Monde

Elections mi-mandat: 51 façons d'être une femme candidate

Emily Bazelon, mis à jour le 26.10.2010 à 15 h 22

Elections à mi-mandat aux Etats-Unis, le 2 novembre - Elles sont féministes, ultra-conservatrices, maman grizzly, mère, grand-mère, reine du ring... Les nombreux nouveaux scénarios des candidates.

La sénatrice de Californie Barbara Boxer. REUTERS/Kevin Lamarque

La sénatrice de Californie Barbara Boxer, le 22 octobre 2010, lors d'un meeting avec Obama, à Los Angeles. REUTERS/Kevin Lamarque

Un dossier réalisé en partenariat avec Arte.tv / Théma mardi soir sur Arte et chat en direct avec Eric Leser, co-fondateur de Slate, en direct depuis New York.

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La semaine dernière, dans un meeting, Michelle Obama a tenu un discours qui n'aurait pas dépareillé chez Jackie Onassis, Edith Roosevelt ou chez Betty Draper (, et y a dit des choses que nous savons n'être pas vraiment vraies. Parlant en tant que «maman en chef», Obama a déclaré que ses enfants étaient sa «première priorité» et «le centre de mon monde». «C'est vraiment pour cela que je suis ici aujourd'hui», a-t-elle poursuivi, expliquant pourquoi elle participait à cette semaine de rencontres électorales. «Vous verrez, plus que tout, j'y viens en tant que maman».

Michelle Obama faisait-elle là sa propre caricature de la maman grizzly? (Elle ne serait pas la première démocrate à se reformater dans le sillage de Palin.) Le sur-rétro n'est certainement pas le style le plus convaincant d'Obama. Mais arrêtons de vous donner de mauvais indices sur ce qui se passe réellement aujourd'hui. La nouveauté la plus extraordinaire de cette saison électorale tient dans la possibilité qu'ont les candidates à être absolument tout ce qu'elles veulent. Elles peuvent être des femmes enceintes de huit mois, ultra-conservatrices et mariées à un père au foyer (Cathy McMorris Rodgers), des membres importants du monde du catch avec des maris qui conseillent aux lutteuses d'aboyer comme des chiens (Linda McMahon), ou des expertes-comptables Démocrates de 28 ans défendant – en tant que principe féministe – le droit de s'afficher sur Facebook un godemichet dans la bouche (Krystal Ball).

Comparez cela avec une époque pas si lointaine – 2008 – où les femmes en politique avaient une liberté de mouvement bien plus limitée. C'est dans un tel espace restreint qu'Hillary Clinton nous a strictement dirigés lors de sa course présidentielle à la Victor Victoria, en se virilisant le plus possible au début, puis en effectuant un virage radical à la toute fin, en laissant une larme couler sur son visage et en s'emparant de sa propre identité féministe dans son célèbre discours des «18 millions de fissures dans le plafond de verre».

Ensuite, Sarah Palin est arrivée, un bébé trisomique dans les bras, un chapelet d'enfants autour d'elle et a fait sans rougir de la maternité son étendard.  Aujourd'hui, avec des femmes plus nombreuses et plus diverses dans la course, voici notre essai de description taxonomique des nouvelles et subtiles façons de manier dureté et vulnérabilité.

La pure maman grizzly

Kelly Ayotte/REUTERSLe fil conducteur commun des femmes de cette catégorie est la tendance à insérer dans les clips de campagne des vignettes qui semblent provenir de films de famille. Les spots de Kelly Ayotte [Photo], la Républicaine du New Hampshire, montrent la candidate accompagnée de son mari, un vétéran d'Irak, chatouiller leurs deux enfants sur le canapé du salon. On la voit ailleurs déclarer qu'elle est «dure», tirer au pistolet et conduire un scooter des neiges. Ayotte n'a pas peur de montrer son côté domestique, mais jamais dans le mode «maman en baskets» cher à Patty Murray. Son style, c'est d'avoir de grosses moonboots aux pieds, et de mettre les criminels derrière les barreaux.

Une Démocrate peut aussi emprunter cette voie. C'est le cas de Alex Sink, qui vise un poste de gouverneur de Floride et endosse le rôle de la maman sévère dans ses implacables vidéos. («Je n'ai aucune patience pour ça!») Dans ce spot, Sink souligne que, si elle est élue, elle deviendra le premier gouverneur de Floride à avoir mis ses enfants dans des écoles publiques, et se montre ensuite serrant sa fille adolescente dans ses bras.

La tigresse des affaires

Carly Fiorina / REUTERS

Beaucoup de candidates Républicaines peinent à convaincre les femmes, bien plus que les hommes. Mais en Californie, la candidate au poste de sénateur Carly Fiorina [Photo] n'a pas vraiment ce genre de problèmes. Il y a peut-être ici une leçon contre-intuitive à retenir: Fiorina n'a pas fait grand chose pour adoucir son image, bien qu'elle mentionne parfois sa bataille contre le cancer du sein. Voici une image obligatoire d'elle et de son mari s'affairant en cuisine – mais le ton de la campagne  serait mieux conservé si elle s'emparait d'une casserole étincelante pour frapper la tête de son adversaire démocrate, Barbara Boxer.

