nécessitera «un renforcement considérable des efforts de la société civile». Il a donc demandé l'envoi d'«experts agricoles, d'éducateurs, d'ingénieurs et d'avocats» en Afghanistan». Le président américain a également souligné qu'il fallait forcer le gouvernement afghan à enrayer la «corruption qui fait que les Afghans ne font plus confiance à leurs propres dirigeants.»

Cette partie-là fait penser à la stratégie de contre-insurrection. Lors d'un point de presse qui a suivi le discours du président, Michele Flournoy, la secrétaire adjointe à la Défense (bien connue pour son soutien à la COIN) a qualifié cette stratégie d'«approche qui accorde une grande part à la contre-insurrection», avant d'ajouter toutefois que les «opérations militaires agressives» menées contre des «cibles de grande valeur» (c'est-à-dire Al-Qaïda et les talibans) demeuraient «une partie essentielle de cette mission».

Le problème, c'est qu'on ne peut pas appliquer deux stratégies à la fois. Les chiffres (le nombre de soldats, la quantité d'argent et le nombre d'années de patience) ne le permettent pas. Le débat interne qui a conduit à l'annonce d'Obama visait à dresser les priorités. Michele Flournoy semble contourner habilement ces contraintes.

Seulement, Obama aussi a usé d'une certaine habileté. Point capital, on ne sait pas d'où viendront ces fameux experts de la société civile. Et plus grave encore, qui les protègera contre les attaques des insurgés (Il n'y aura pas suffisamment de soldats - dans un premier temps du moins - pour traquer les terroristes, protéger la population afghane et protéger les conseillers occidentaux.) Tant que ce problème ne sera pas tranché, personne ne se dira prêt à prendre son service.

Dans l'allocution d'Obama, le plus intéressant est peut-être le fait que seule une petite partie concernait l'Afghanistan. L'essentiel de son discours portait sur le Pakistan. Le président américain veut dépenser 1,5 milliards de dollars (1,1 millions d'euros) par an ces cinq prochaines années dans des aides directes - consacrées à des routes, des écoles, des hôpitaux, des «zones d'opportunité» sur la frontière - si les leaders du Pakistan se décident à dépister sérieusement les terroristes sur leur frontière ouest. Il a également appelé à la création d'un «groupe de contact» pour l'Afghanistan et le Pakistan devant rassembler tous ceux qui sont concernés par la sécurité de la région. Pas uniquement l'OTAN et les pays du Golfe, mais aussi la Chine, l'Inde, l'Iran et la Russie.

Obama semble être conscient que la politique afghane, même si elle fonctionnait parfaitement bien, n'aurait aucun intérêt si les troubles persistent au Pakistan. (A la conférence de presse qui a suivi le discours d'Obama, Richard Holbrooke, l'émissaire américain pour la région, a abondé dans ce sens de façon explicite.)

Quels sont donc les véritables projets d'Obama? Que pouvons-nous attendre d'ici un ou deux ans? C'est difficile à dire, mais les remarques que nous avons pu entendre nous permettent de formuler quelques hypothèses fondées:

Tout d'abord, lors du sommet de l'OTAN prévu cette semaine, Obama demandera aux alliés d'augmenter leur aide économique et de développement destinée à l'Afghanistan. (Il semble présupposer qu'ils ne déploieront pas beaucoup plus d'hommes.)

Ces prochains mois, l'aviation et l'armée de l'air américaines intensifieront les attaques directes contre Al-Qaïda et les talibans dans le sud et l'est, afin d'éliminer autant de cibles que possible et de les maintenir à l'écart des zones habitées, où elles risqueraient de compromettre l'élection présidentielle d'août prochain. A court terme, c'est indispensable: si on ne permet pas aux Afghans de choisir leur dirigeant national (Hamid Karzaï ou quelqu'un d'autre) via un processus électoral juste et libre, tous les efforts qui suivront, visant à sécuriser et stabiliser le pays, seront vains.

Entre-temps, Barack Obama (et, il l'espère, de nombreux alliés) fera pression sur Hamid Karzaï afin qu'il sanctionne sévèrement la corruption et sur les Pakistanais pour qu'ils sévissent contre les insurgés dans les territoires du nord-ouest et qu'ils préparent le terrain pour ses actions diplomatiques dans la région.

D'ici à l'issue de l'élection, les 4.000 conseillers militaires du 82e division aéroportée auront à peine commencé à travailler avec les unités afghanes. En fonction de l'état de leurs offensives préélectorales, ces soldats continueront de renforcer l'initiative CT, passeront à une stratégie COIN ou combineront un peu des deux.

C'est là que l'horizon se trouble, car nul ne sait quelle tournure prendra la guerre. Dans son intervention, le président américain a promis d'établir des «balises» et des «indicateurs» stricts qui serviront à mesurer les progrès ou les échecs dans chaque domaine: lutte anti-terroriste, sécurité de la population, mesures anti-corruptions, etc. Si les leaders afghans et pakistanais ne suivent pas ses balises, Obama fera...

En fait, on ne sait pas très bien ce qu'il fera. Mais on peut penser que ce qu'il ne fera pas, c'est envoyer l'effectif militaire ou la somme nécessaire pour une campagne de contre-insurrection de grande envergure. Si tout se passe bien, ce n'est pas sûr qu'il passera à la stratégie COIN, mais il jouira peut-être d'une meilleure position pour convaincre d'autres gouvernements de se joindre au combat des Etats-Unis. («Aucune des initiatives que j'ai exposées (...) ne sera prise à titre individuel par les Etats-Unis», a-t-il précisé.)

Lors d'une récente conférence de presse, Bruce Riedel, qui a dirigé l'«examen stratégique» de Maison Blanche sur la nouvelle politique afghane, a reconnu que les balises n'ont pas encore été définies. Richard Holbrooke, quant à lui, a ajouté que cette stratégie n'est qu'un «cadre extrêmement flexible où on pourra apporter d'autres idées [...]»

D'un côté, il est inquiétant de voir que cette stratégie n'est pas délimitée. Mais quand on regarde le contexte plus large, cette attitude est raisonnable. Obama explique que ce qu'il fera dans un an dépendra en grande partie de ce qui se produira entre-temps. «Nous n'allons pas maintenir le cap aveuglément», a-t-il averti, lançant du même coup une pique à son prédécesseur. «[Nous] ne nous donneront pas, et ne pouvons pas nous donner, carte blanche.»

Joe Biden tire son argument contre une stratégie COIN d'une attitude prudente visant à éviter un bourbier. C'est une attitude de résistance face à une escalade non maîtrisée. Une attitude que Barack Obama semble partager.

Fred Kaplan

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Journaliste
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