Monde

La stratégie a changé en Afghanistan

Fred Kaplan, mis à jour le 22.10.2010 à 9 h 08

Les troupes américaines cherchent moins aujourd'hui à s'attirer la faveur des populations et plus à tuer et faire prisonniers leurs ennemis.

Un soldat américain en Afghanistan utilise sa lunette de visée pour surveiller l

Un soldat américain en Afghanistan utilise sa lunette de visée pour surveiller le terrain Erik de Castro / Reuters

Des représentants du gouvernement américain ont récemment déclaré qu’une nouvelle stratégie est en train de se mettre en place en Afghanistan, une stratégie qui s’éloigne des méthodes classiques de contre-insurrection (protection des populations, satisfaction des besoins élémentaires, promotion de la bonne gouvernance) pour se rapprocher des bonnes vieilles méthodes consistant à tuer et capturer des ennemis.

La contre-insurrection (ou «COIN» comme on l’appelle) n’est pourtant pas morte. De nombreuses troupes américaines sont toujours engagées dans de telles opérations. Des représentants et conseillers civils issus de plusieurs pays de l’OTAN mettent en place cette stratégie au sein des ministères à Kaboul ainsi que dans plusieurs districts provinciaux. La COIN est toujours considérée comme vitale pour la stabilité sur le long terme de l’Afghanistan.

Mais aujourd’hui, les officiers américains et de l’OTAN, les analystes du renseignement et certains fonctionnaires et conseillers considèrent également que nos objectifs dans cette guerre ne pourront être atteints dans des délais raisonnables par le seul biais de la contre-insurrection, ni par une stratégie à dominante contre-insurrectionnelle. Ce qui explique l’augmentation conséquente, ces trois derniers mois, du nombre des opérations militaires –mettant à contribution des drones, des bombes intelligentes larguées par des avions et des troupes des forces spéciales– contre les combattants talibans et, dans de nombreux cas, contre leurs chefs.

L’effet recherché est le même: maintenir la pression sur les insurgés talibans, désorganiser leur réseau de commandement et de contrôle, creuser le fossé entre les insurgés combattant sur le terrain et leurs chefs situés de l’autre côté de la frontière avec le Pakistan, afin de contraindre les premiers à se rendre ou à négocier leur ralliement au gouvernement afghan.

Selon les principes mêmes de cette stratégie, le processus contre-insurrectionnel doit avancer lentement mais sûrement, la présence des forces de sécurité et des services publics de première nécessité permettant de gagner les populations au gouvernement afghan, asséchant par-là même le soutien aux insurgés. Mais aujourd’hui, même certains avocats de la contre-insurrection considèrent que ce processus est bien trop lent –et par trop corrompu par les questions politiques afghanes– pour fonctionner de manière efficace.

Le président Barack Obama a régulièrement affirmé que la date butoir, qu’il a fixée au mois de juillet 2011, marquera seulement le début du retrait des troupes américaines d’Afghanistan et que l’ampleur et la vitesse du désengagement seront déterminées par les conditions sur le terrain. Mais il est manifeste que les citoyens américains sont de moins en moins nombreux à soutenir ce conflit. Quelques conseillers de premier plan de la Maison-Blanche tentent d’ailleurs de trouver des excuses présentables pour opérer un retrait anticipé. Quoi qu’il arrive, le temps nécessaire pour l’emporter par une seule stratégie de type COIN –de six à dix ans selon les plus fervents avocats de cette approche– est aujourd’hui considéré comme politiquement intenable.

En Afghanistan même, la COIN ne peut réussir qu’avec et par l’intermédiaire du gouvernement: les troupes américaines engagées dans ces opérations combattent –et le font savoir– au nom du gouvernement afghan. Or, selon tous les rapports officiels, le gouvernement du président Hamid Karzaï est à ce point déconsidéré au sein de la population –et à ce point incapable (ou si peu soucieux) de lui fournir les services les plus essentiels– qu’il ne peut constituer un partenaire fiable dans le cadre d’une telle stratégie.

Les troupes des Etats-Unis et de l’OTAN optent donc à présent pour des méthodes différentes, probablement plus rapides et manifestement plus expéditives, afin de contraindre les talibans à négocier.

Les frappes aériennes et les attaques des commandos ont toujours fait partie des opérations. La COIN est donc toujours partie prenante de cette stratégie plus radicale. Sans la sécurité assurée par la présence massive de troupes américaines au sol et sans les renseignements glanés par ces troupes au sein des populations locales, les troupes spéciales ne pourraient effectuer leurs missions et les pilotes d’avions comme les drones ne sauraient pas où frapper. Les deux stratégies – contre-insurrection et contre-terrorisme – sont, en ce sens, intimement liées. Ce qui a récemment changé est donc l’accent mis sur les deux pendants de cette approche, moins en termes de degré et d’intensité qu’en terme de priorité accordée à chacune des stratégies pour remporter la victoire.