En tant que première femme PDG d'une entreprise présente dans la liste de Fortune 500, Fiorina a dit un jour qu'il n'y avait pas de plafond de verre, pour ensuite le regretter. «Une chose bien bête à dire» avait déclaré Fiorina auprès de Rebecca Traister de Salon. Sa conversion peut s'illustrer dans cette célèbre anecdote qu'elle a elle-même racontée: le jour où elle fourra une paire de chaussettes appartenant à son mari dans son pantalon et déclara devant un parterre d'hommes lors d'une réunion d'affaires «Nous avons des bourses aussi grosses que n'importe qui dans cette pièce.»

Une telle volte-face aurait pu se traduire par plus de solidarité féminine – imaginez une campagne dans laquelle, même si Boxer et Fiorina pourraient s'opposer sur des motifs politiques, elles s'assureraient un respect mutuel. Mais au contraire, Fiorina a été vue en train de se moquer de la coiffure de Boxer, et a critiqué son «arrogance» pour avoir voulu être mentionnée comme sénateur lors d'une audition devant le Congrès. Boxer, quant à elle, a été tout aussi impitoyable. «Elle a brisé le plafond de verre en obtenant son boulot de PDG de Hewlett-Packard», a-t-elle dit de Fiorina. «Mais quand elle en a été virée, elle a échoué».

Meg Whitman, visant la gouvernance républicaine de Californie, appartient aussi à cette catégorie, compte-tenu des allégations voulant qu'elle ait brutalisé un de ses employés et maltraité sa bonne, tout comme Betty Draper dans le dernier épisode de Mad Men. Mais son adversaire Démocrate, Jerry Brown, lui a tendu un joker féministe «Sortie de prison» dont nous allons parler plus loin.

La castratrice

Sharon Angle/REUTERS

Au Nevada, la candidate Républicaine au poste de Sénateur, Sharron Angle [Photo], mène sa campagne sans s'adoucir le moins du monde. Elle ne mentionne presque jamais sa famille dans ses vidéos ou sur son site (voici une petite exception qui confirme la règle). Lors d'un débat, opposée au Leader de la majorité au Sénat, Harry Reid, Angle lui a conseillé d'«être un homme» sur les questions de sécurité sociale.

Mais elle n'est pas la seule femme à dire à ses adversaires masculins d'«être un homme», comme l'a souligné Anne Kornblut dans le Washington Post: c'est le cas de Robin Carnahan, candidate au poste de sénateur dans le Missouri (elle a dit au Républicain Roy Blount d'«être un homme» quant à la réforme du système de santé), et celui de la candidate au poste de sénateur du Delaware, Christine O'Donnell. La dernière obtient la palme de la meilleure créativité métaphorique pour avoir conseillé à son adversaire lors des Primaires Républicaines, Mike Castle, d'«enfiler son pantalon d'homme» suite à la plainte électorale qu'il avait déposée contre elle.

Des candidats masculins utilisent parfois cette formule. Mais dans les mains d'une femme, c'est de la transmission de testostérone: vous videz le type de sa masculinité, et vous affichez vos propres cojones à la place. Cette tactique prend la dureté d'Hillary Clinton – comme dans son spot «il est 3 heures du matin et le téléphone de la Maison Blanche sonne» - et lui adjoint une insulte supplémentaire. Cela ne veut pas seulement dire qu'en cas d'urgence la femme candidate sera celle qui saura vite prendre la décision qui s'impose, mais que l'homme candidat ne saura rien faire d'autre que de se mettre en boule et pleurer. C'est ce que sous-entendent Liz Cheney et d'autres conservateurs quand ils disent que le Président Obama est incapable de «se lever et de défendre l'Amérique.»

L'indignée

Meg Whitlan/REUTERS

Un sondage publié le mois dernier par le Women's Media Center, entre autres, montre que les insultes sexistes contre les candidates font parler la poudre. Si leurs opposants masculins les traitent de méchantes filles, de reines des glaces ou de prostituées, la popularité de ces femmes candidates baisse plus que si les critiques portent sur des questions politiques sexuellement plus neutres. Le sondage montre aussi que les femmes se relèvent mieux d'attaques sexistes lorsqu'elles les mentionnent devant leurs adversaires. Meg Whitman [Photo] a parfaitement suivi ce conseil grâce à son rival, Jerry Brown, qui lui a offert une opportunité dont ses conseillers en communication n'aurait même pas pu rêver. Suite à l'enregistrement d'un des conseillers de Brown traitant Whitman de «pute», Tom Brokaw [journaliste sur NBC, NdT], c'était prévisible, a demandé à Brown de s'en  expliquer dans un débat. «Vous n'avez pas eu l'air de vous en scandaliser», a dit Brokaw.

