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La renaissance de l'art du GIF

Capture d'écran du clip de M.I.A fait de GIF, XXOO

Capture d'écran du clip de M.I.A fait de GIF, XXOO

Pourquoi les GIF animés, symbole kitsch de l'Internet des années 90, est aussi à la mode aujourd'hui.

Chaque support, chaque format passé de mode a ses fidèles. Il y a bien sûr le grand culte du vinyl, celui du Polaroid, mais cassettes, Laserdiscs ou encore Minidiscs ont également leurs collectionneurs, adeptes, et autres conservateurs. Tous ces gens doivent, dans une certaine mesure, voir leur support fétiche comme un orphelin –privé d'amour, et c'est ce qui le rend d'autant plus attachant– de cette technologie qui avance inexorablement sans jamais regarder derrière elle. Et à mesure qu'elle s'enfonce de plus en plus dans l'ère numérique, une question se pose: peut-on s'attacher de la même manière à des formats Web obsolètes qui ont brièvement saturé notre vie quotidienne par le passé, mais qu'on ne peut tenir dans nos mains ni espérer trouver dans une brocante, et encore moins exhiber fièrement sur une étagère? Si c'est au GIF que vous pensez, et bien la réponse est oui.

Le GIF (un acronyme que l'on peut prononcer avec un g dur ou bien doux, et qui signifie «graphics interchange format») est né au milieu des années 80, lorsque les fichiers image étaient compressés au maximum pour pouvoir être ouverts plus rapidement même avec une connexion Internet très lente (c'est-à-dire toutes les connexions Internet de l'époque). Aujourd'hui, la plupart des gens qui utilisent le terme GIF s'en servent comme d'un raccourci pour désigner en fait un GIF animé. Les GIFs animés sont le symbole de l'Internet du milieu des années 90, de l'ère pré-Flash, lorsqu'entreprises multinationales et particuliers avaient décidé de parer leurs sites Web de bordures, bannières et autres illustrations clignotantes. Plus récemment, les GIFs animés sont devenus les bases bling-bling de l'architecture chaotique et complètement obsolète des pages personnelles MySpace. Parmi les décisions les moins controversées de Mark Zuckerberg, il y a eu celle d'interdire le GIF animés sur les profils Facebook, comme un proviseur refuserait les tenues «tape-à-l'oeil et/ou inappropriés» au sein de son établissement.

LOL vintage

Malgré –et peut-être en partie grâce à– son parfum rétro et décalé, le GIF animé renaît aujourd'hui des ses cendres. Des sites comme Señor GIF (commis par les fondateurs de l'empire LolCat, I Can Has Cheezburger?) GIF Party, et Sweet GIFs ont profité du nouveau boom du GIF animé pour s'engouffrer dans la brèche. On trouve aussi des services comme Gickr qui permettent aux internautes de créer leur propre GIF en quelques clics. Plus récemment, le clip de MIA pour son single «XXXO» est une véritable hommage au GIF animé à son paroxysme. (Sa maison de disques a d'ailleurs son propre créateur de GIFs en interne, Jaime Martínez.) Le GIF hante désormais les conversations online: «Vous savez s'il y a un GIF de Liz Lemon qui s'auto-high-five?» (La réponse est oui.)

«Il faut absolument que quelqu'un fasse un GIF de ce plan complètement dingue de Joan Holloway hier soir. Vous savez de quoi je parle.» (Grave.)

À l'heure des connexions ADSL et des vidéos HD de YouTube et Hulu, pourquoi les gens ont-ils envie de regarder des boucles vidéo de piètre qualité? Plusieurs raisons, tout d'abord les GIFs animés –muets, texturés, et incapables de reproduire des palettes de couleurs complexes– jouent sur le fétichisme du défaut que décrit le journaliste Rob Walker dans un récent article sur les technologies photographiques qui imitent l'aspect dégradé des films Super 8 et des appareils Holga. Mais l'amour qu'on porte aujourd'hui au GIF va au-delà de l'esthétique et de la nostalgie. Les GIFs animés ne sont pas seulement des réminiscences du passé, ils sont en parfaite adéquation avec nos modes de consommation culturelle très contemporains, et remplissent des fonctions bien distinctes, étrangères aux autres formats.

