Culture

Art abstrait, amnésie française

Philippe Douroux, mis à jour le 28.10.2010 à 12 h 17

L'art abstrait a 100 ans cette année, or cet anniversaire est passé sous silence.

Détail de Etude pour Amorpha, fugue à deux couleurs et pour Amorpha, chromatique chaude, 1911-1912, Kupka. Huile sur toile (84 x 128 cm). Don d'Eugénie Kupka, 1963 © Société des auteurs dans les arts graphiques et plastiques

Détail de Etude pour Amorpha, fugue à deux couleurs et pour Amorpha, chromatique chaude, 1911-1912, Kupka. Huile sur toile (84 x 128 cm). Don d'Eugénie Kupka, 1963 © Société des auteurs dans les arts graphiques et plastiques

Mais où est passée l’abstraction? L’art concret, non figuratif ou abstrait, appelez-le comme vous voudrez. Né il y a 100 ans quelque part entre la France, l’Allemagne, l'Italie, la Lituanie, les Pays-Bas ou la Russie, c’est à Paris qu’il s’épanouira. Et bien, ne cherchez pas, plus personne ne veut en parler. Cela ressemble à un énorme tas de poussières que l’on met sous le tapis. Une manière de le retirer du monde et de revenir à l'étymologie de l'abstraction. Cent ans après avoir vu le jour, l’abstraction semble victime d’une occultation, d’une amnésie française. Pourquoi ne célèbre-t-on pas les 100 ans de l'art abstrait?

«Il y a un problème de date…»

Trois semaines auront été vaines pour joindre quelqu’un au Centre Pompidou. La question posée par différents moyens, à plusieurs personnes et à de multiples reprises débouche sur un étrange silence. «Il y a un problème de dates…», lâché à la volée devait satisfaire notre curiosité. Il y a effectivement un problème de date, et aussi un problème avec une œuvre escamotée. Les deux se confondent d’ailleurs, d’où une certaine gêne à évoquer le sujet.

Lettre de Kupka aux organisateurs de l'expo Renaissance plastique (1939)

Kupka refuse de participer à l'exposition "Réalités Nouvelles" (2) qui range les Français d'un côté et les Etrangers de l'autre. Né en République Tchèque, il se trouve à Paris depuis 1896. Ces tableaux seront finalement exposés.

Avant tout, il faut se demander: c’est quoi l’abstraction? D'abord, c'est quoi l'art abstrait? Faisons rapide: c'est quand ça ne ressemble plus. Quand l'œil ne peut s'accrocher à aucun élément qui lui soit familier.  Le bateau de Turner en pleine tempête reste un bateau en pleine tempête. La maison de Giverny peinte en 1926 par Claude Monet, bien qu'indistincte, bien que rougeoyante, représente la maison de Giverny. L'église amollie d'Auvers-sur-Oise peinte par Van Gogh est bien l'église du village du docteur Gachet, Paul de son prénom. Et le Cri de Munch s'incarne dans un visage distordu qui est encore un visage.

La tricherie de Kandinsky

Pour le reste, les historiens se sont longtemps accrochés à la date de 1910, pour l’acte de naissance de l’art abstrait. «Le premier artiste à franchir le pas fut un peintre russe, Vassily Kandinsky (1866-1944)», tranche Sir Ernest Gombrich, l'auteur de la très respectée Histoire de l'art (1) et peu importe qu’il mette en avant Les Cosaques, conservé à la Tate Gallery de Londres. Peu importe que l'on distingue encore, en bas à droite les silhouettes stylisées de trois cavaliers du tsar, il aurait été peint entre 1910 et 1911. En France, et notamment au Centre Pompidou, une œuvre sur papier au dos de laquelle Kandinsky avait écrit: «première aquarelle abstraite, 1910».

On en était fier de posséder LA première œuvre à avoir rompu avec la représentation de ce que voit l’œil pour aller chercher la vérité au-delà. Elle était constamment de sortie, au mépris des règles de conservation qui veulent que l’exposition d’une œuvre sur papier soit limitée pour la protéger de la lumière. C’est pas compliqué, entre 1992 et 2003, elle a été exposée à Bonn, à Los Angeles, à Barcelone, à Nantes, à nouveau en Allemagne, à Tubingen et de l’autre côté de la Seine, au Musée d’Orsay. Et depuis? Invisible. Plus de bon de sortie.

Lettre de Kupka aux organisateurs de l'exposition Renaissance plastique (1939)

Frantisek Kupka refuse de rentrer dans la dispute de savoir qui a réalisé la première œuvre abstraite. Il ne veut pas non plus être mélangé avec «des gens qui jonglent sans scrupule avec la chronologie».

Pour sa bibliographie idem. Elle s’arrête en France, nous parlons des publications de référence, en 2003. Il faut passer le Rhin chez Tashen pour la retrouver la «première…», elle et son histoire. Vassily Kandinsky avait tellement envie d’être le premier qu’il avait triché en prenant une aquarelle de 1913 pour la rajeunir de trois ans.

Tous les ismes après l'Impressionisme

A l’époque, c’était important pour exister, pour vendre et donc pour vivre d’être le premier à montrer la voie. Il y avait des ismes de tous les coins. Un déferlement de formes et de couleur, une rupture comme le monde n'en a plus jamais connu. L'Expressionnisme, le Cubisme, le Futurisme, en Italie, le Vorticisme, en Angleterre, le Suprématisme, en Russie, le Constructivisme,vont venir à la suite de l'Impressionnisme fondateur se succédant les uns aux autres dans une joyeuse pagaille.

