Sports

Hooligans, le retour des odieux du stade

Brian Phillips, mis à jour le 25.10.2010 à 16 h 46

L’extrême droite serbe ressuscite la tradition de violence des hooligans.

Pendant Italie-Serbie le 12 octobre 2010 à Gênes, REUTERS/Alessandro Garofalo

Pendant Italie-Serbie le 12 octobre 2010 à Gênes, REUTERS/Alessandro Garofalo

Mardi 12 octobre, en Italie, des scènes de violence ont perturbé un match de foot. Ses auteurs, membres d’un groupe de Serbes d’extrême droite, étaient venus à Gênes pour voir leur équipe nationale jouer contre l’Italie—ou plutôt, finalement, pour ne pas la voir jouer, puisque la partie fut annulée après seulement sept minutes de jeu. Les Serbes ont jeté des fusées allumées sur le terrain et essayé de casser la barrière qui les séparait des supporters italiens à coups de barre de fer. Un homme costaud et très tatoué, caché sous un passe-montagne noir, a escaladé la palissade en plexiglas devant les gradins et commencé à découper le grillage avec des cisailles, ne s’arrêtant que pour faire le salut nazi de temps à autre. Quand la police anti-émeute italienne a encerclé les visiteurs, les Serbes ont mis le feu à un drapeau albanais et déroulé une bannière sur laquelle était écrit «Le Kosovo, c’est la Serbie».

Ce fut un de ces moments de foot où tout semble aller de travers: personne n’avait pris en compte les avertissements des jours précédents, les mesures prévues sont restées sans effet et les autorités ont été prises au dépourvu. Plus tôt dans la journée, des ultranationalistes serbes s’étaient colletés à des policiers italiens dans la rue et avaient attaqué le bus de leur propre équipe. Et pourtant, ils ont pu entrer dans le stade, armés de couteaux, de matraques et d’explosifs que personne ne leur avait confisqués. Quelques jours avant le match, des centaines de casseurs, dont beaucoup entretiennent des liens avec les hooligans, avaient attaqué un défilé de la Gay Pride à Belgrade, incendié des voitures et jeté des pierres aux policiers. Depuis janvier 2010, les Serbes n’ont plus besoin de visa pour voyager dans la plupart des pays de l’UE, ces émeutiers peuvent donc suivre bien plus facilement leur équipe nationale. Et pourtant, la seule mesure inhabituelle prise par la fédération italienne de football pour cette rencontre a été d’y inviter 1.000 écoliers de la région.

Le football européen et la violence d’extrême droite partagent une longue histoire tourmentée. Si le fascisme, c’est l’avenir qui refuse de naître, comme l’a dit Aneurin Bevan, alors le football a souvent été son anti-sage-femme. Mussolini mit en scène la coupe du monde de 1934 comme une sorte de superproduction des chemises noires, et Franco utilisait la popularité du Real Madrid pour soutenir son régime. Plus récemment, ce que l’historien du football David Goldblatt appelle «le lien skinhead-hooligan» est devenu une épine permanente dans le flanc des organisateurs de matchs et des supporters normaux dépourvus de sympathies nazies.

Jeunes, pauvres et en colère

Le football ne rend pas les gens violents, pas plus qu’il ne leur donne une conscience politique. Mais il est vrai que le jeu associe iconographie flamboyante, vertus militaires et féroce loyauté tribale. Ces ingrédients forment un cocktail Molotov qui a tendance à exploser dans les pays dont les économies et les institutions politiques se décomposent—des endroits qui regorgent de jeunes hommes pauvres, chômeurs et en colère. Là, les matchs de foot peuvent devenir des lieux de recrutement pour certains groupes très désagréables.

Dans son livre Among the Thugs, Bill Buford raconte avoir vu le Front national anglais, défenseur de la suprématie de la race blanche, faire la cour aux hooligans dans les années 1980 (ils organisent une fête disco néofasciste, ce qui est encore plus incongru que cela en a l’air). On a assisté au même genre de tentatives de recrutement en Italie, où des ultras belliqueux—des supporters purs et durs qui restent debout, chantent pendant les matchs et mettent en scène des manifestations aux chorégraphies élaborées—ont été courtisés par le parti radical MSI (Mouvement social italien) dans les années 1970. Au début des années 1980, des supporters skinheads du Paris Saint-Germain ont rejoint le Front national de Jean-Marie Le Pen. En Israël, le club Beitar Jerusalem entretient de longue date des liens avec des organisations sionistes. Pendant des années, des groupes néonazis ont attiré les hooligans ouest-allemands; aujourd’hui, des bandes de supporters polonais ont intégré le NOP (Renaissance nationale de la Pologne), le parti d’extrême droite. La même histoire est valable à différentes époques, en fonction de la santé sociale et des stratégies politiques, aux pays Bas, en Roumanie et dans un bon nombre d’autres pays.