Droit au but

On devine facilement l'une d'entre elles après seulement quelques minutes passées sur Señor GIF. La plupart des boucles sont construites autour du climax de vidéos virales, et leur structure est semblable à celle d'une histoire drôle, avec le minimum de contexte possible: un type à vélo évite par miracle une violente collision entre deux voitures; deux dauphins sautent avec grâce quand un troisième un peu pataud se jette directement sur l'un d'entre eux; un homme pousse une camionnette bloquée sur une voie ferrée et évite de justesse un train. Le charme du GIF animé vient de son dépouillement: il va droit au but, et la boucle recommence exactement là où d'instinct le spectateur a envie de rembobiner pour voir encore une fois la scène. Le temps de charger une vidéo virale et de la regarder en entier, j'aurais vu grâce aux GIFs le meilleur moment de quinze vidéos du même genre. Oui, tout ça n'est que futilité, temps perdu, et impatience à la limite de la décence, mais les GIFs nous font gagner du temps –ou plutôt en perdre autant mais de manière plus efficace.

Parmi les autres fonctions du GIF animé, il y en a une qui a moins à voir avec la consommation de nouveautés qu'avec la joie de partager quelque chose sans avoir à donner d'explication, puisqu'on suppose que notre public est familier du contexte. Je pense notamment à la façon dont les GIFs ont donné une autre ampleur aux rituels de fans. Désormais, on les voit souvent cités sur Twitter quand la discussion tourne autour de séries télé, ou bien dans les résumés d'épisodes postés sur le Web. Après l'épisode de Mad Men où un type se fait rouler sur le pied par une tondeuse, Vulture a publié un billet intitulé «Le GIF animé Mad Men que vous attendiez tous». Un autre exemple, cette scène du film Anchorman où Brian Fontana montre à Ron Burgundy son eau de toilette Sex Panther. Au lieu de citer les dialogues avec mes amis fans, je peux carrément citer la scène en postant le GIF sur mon blog ou en le mettant dans ma signature sur un forum. Un peu comme un sticker ou un t-shirt amélioré, le GIF est un moyen d'expression concis et efficace.

De l'art du GIF

Certains vont même jusqu'à Photoshopper des GIFs animés, comme celui où deux urinoirs apparaissent sur le pont du Starship Entreprise, et qui font passer William T. Riker pour un pervers; ou encore celui où Neo et Morpheus, du film Matrix, s'affrontent dans un concours d'origami sans merci. Un de ces maîtres ès bidouillage est un fana de sport qui habite à la Nouvelle-Orléans et qui s'appelle Terrance Donnels. Sous le pseudonyme LSUFreek, il a acquis une certaine notoriété en se payant la tête des sportifs, notamment avec ce Tiger Woods sérieusement amoché, un club de golf en serre-tête, et qui se prend un talon en pleine face.

Mais tous les GIFs ne sont pas crétins, certains sont même captivants d'inutilité. On pourrait presque parler d'art, tant leur intérêt est purement esthétique. Le site Sweet GIFs regorge par exemple de véritables tapisseries animées un peu culcul. L'intérêt de ce GIF, où Sally Draper de la série Mad Men tombe par terre tête la première, puis se relève, puis tombe à nouveau, encore et encore, est difficile à expliquer, mais c'est plus que de la simple mesquinerie; l'illusion d'un corps qui tressaute à l'infini a quelque chose d'hypnotique et de malsain à la fois. (Ça me fait un peu penser à ce qu'a fait le vidéaste Paul Pfeiffer en 1999 dans «The Pure Products Go Crazy», où un Tom Cruise en sous-vêtements s'agite et se tord à plat ventre sur un canapé –en fait un plan de la chorégraphie culte de Risky Business re-monté, transformé en boucle, et finalement dénaturé. À défaut d'avoir trouvé un GIF, voici une capture d'écran.) Sans oublier la série 2009 de GIFs animés de Jaime Martinez, qui rappelle la photographie 3-D mais aussi les vieilles cartes de baseball holographiques Sportsflics. Un format obsolète qui réveille ses semblables morts et enterrés. Essayez de faire pareil avec Minidisc.

Jonah Weiner – Traduit par Nora Bouazzouni

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