Economie

Nous sommes au cœur d’une crise de l’économie réelle (1/5)

Jean-Hervé Lorenzi

LA CRISE N'EST PAS FINIE - 2007-2010: voici trois ans que notre économie est en crise. Jean-Hervé Lorenzi, président du Cercle des économistes étudie la période récente et nous livre son diagnostic: pour en sortir, il va falloir régler des problèmes structurels graves.

Un trader de la Bourse de Frankfort, le 17 août 2007. REUTERS/Kai Pfaffenbach

Un trader de la Bourse de Frankfort, le 17 août 2007. REUTERS/Kai Pfaffenbach

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Lorsque, dans quelques années, l’on réexaminera cette période, on s’apercevra que jamais le monde ne fut confronté à un tel transfert d’activités des pays de l’OCDE vers les pays émergents. Pourquoi une telle brutalité dans ces mouvements, source de tensions macro-économique insoutenables? Parce qu’il n’existait aucun instrument de régulation à l’échelle mondiale capable d’assurer la transition nécessaire. Et les raisons de ce qui restera comme une crise majeure de l’économie mondiale trouvent leur origine dans l’histoire des vingt dernières années.

Souvenez-vous du socialisme de marché

En effet, il y a une vingtaine d'années, avant la chute du mur de Berlin, les économistes débattaient de la confrontation entre capitalisme et socialisme avec la vision simplificatrice de deux systèmes en compétition, homogènes l'un et l'autre. Et puis, tout cela s'est évanoui dans la disparition du bloc soviétique et nous avons progressivement admis que l'économie de marché s'était totalement et définitivement imposée, créant ainsi les conditions d'émergence d'un capitalisme mondial.

Les maîtres mots étaient tous rattachés à l'idée même du marché: dérégulation, déréglementation, financiarisation, mondialisation. Dans la réalité, nous avions totalement assimilé, à tort, les concepts de marché et de capitalisme en oubliant des expressions du passé comme celles de socialisme de marché. Souvenez-vous, il s'agissait de faire cohabiter l'objectif d'un avenir, collectivement imaginé et décidé avec un fonctionnement quotidien du marché nécessaire au bien-être du consommateur. Tout cela n'a pas pour objet de développer la nostalgie des années 1960-70, mais de rappeler que socialisme et capitalisme sont des concepts multiples et, en réalité, séparés de celui de marché. L'enjeu est de taille, puisque si l'on retrouve une véritable conceptualisation spécifique du capitalisme comme mode d'appropriation et de régulation, notamment institutionnel du capital, on peut légitimement considérer qu'il n'y a pas une entité unique et donc qu'il y a possibilité de confrontations. C'est dire si le sujet est fondamental, puisque derrière ce qui pourrait apparaître comme un débat théorique, c'est une vraie hypothèse sur l’origine de la crise.

Des formes nouvelles émergèrent, mais elles ne peuvent, aujourd'hui, définitivement établir le clivage principal entre capitalisme anglo-saxon, familial ou paraétatique. C'est le monde anglo-saxon qui bénéficia le plus de la phase de généralisation de l'économie de marché, s'insérant partout, en Europe centrale, en Russie en établissant une sorte de pouvoir sans partage, non seulement dans les pays fondateurs, mais partiellement dans l'ensemble de l'Europe continentale. Tout cela donna le sentiment que l'affaire était jouée et que le monde était définitivement engagé dans une homogénéisation parfaite. Faux, puisque le capitalisme paraétatique était la règle dans nombre de pays émergents. C’est connu en Chine et en Russie, cela l'est moins en Amérique du Sud.

Les capitalismes responsables de la crise

On le voit, le tableau était bien complexe, très incertain et sans que la règle de la convergence des modèles économiques ne soit si évidente que cela. Oui, la vraie origine de cette crise réside dans l’incapacité des multiples formes de capitalismes, largement en confrontation, de trouver des lieux de négociation, de conciliation parce que ceux qui existent, FMI, Banque mondiale, G8 sont datés, inaptes à permettre aux nouveaux rapports de force de s’exprimer. Et c’est ainsi que la crise de l’énergie, et celles de l’OMC, n’ont pas encore aujourd’hui trouvé de solutions.

En réalité, la crise financière est survenue dans des économies déjà fortement fragilisées par le choc des prix des matières premières survenu durant les précédentes années. La hausse du prix des matières premières, tout particulièrement celle du pétrole, a été continue à partir de la reprise américaine de 2002 et a accompagné l’exceptionnelle croissance mondiale 2002-2007. Elle contraste fortement avec la tendance baissière de la plupart des produits de base dans les années 1980 et 1990 (Helbling et al., 2008).

Dès 2005, les spécialistes identifiaient l’existence d’un choc des matières premières, du pétrole aux métaux en passant par le caoutchouc et les céréales (Chalmin, 2005). Ce choc s’est ensuite encore amplifié, la hausse s’accélérant jusqu’au pic de mi-2008. Le prix du pétrole est exemplaire de ce choc, en passant d’environ 30 dollars le baril  en 2002, au moment de la reprise américaine, à 60 dollars début 2007, pour atteindre le pic de 146 dollars en juillet 2008, puis pour redescendre à 47 dollars en janvier 2009. Un indice du prix des matières premières montre une évolution semblable, le prix étant multiplié par 1,5 entre 2002 et 2007, puis encore par 1,5 jusqu’au pic de juillet 2008.

Les céréales, qui constituent le premier maillon de la chaîne alimentaire, ont suivi la même évolution. Le blé détient le record de progression, d’environ 120 dollars la tonne à 400-450 dollars au moment du pic. La flambée est semblable pour le riz, un peu moins forte pour le maïs. L’indice général des produits alimentaires, calculé par les spécialistes de la FAO à partir des prix de 55 produits différents représentatifs du marché, a quant à lui augmenté de 54% entre mai 2007 et mai 2008. Le pétrole était au plus haut quelques semaines après les flambées céréalières et leurs cortèges d’émeutes de la faim. A partir de mi-juillet, s’est amorcée une baisse des prix qui s’est ensuite accélérée. Au début 2009, la baisse atteignait environ 70% pour le pétrole et les métaux, environ 50% pour les céréales. Cet exemple de volatilité extrême, jouant successivement sur l’investissement des entreprises productrices puis sur le pouvoir d’achat des ménages est l’illustration parfaite des dérèglements de l’économie réelle. »»» LIRE LA SUITE

Jean-Hervé Lorenzi


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Jean-Hervé Lorenzi
Jean-Hervé Lorenzi (9 articles)
Président du Cercle des Economistes
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