Culture

Eddy Mitchell, l'homme tranquille

Philippe Boggio, mis à jour le 22.10.2010 à 7 h 47

Eddy Mitchell, qui commence sa tournée d'adieu et sort un dernier album, est l'autre face, avec Johnny Hallyday, d'une même pièce de la France des années 60 désormais à la porte de la maison de retraite.

Concert pour le 50e anniversaire de Johnny, en 1993. REUTERS/Philippe Wojazer

Concert pour le 50e anniversaire de Johnny, en 1993. REUTERS/Philippe Wojazer

C’est l’autre monstre sacré. L’autre monstre, en tous cas, de longévité. 50 ans et des poussières, depuis l’aube des années 60. Un siècle et l’autre, les Trente Glorieuses et «le Déclin français», la croissance et la crise… Après Johnny Hallyday, son compère, ami et rival de scène, Eddy Mitchell, va tirer sa révérence. Il annonce sa mise à la retraite volontaire avec son humour habituel:

«le problème, ce sont les jambes, mon pauvre monsieur, ce sont les jambes». 

A 68 ans, parce qu’il a commencé à travailler très tôt, cela fait déjà treize ans qu’il perçoit sa pension de la Sacem… et il dit ne pas se voir faire encore le crooner, à 75 ans. Sa «dernière séance» est donc programmée pour cet automne.

Ses fidèles parient que celle-ci sera plus sobre que les adieux à rebondissements de son vieux compagnon. Six mois de tournée, dans des salles de spectacle raisonnables, hors des stades de foot du gigantisme hallydayen – comme himalayen – et, espère-t-on, sans crochet par l’hôpital. Un nouvel album, Come back, qu’il présente depuis le mardi 19 octobre, à l’Olympia. Un autre style, plus retenu, où certains voudront voir comme une critique du déballage médiatique et musical d’en face.

Curieusement, ces deux-là ont toujours été comparés, opposés l’un à l’autre. A la manière du duel éternel entre les Beatles et les Stones, il a fallu choisir son camp, Johnny ou Eddy, comme si l’un ne pouvait pas aller avec l’autre. En gros, un rock de brute, avec le premier, plus raffiné, avec le second. Ou à l’inverse, l’authenticité avec Johnny, le maniérisme avec Eddy. Les aficionados se querelleront toujours, quand les retraites des deux rockers auront été consommées. Leur commune mythologie semble être à ce prix. Phénomène assez curieux que cette mise en opposition.

Compagnons de route depuis leur 16 ans

Car dans l’histoire moderne, deux hommes ont rarement été aussi étroitement associés à une même cause. Le rock comme introduction à la France contemporaine. Ni depuis aussi longtemps. Il est proprement miraculeux que leur «combine» d’adolescents, après avoir projeté leurs destinées dans la même direction, à 16 ans, les ait maintenus proches, complices, «compagnons de route», même, jusqu’au seuil de la vieillesse, tout en permettant une gloire personnelle à chacun d’eux, sans que jamais ne soit rompu le pacte des limbes.

Tout dans cette histoire est invraisemblable, en fait. Deux gamins aussi mal préparés que possible à compter parmi les tout premiers révélateurs de la société de consommation. A eux deux, aucune diplôme. Pas même un certificat d’études.

Originaire du quartier de Belleville, fils d’un employé de la RATP, Claude Moine, alias Schmoll pour les copains, avant de devenir Eddy Mitchell, attendait l’avenir sous la protection fragile d’un emploi de coursier au Crédit lyonnais, près de  l’Opéra.

Avant d’être rebaptisé Johnny Hallyday, Jean-Philippe Smet occupait un banc, au square de la Trinité, avec le vague espoir de devenir chanteur. Abandonné par son père, puis par sa mère, élevé par sa tante, il ruminait déjà des chagrins indistincts à la guitare. Autour d’eux, assommantes, conservatrices et grises, les années 50 s’éternisaient.

Experts es surboums

Fréquentant le même quartier, et ayant, tous deux, le nez en l’air, Claude Moine et Jean-Philippe Smet étaient appelés à se rencontrer. Un même secret, en plus, allait les unir. Un jour de 1957 ou de 1958, aucun des deux ne se souviendra à quelle occasion, ils avaient l’un et l’autre, séparément, entendu un morceau de Bill Haley ou d’Elvis Presley. Le fameux Round around the Clock avait traversé l’Atlantique. Juste avant Be Bop a Lula, de Gene Vincent et Maybellene, de Chuck Berry. Et leur jeune vie en avait été définitivement retournée.

Ils savaient à peine où se trouvait l’Amérique. Ils ne parlaient pas l’anglais. Ils étaient fauchés, et donc parfois fauchaient les disques de rock’n roll, encore introuvables, sauf par les filières des troupes américaines en Europe. Mais ils étaient incollables sur l’histoire de cette musique et sa prise de pouvoir sur la jeunesse américaine. Ils se querellaient des heures durant pour savoir s’il y avait plus de bluegrass que de country dans les hoquets d’Elvis. Plus érudit, Schmoll vouait une admiration sans borne à un harmoniciste de Nashville, tout à fait inconnu à Paris, Charlie Mc Coy.

A eux deux, plus leur copain commun, Long Chris, plus quelques autres, ils composaient, en lisière des IIe et IXe arrondissements, une sorte d’avant-garde activiste de minorité éclairée. Ils avaient «la banane» comme les Blousons noirs, et souvent, faisaient croire qu’ils en étaient. Gravure de mode efflanquée, Schmoll s’était teint les cheveux en blond jaune paille. Jean-Philippe répétait devant la glace de l’armoire normande de sa chambre d’enfant les pauses déhanchées d’Elvis Presley.