La plupart du temps, la relation entre hooligans et idéologues fascistes est relativement superficielle et éphémère. Les groupes d’extrême droite dégotent des marionnettes trop contentes de jeter des pierres à la police, et les hooligans se trouvent une cause pour légitimer leur objectif ultime: taper quelqu’un. Comme le démontre Buford dans Among the Thugs, là où les durs du foot sont davantage intéressés par le slam que par la littérature de recrutement du Front National, l’efficacité milicienne des hooligans est limitée par la qualité de la furie aléatoire qui les rend si attirants aux yeux des groupes extrémistes. Ce sont des nihilistes hédonistes, pas de vrais croyants.

Longue histoire

Sous cet angle, l’histoire de la violence footballistique politisée chez les supporters d’ex-Yougoslavie—y compris chez les Serbes qui ont créé une émeute à Gênes—peut passer pour une exception à fort retentissement. Des combats entre ultranationalistes du club serbe Étoile rouge de Belgrade et du club croate Dinamo Zagreb auraient en effet contribué à précipiter la dislocation du pays au début des années 1990. Pendant la première vague des combats, le président serbe Slobodan Milosevic mobilisa les extrémistes de l’Étoile rouge pour en faire une force paramilitaire. Sous le commandement d’un ancien braqueur de banque évadé de prison surnommé Arkan, ceux-ci se livrèrent à une terrible épuration ethnique en Bosnie et ailleurs. Franklin Foer, qui évoque Arkan dans How Soccer Explains the World, décrit ses fans-soldats entonnant des chants de stade sur le front. Quelques années plus tard, alors que la popularité de Milosevic s’effondrait avec l’unité serbe, des extrémistes du club de Belgrade Partizan ont jeté une grenade autopropulsée sur un gradin rempli de fans de l’Étoile rouge. En 2000, pendant les manifestations qui accompagnèrent la chute de Milosevic, des ultras de l’Étoile rouge (qui avaient alors rejoint l’opposition) prirent d’assaut le parlement serbe.

Les émeutiers de Gênes sont donc les héritiers d’un genre de tradition. Mais si les événements du 12 octobre illustrent quelque chose, c’est bien le caractère désordonné de la violence du sport quand il est mis au service de la politique. Nul n’ignore que les hooligans serbes prenaient leurs ordres des leaders d’extrême droite de Belgrade (qui, comme de nombreux groupes d’extrême droite en Europe, ont des liens avec le crime organisé). Mais il ne semble pas clair que les émeutiers aient tous eu le même objectif, ni même qu’ils aient su quel but ils cherchaient à atteindre. Le mastodonte cagoulé et armé de cisailles, que la police a sorti de force de la soute d’un bus pendant une bagarre d’après-match, a déclaré qu’il n’avait rien contre les Italiens. D’autres émeutiers ont prétendu qu’ils essayaient d’interrompre le match afin de sortir Tomislav Karadzic, le chef de la fédération nationale de football, haï par les supporters de l’Étoile rouge. Mais les hooligans qui ont attaqué le bus serbe voulaient apparemment terroriser le gardien de but Vladimir Stojković, ancien joueur de l’Étoile rouge qui a récemment rejoint les rangs du Partizan. Et certains fans étaient sans doute simplement mis en rage par la récente défaite de leur équipe, 3-1 contre l’Estonie.

Mécontentements politiques et sportifs

D’autres motifs sont envisageables: Hilary Clinton était de passage à Belgrade le jour du match. Le 10e anniversaire de la chute de Milosevic venait juste d’être célébré. Une proposition d’interdire 14 groupes extrémistes devait être étudiée par la Cour constitutionnelle. Et cette émeute avait sûrement des liens avec les attaques contre la Gay Pride du week-end précédent. En d’autres termes, il s’agissait d’une manifestation embrouillée lors de laquelle mécontentements politiques et sportifs ont fusionné de façon ambiguë. Elle s’est déroulée au milieu d’un déchaînement d’imagerie ultranationaliste, mais la signification précise d’une grande partie de cette imagerie reste à définir.

Cette incertitude ne fera pas cesser le débat sur l’arrivée potentielle d’une nouvelle vague d’hooliganisme en Europe, ou sur la meilleure manière d’assurer la sécurité pendant les matchs, ou encore à qui imputer la responsabilité de cet épisode imbécile. Tout comme les raisons derrière les violences, ces questions sont importantes aux yeux de tout le monde, excepté à ceux des émeutiers eux-mêmes.

Et personne ne semble savoir ce qu’ils ont dans la tête.

Brian Phillips

Traduit par Bérengère Viennot

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