Depuis le milieu du XIXe siècle, les peintres cherchaient à s'affranchir de ce qui paraissait indépassable. Millet, Corot, Courbet, Pissaro, Constable avaient fermé le siècle précédent avec une application et un talent qui laissait peu de place à leurs successeurs s'il s'agit de représenter les choses, les personnes ou les mythes. Turner, Van Gogh, Gauguin, Cézanne ou Monet avaient ouvert des portes sans se dégager complètement de la figuration. Il fallait être le premier à «franchir le pas», pour reprendre les mots de Gombrich.

Qui a passé la ligne le premier?

Ils sont cinq ou six en fait à pouvoir revendiquer ce passage à l’abstraction: Kupka, installé en France depuis 1896, Malevitch, Mondrian qui se trouve alors à Amsterdam, Sonia Delaunay et notre ami Kandinsky. Il y a sans doute quelque chose de vain à savoir qui a passé la ligne le premier, mais l’extraordinaire est de voir quatre artistes révolutionner un art, dont l’origine remonte circa la préhistoire, exactement en même temps, entre 1910 et 1913.

Kandinsky tient donc à être le premier, quitte à affabuler. En 1939, aux organisateurs d’une exposition sur la «Réalités Nouvelles» qui demandent à une trentaine de peintres à quelle date remonte leur première œuvre «n’ayant aucun rapport avec la vision directe de la nature?», il écrit à la machine: «premières aquarelles abstraites 1910, premières toiles abstraites 1911» (2). Pas embarrassé, il rajoute des s, et assure que les premières toiles sont venues un an après les aquarelles.

Dossier Vassily Kandinsky Expo Renaissance plastique (1939)

Pour présenter son œuvre et défendre le fait qu'il réalisé ses premières œuvres abstraites en 1910, Kandinsky met dans le dossier un carton sur lequel il détaille son parcours et écrit: «premières aquarelles abstraites 1910…»

En France, on s’attachera longtemps à ce petit mensonge qui fait de Beaubourg le propriétaire de la première manifestation revendiquée d’un art qui va au-delà de l’œil commun pour proposer un Nouveau Monde. En 1984, le catalogue d’une exposition en hommage à Kandinsky, on dit bien que la date de 1910 a été remise en cause, qu’elle ne tient guère, que l’on peut «suggérer plus ou moins» que l’œuvre daterait de 1913, mais c’est pour souligner qu’il faut arrêter de regarder la date pour voir la composition… et revenir avec l’hypothèse d’une «intuition prémonitoire», «d’une aquarelle entièrement indépendante, hardie…». Voilà pour «le problème de date».

En Lituanie, en Russie, en Suisse, en Italie…

Alors, si ça n’est pas lui, qui a ouvert la porte? Pour Arnaud Pierre, professeur à Paris IV, il faut regarder Nocturne (1911), et surtout Amorpha, Fugue à deux couleurs de Kupka.  «Il s'agit du premier tableau abstrait exposé en public au Salon d'Automne en 1912», plaide-t-il.  Pour Jean-Claude Lebensztejn, historien de l'art, Curlionis (Lituanie), ou Romolo Romani ou les frères Corra et Ginna, en Italie, Larionov, en Russie, Giacometti, en Suisse, ou Arthur Dove aux États-Unis, peuvent revendiquer d’être dans le mouvement. Et c’est bien cela qu’il faudrait célébrer. Partout, des peintres se fixaient comme objectif de dépasser le monde tel qu’il était pour construire un monde moderne.

Paul Klee ou Kasimir Malevitch posaient ouvertement la question: Que faire? En 1912, Kandinsky tente de définir l'abstraction avant ou après l'avoir couché sur une toile: «Quiconque ne sera pas atteint par la résonance intérieure de la forme (corporelle et surtout abstraite) considérera toujours une telle composition comme parfaitement abstraite.» (3) Ce qui compte désormais n'est plus ce que l'on voit, mais la «résonance intérieure». Il s'arrête à un «principe unique, purement artistique et libre de tout élément accessoire: le principe de la nécessité intérieure». Dans son introduction à sa Théorie de l'art moderne (4) Paul Klee (1879-1940) pose la question qui reviendra inévitablement: «(…) violence est faite aux arbres, les humains ne sont plus en état de vivre, l'objet devient méconnaissable au point que l'on croit à une mystification. Mais ici s'exerce non pas une loi profane, mais une loi d'art.» En 1915, Malevitch fait un pas supplémentaire avec son Carré noir sur fond blanc. Ramenant toute représentation au pixel essentiel. Deux ans plus tard, la Révolution bolchévique embrase la Russie.

Les réacs ont gagné

Cent ans après, le monde a-t-il tant vieilli qu'il ne veuille pas voir et revoir les œuvres qui voulaient emporter l'humanité plus loin? Peut-être faut-il en rester à la «mystification» ou la «falsification» pour reprendre les termes de Jean-Louis Harouel. Le professeur de Paris II-Assas, dont l'ouvrage La Grande falsification: l'art contemporain (5) paru récemment constitue un excellent résumé de la pensée réactionnaire appliquée à l'art. La peinture ne vaut pas tripette passé le XIXe. Prudemment, il n'évoque pas Van Gogh et voudrait en rester à Le Lorrain, Corot ou Courbet, peintres par ailleurs dignes d'admiration. Peut-être sommes-nous dans des temps réactionnaires. Peut-être…

Philippe Douroux

Photo: Détail de Etude pour Amorpha, fugue à deux couleurs et pour Amorpha, chromatique chaude, 1911-1912, Kupka. Huile sur toile (84 x 128 cm). Don d'Eugénie Kupka, 1963 © Société des auteurs dans les arts graphiques et plastiques 

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