Brown a été suffisamment perspicace pour assurer qu'il s'était excusé auprès de Whitman. Puis a fait machine arrière: «C'est une conversation privée vieille de cinq semaines», a-t-il déclaré. «Je ne veux pas revenir sur ce terme et la manière dont il a été utilisé». Whitman a alors sauté sur l'occasion de s'indigner. «Jerry, cela ne me concerne pas moi toute seule, il s'agit aussi du peuple californien qui mérite mieux que des calomnies et des insultes personnelles,» a-t-elle dit. «Je pense que tous les Californiens, et tout particulièrement les femmes, savent pertinemment de quoi il en retourne. Et c'est un terme très offensant pour les femmes.»

Whitman a monté un groupe à destination des électrices, MegaWomen. Le terme de «pute», et l'attitude défensive de Brown à son sujet tombe parfaitement bien, parce que cela détourne  l'attention portée auparavant sur la révélation selon laquelle Whitman avait violemment congédié Nicky Diaz, sa bonne depuis neuf ans.

Prendre ombrage a aussi été la stratégie de Krystal Ball, démocrate en lice pour le Congrès en Virginie, et qui a dû se dépêtrer de photos la montrant déguisée en Père Noël et suçant le nez de son mari affublé d'un godemichet rouge. «Ils voulaient que je me sente comme une pute», a écrit Ball suite à la diffusion des images. «Ils voulaient que je m'effondre d'embarras et que je baisse la tête de honte.» Ce qui a été salué par la blogosphère féministe, acclamant Ball pour avoir su résister au deux poids deux mesures. Mais a-t-elle vraiment fait cela – des photos similaires auraient-elles autant embarrassé un candidat masculin? Est-ce que cela fonctionne quand on vous traite de «pute»? Ball offre peut-être ici un deuxième souffle à la révolution sexuelle. Ou alors joue-t-elle un vatout genré qui n'est peut-être pas tout à fait le même que le vintage de Michelle Obama, mais qui n'est pas non plus son exact opposé.

Mère. Grand-Mère. Reine du ring.

Linda McMahon/REUTERS

Ok, nous l'admettons, Linda McMahon [Photo], candidate Républicaine aux élections sénatoriales dans le Connecticut, est une catégorie à elle toute seule. Elle monte son propre spectacle quand elle hésite entre défendre l'étrange caricature sexiste du monde du catch, et nous jouer sa corde sensible. Dans des interviews, McMahon a par exemple été interrogée sur un concours de seins en pay-per-view organisé par sa propre entreprise, World Wrestling Entertainment (aux côtés de Girls Gone Wild), l'ordre d'aboyer comme un chien de son mari, une gifle que sa fille lui a donné sur le ring et plus encore, tellement plus...

Lors de l'émission The View, McMahon s'est qualifiée de «mauvaise actrice» lors de ses cascades et a déclaré que sa vraie place était au conseil d'administration. Mais si c'est elle qui tient la barre, qu'a-t-elle à dire face à ce montage réalisé par les Mothers Opposing McMahon [les Mères contre McMahon] et montrant les extraits de la WWE les plus dégradants pour les femmes? Et qu'en est-il des décès prématurés de jeunes catcheurs suspectés d'avoir pris des stéroïdes?

Récemment, McMahon s'est référé au Premier Amendement pour défendre la programmation de son entreprise, qu'importe si cela peut justifier aussi toutes les maladresses que des candidats pourraient faire en public. McMahon a aussi couplé sa stricte image de femme d'affaires avec un visage plus avenant. Ce spot  se compose d'une musique douce et commence par «Je suis une femme, je suis une mère, je suis une grand-mère.». Sur le plateau de The View, McMahon faisait bien réservée dans son tailleur bleu-lavande, comparée aux images projetées dans l'émission qui la montraient sur le ring de catch habillée d'une veste en cuir et affublée de lourds bijoux.

La bonne nouvelle, c'est qu'avec les 50 millions de dollars personnels qu'elle a injectés dans sa campagne, McMahon peut s'acheter tous les spots qu'elle veut pour montrer ses nombreuses facettes. La mauvaise, c'est qu'en saturant ainsi les ondes, les électeurs n'en peuvent plus d'elle – en particulier les femmes, chez qui sa popularité baisse le plus dans les sondages.

Il est rafraîchissant de voir des femmes tester de nouveaux scénarios. Que ces candidates l'emportent ou pas, cette élection nous débarrassera peut-être de certains clichés surannés – la lesbienne, la versatile, la «maman en baskets». Cela permettra aussi d'en finir avec l'idée selon laquelle les femmes votent automatiquement pour une femme candidate. Jerry Brown a plus de soutiens féminins que Meg Whitman; idem pour Harry Reid face à Sharron Angle et Richard Blumenthal face à Linda McMahon. Et c'est, aussi, une importante leçon à retenir: parmi toutes les nouvelles choses qu'une candidate peut être, c'est être une candidate pour les hommes, et non pas pour les dames.

Emily Bazelon et Hanna Rosin

Traduit par Peggy Sastre

Photos REUTERS

Emily Bazelon
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Journaliste
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