Sports

Comment réussir une bonne photo de sport

Yannick Cochennec, mis à jour le 23.10.2010 à 8 h 56

Il faut bien sûr être au bon endroit au bon moment, mais cela ne suffit pas.

Le sauteur à ski Dimitry Vassiliev à Innsbrück, REUTERS/Kai Pfaffenbach

Le sauteur à ski Dimitry Vassiliev à Innsbrück, REUTERS/Kai Pfaffenbach

Cette photo a fait le tour de l’Internet mondial en l’espace de quelques heures et de millions de clics à travers le monde. Elle met en scène le sportif le mieux payé de la planète, Tiger Woods, et a été prise le 2 octobre sur le parcours de Celtic Manor, au Pays de Galles, à l’occasion de la Ryder Cup, cette rencontre de golf opposant tous les deux ans l’Europe aux Etats-Unis.

En position délicate, le n°1 mondial tente de se recentrer sur le fairway, mais manque complètement son coup si bien que la balle va finir directement… dans l’objectif du photographe du Daily Mail, Mark Pain. Ce qui nous vaut ce cliché assez sensationnel pour diverses raisons. D’abord, Woods semble diriger la balle droit vers le lecteur que nous sommes, comme si nous étions sa cible. Il est ensuite notable de lire l’inquiétude qui se dessine sur différents visages, à commencer par celui de Steve Williams, le caddy de Tiger Woods en rouge à gauche. Et dans cette scène aux multiples figures, personne ne peut manquer à droite cet homme au cigare recherché plus tard par tous les quotidiens britanniques afin que l’on en apprenne davantage sur son identité et sur les raisons de ce barreau de chaise coincé entre ses dents. Rupesh Shingadia, c’est son nom, aura connu son quart d’heure de gloire. Et l’Internet en a fait une icône.

 

Cette photo fera partie à coup sûr des photos sportives de l’année. Peut-être décrochera-t-elle même un prix. La chance de Mark Pain pour la réaliser a correspondu à la malchance de Tiger Woods. Presque un hasard, sauf que le photographe était là où il le fallait au bon moment et que cela fait partie aussi du métier.

Comment réussir une bonne photo de sport? C’est ce que nous avons demandé à Stéphane Mantey, photographe à L’Equipe, lauréat en 2009 du prix Crédit Lyonnais-USJSF récompensant la meilleure photo de sport en France grâce à un cliché pris lors du Tour de France et auteur surtout de LA photo de l’année à savoir la main de Thierry Henry lors du célèbre France-Irlande du Stade de France. Une photo mise à la Une du quotidien sportif le lendemain de la rencontre, reprise et vendue dans le monde entier dans la mesure où elle était la seule à saisir l’instant aussi nettement. Les petits secrets d’une photo passée à la postérité et d’une profession où il est essentiel de savoir provoquer sa chance.

L’emplacement

«D’abord, il y a le hasard du positionnement. Lorsque se déroule une rencontre au Stade de France, L’Equipe délègue quatre photographes sur place. L’un est en tribune pour la prise de photos plus générales du match et les trois autres sont autour du terrain: deux suivent l’attaque de l’équipe de France, le dernier s’occupant de celle de la formation adverse. Par préférence, ce soir-là, à ce moment-là, c’est-à-dire lors de la première mi-temps de la prolongation, j’ai choisi de me situer à droite derrière le but irlandais, c’est-à-dire à 10m du poteau de corner dans l’un des emplacements désignés par l’organisation. J’aime cet endroit parce que lorsque les joueurs marquent dans ce but-là, ils partent presque toujours vers la droite, vers le banc de touche où se trouve le staff et donc plus ou moins vers nous. Sauf qu’après le but de Gallas, les joueurs de l’équipe de France partiront à gauche, mais cela n’aura finalement que peu d’incidence pour moi.»

L’appareil

«Photographiquement, le football se couvre avec deux boîtiers, un 400mm et un 70-200. Le 70-200 est un petit téléobjectif que l’on utilise généralement pour tout ce qui se passe dans la surface de réparation, pour, à l’arrivée, avoir le but quand il y en a un. Il ne vous permet pas de faire de l’«art», mais il assure l’essentiel. Le 400mm, qui grossit trop, ne permet pas de saisir ce genre de scène dans sa totalité. Je n’ai jamais trop bien compris pourquoi mes confrères qui étaient autour de moi sont restés au 400mm. La balle est arrivée sur Henry à partir d’un long coup franc en cloche. Dès que le ballon s’est élevé dans le ciel, j’ai lâché mon 400mm pour me saisir de mon 70-200. L’action s’est déroulée, j’ai shooté, mais je n’ai pas vu la main. C’est le technicien de L’Equipe, venu collecter nos disquettes au fil de la rencontre, qui me l’apprendra plus tard –car je n’ai pas le temps de voir mes photos dans un moment aussi proche du bouclage. Il me dira: «Tu l’as super bien.» Et moi je crois qu’il me parle du but de Gallas. Je tombe presque des nues quand il m’apprend que Henry a fait main.»