Evidemment, les surboums des beaux quartiers les appelaient comme experts. Schmoll avait le meilleur jeux de jambes de ces catacombes du rock, dans la capitale, et Jean-Philippe chantait comme Elvis. Et quand s’ouvrit le Golf Drouot, toujours dans leur périmètre sacré, à la station de métro Richelieu-Drouot — un «nouveau franc» l’entrée, un Coca, et le droit de danser autour d’un jukebox Seeburg d’appartement, ils firent évidemment partie du premier cercle. Toute une jeunesse issue de la future classe moyenne montante allait bientôt investir le lieu et ses signes, ses looks et ses moeurs — en voie de libération. Mai 68 allait commencer là, dans un ancien mini-golf couvert, au premier étage du Café d’Angleterre.

La vie au Golf-Drouot

Mais les premiers temps, le Golf-Drouot était encore fréquenté essentiellement par la jeunesse dorée de la banlieue ouest, que déversait son point de rendez-vous, le Snack-Spot, le grand café de la gare Saint-Lazare. Hors du rock, sans lui, les filles du Golf-Drouot, plus belles, plus délurées que les jeunes vendeuses du quartier, n’auraient jamais jeté un œil sur les deux garçons. Aussi empotés, aussi timides et complexés l’un que l’autre. Schmoll, avec ironie. Jean-Philippe, sans. Longtemps, ils s’appuyèrent l’un sur l’autre. Déjà pour en faire un.

La suite est connue. La mue vers Johnny Hallyday et vers Eddy Mitchell. Le succès, hors échelle pour l’époque, tombé sur deux enfants de moins de 20 ans. Plus que cela: rois d’une planète inconnue – on dira même «un continent» : l’adolescence. Chefs de file, avec Sylvie, Françoise, etc, de ces teenagers qui allaient obliger la société française, démographiquement, économiquement, à leur donner la première place, et ce, même hors du marché du travail. Johnny, Eddy, inspirateurs lointains, involontaires, des lycéens descendus dans la rue, cette semaine…

On lança d’abord Johnny. Eddie se fit un peu prier. Il hésita quelques mois. Moins exhibitionniste que son copain. Peut-être moins de comptes existentiels à régler. Il pensa d’abord à partager, à passer par le secours d’un groupe. Fameux autant qu’anachronique: les Chaussettes Noires. Succès foudroyant. Un tube, surtout : Daniela (« la vie n’est qu’un jeu pour toi »).

De toutes les Idoles surgissantes, en 1960, Eddy Mitchell est certainement l’une des plus à contre-emploi, malgré sa crinière et son jeu de scène «distancié» sur Dactylo’Rock. Johnny batifole. Eddy se marie. Quand il part faire son service miliaire, heureusement juste après la guerre d’Algérie, il est déjà père de famille. Il profite de ses permissions pour se produire au Golf-Drouot. Mais il dessine aussi, il écrit. Il sera l’auteur de ses adaptations («pas de woogie-boogie avant de faire vos prières du soir») ou de ses chansons (Il ne rentre pas ce soir : « vous finissez vendredi »), composées avec son complice, Pierre Papadiamandis. Johnny s’éparpille dans la gloire. Eddy en profite pour parfaire son éducation.

Le repeignage de banane

C’est Johnny qui est le premier à Nashville, en 1962; il enregistre avec les choristes d’Elvis, les Jordanaires, et même avec le dieu d’Eddie: Charlie Mc Coy. Mais c’est Eddy Mitchell qui accompagnera le plus longtemps, des décennies durant, l’histoire, puis la légende des studios Sun, de la musique née au Tennessee ou à la Nouvelle Orléans, qui chantera, à Paris, avec les Jordanaires et son cher Charlie Mc Coy. Du rock, il est le vrai prof. Le pédagogue. Mais à la différence de son vieux compère, Tutti Frutti et Blue Suede Shoes ne sont pour lui que des dérivés musicaux, frénétiquement sexuels, de matrices plus anciennes.

Régulièrement, Eddie et Johnny, au concert de l’un ou de l’autre, chantent ensemble les standards de leur jeunesse. Ils ont même un gag: sortir un peigne court de la poche revolver de leur 501 et se repeigner «la banane»… Toutefois, sans renier son histoire, Eddie Mitchell a préféré explorer la country, le bluegrass, le blues et le jazz. C’est Johnny qui vit aux USA, mais c’est Eddy qui brasse les mythologies de l’Ouest. Connaissance encyclopédique du western – il a animé La Dernière séance sur FR3, 16 ans durant, Eddie Mitchell, chanteur, comédien, écrivain, collectionneur a, seul des deux, sans doute, «l’esprit Grande prairie», comme l’écrit Alain Souchon, dans l’album Come Back.

L’homme tranquille. Comme le titre du film. Plus posé que son ami. Plus réservé. Ou alors, pas la même façon d’exprimer son mal être. L’humour pour sauvegarde. Beaucoup plus de distance avec le milieu et sa bimbeloterie. On a longtemps vu Johnny à Saint-Tropez, mais Eddie est le seul des deux à toujours y posséder une maison, et à ne jamais s’y montrer. Tout est un peu comme ça, entre eux. Le feu et la glace, si l’on veut. Le rocker déjanté et le rocker sous contrôle. Mais allant toujours de paire, comme autrefois, au moins sentimentalement, dans l’idée, déjà, d’en faire un.

Philippe Boggio

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