La bonne photo

«J’ai eu une chance: m’être trouvé à cet endroit-là. Je me reconnais un mérite: celui de ne pas m’être trompé d’appareil. Les représentants de l’AFP, AP et Reuters, qui étaient autour de moi, se sont «plantés» inexplicablement en restant au 400mm. C’est pourquoi la photo s’est si bien vendue partout car les trois principales agences mondiales l’ont manquée. Pour faire une bonne photo, au-delà de la technique que tout le monde peut appréhender, il faut être là, c’est vrai, au bon moment. C’est presque une lapalissade de le dire sachant que parfois, cela se provoque. Toujours en 2009, j’ai eu la chance de faire une autre photo intéressante et qui a notamment fait l’objet d’une double page dans Paris-Match. Elle a été prise à Marseille lors des émeutes consécutives à l’annulation du clasico OM-PSG pour cause de grippe aviaire. Nous étions là dans un autre type de «sport». Soudain, dans la foule des casseurs, un couteau s’est envolé. Dans un instant aussi violent, en tant que photographe sportif, il est difficile de trouver sa place. Etre au cœur de l’action, c’est s’exposer, notamment aux menaces physiques des casseurs qui vous disent clairement qu’ils vont s’en prendre à votre matériel. Etre trop éloigné est forcément un handicap. De poubelles en voitures, je me suis protégé comme je le pouvais et à un moment donné, je me suis davantage avancé après avoir repéré ce type qui tournait autour et que je trouvais bizarre. Mais là non plus, quand j’ai fait la photo, je n’ai pas vu le couteau dans la mesure où toutes sortes de projectiles volaient autour de moi. Je ne l’ai découverte que plus tard. Ma chance a été renforcée par le fait que la mise au point était très nette sur le couteau.»

Connaître le sport

«Pour faire une bonne photo de sport, il faut bien comprendre le sport que vous couvrez. Après mes études à l’école de photographie Louis-Lumière, j’avais pris l’habitude, par goût, d’aller photographier les courses automobiles à Montlhéry, aux Essarts. C’est ce qui me vaut peut-être ma «spécialité F1» à L’Equipe où je couvre au moins la moitié de la saison depuis cinq ans. Certains confrères estiment cette discipline ardue parce que nous sommes privés des corps à l’exception des têtes et des casques qui dépassent des voitures. Moi, je l’adore car cohabitent couleurs et vitesse qui me permettent de faire des effets. En revanche, je suis très mal à l’aise sur le volley-ball parce que je ne dois pas «capter» cette discipline. C’est le conseil que je peux donner aux plus jeunes tentés par la photo de sport. Avant de commencer à shooter, allez voir des entraînements pour comprendre comment cela marche, comment se déroulent notamment les enchaînements de mouvements d’un sport. En termes de résultat graphique, la gymnastique est un sport souvent gratifiant, notamment à l’exercice de la poutre, et l’on pourrait penser qu’il est «facile» de faire une bonne photo de gym sauf que le moment de grâce que vous pouvez capturer ne dure qu’une fraction de seconde. Tout le reste dans le mouvement n’est pas esthétique. C’est ce moment de grâce que vous devez apprendre à repérer dans l’espace pour pouvoir réussir votre cliché. Autrement, il est inutile d’appuyer sur le bouton.»

L’évolution de la technique

«Aujourd’hui, techniquement, il est plus facile de faire des photos de sport grâce à l’avènement du numérique dont on peut dire maintenant qu’il est au niveau de l’argentique, voire nettement supérieur dans des cas de basse lumière. En argentique, on pouvait travailler jusqu’à 1.600-2.000 ASA -le grain se voyait. Aujourd’hui, on va jusqu’à 10.000 ASA. Là où on en était au 250e de seconde, on évolue désormais au millième de seconde, ce qui permet de figer des mouvements. Avec les autofocus, vous n’avez plus besoin non plus de faire une mise au point en permanence comme c’était le cas notamment au football avec tous les joueurs qui bougent. Les nouvelles technologies permettent également de retravailler l’image, mais à L’Equipe, cette pratique est interdite. Il n’y a pas de graphiste, seulement quelques techniciens qui peuvent légèrement la retoucher et surtout la recadrer. Mais dans ce contexte même amélioré, un mauvais photographe reste un mauvais photographe. Car je le répète, ce que compte, c’est d’être au bon endroit ou au moins de tout faire pour s’y mettre. Sur les circuits de F1, nous sommes parfois à nous battre pour faire varier nos emplacements alloués de 20cm alors que l’on travaille au téléobjectif sur une action qui se déroule au loin, à des dizaines de mètres de nous. Mais ces 20cm correspondent à une différence de 10m sur la scène qui nous intéresse. Et ces 20cm peuvent tout changer.» 

Yannick Cochennec

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Journaliste
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