Ce changement de priorité n’est pas cosmétique: il change le visage de cette guerre. Le manuel de contre-insurrection de l’armée a pour co-auteur le général Petraeus, actuel commandant des troupes américaines en Afghanistan. Ce manuel stipule que les guerres de contre-insurrection sont «longues par nature» et qu’elles requièrent «une volonté politique ferme et une patience extrême», ainsi qu’une « dépense considérable de temps et de ressources». Il ordonne à tous les soldats et officiers de protéger avant tout les populations et de ne pas trop se préoccuper de «la capture et de la mise hors de combat de l’ennemi». Le manuel précise même: «n’attaquez les insurgés que lorsqu’ils se mettent sur votre chemin.»

Peu de temps après avoir pris les commandes de la guerre en Afghanistan, Petraeus a déclaré que les combattants talibans et leurs chefs ne chercheront pas à négocier avant de considérer qu’ils sont vaincus. Mais ces dernières semaines, il a considérablement intensifié le type d’opérations que son manuel déconseille – les opérations consistant à «tuer et à capturer l’ennemi»– afin que les insurgésréalisent qu’ils perdent du terrain de plus en plus rapidement. «Petraeus a donné carte blanche aux gars des forces spéciales» m’a dit un représentant du gouvernement, dans toutes les régions d’Afghanistan où les talibans sont présents en masse: au nord, à l’est et au sud.

Et pas seulement les forces spéciales. Selon un rapport récemment déclassifié des forces aériennes, les appareils et les drones américains ont largué plus de 1 600 bombes et missiles ces trois derniers mois en Afghanistan, dont près de la moitié (700) pour le seul mois de septembre. Lors des trois mêmes mois, l’an dernier, 1 031 engins avaient été utilisés par l’aviation, dont 257 pour le mois de septembre. (Si le rapport n’est pas très clair à ce sujet, il semble que cette stratégie plus agressive n’ait pas entraîné une hausse des pertes civiles. Pour en savoir plus sur ce point précis, cliquez ici.)

Ce nouveau changement de stratégie semble avoir des effets palpables. Un officier supérieur m’a déclaré (et ses dires m’ont été confirmés par des fonctionnaires) que 300 chefs subalternes talibans ont été tués ou capturés ces trois derniers mois, dont un bon nombre de gouverneurs provinciaux et de districts, de formateurs et de responsables d’attentats à la bombe. Plus de 800 soldats ont été également tués et plus de 2 000 autres ont été faits prisonniers.

Les communications interceptées par les services de renseignement indiquent que les insurgés talibans sont, sur le terrain, bien plus dispersés et désorganisés, que leurs chefs ne peuvent pas rapidement leur fournir de nouveaux chefs lorsque les anciens ont été tués et que les remplaçants sont rarement aussi compétents.

Un officier supérieur affirme également que l’on a assisté à «quelques dizaines» de scènes de reddition, allant d’une poignée de soldats à plusieurs dizaines de combattants. L’un de ces épisodes, qui n’est pas encore terminé, voit 200 insurgés de la province du Helmand (au sud) marcher vers Herat, au nord-ouest, afin d’y déposer les armes.

Mais cet officier ne va pas jusqu’à considérer que ces actes de reddition ne sont que les prémices d’une capitulation en masse. Les 200 insurgés en marche vers Herat tentent d’échapper aux représailles d’autres talibans, ce qui démontre que même pour ceux qui sont prêts à le faire, capituler n’est pas une mince affaire. Surtout, les combattants afghans sont les héritiers d’une longue tradition de changements permanents d’allégeance (voir le premier chapitre de l’excellent livre de Dexter Filkin, The Forever War): ceux qui se rendent aujourd’hui pourraient bien reprendre les armes demain.

Mais il est des signes qui ne trompent pas. Un fonctionnaire américain, qui s’était pourtant montré sceptique sur l’issue de la guerre auparavant, a récemment écrit dans un e-mail: «une stratégie raisonnable est en place, avec des chances raisonnables de succès raisonnable.» Un conseiller de l’OTAN, qui ne cachait pas son pessimisme forcené il y a trois mois, déclare «aujourd’hui, je suis un adepte du verre à moitié plein»

Deux précisions s’imposent, que ces deux sources sont les premières à mentionner: Ces commentaires sont marqués du sceau de la prudence; ils ne sont en aucun cas des cris de victoire. Deuxièmement, il est ici question de progrès tactique, pas de succès stratégique.

Quand bien même  les attaques aériennes et les opérations des forces spéciales continueraient de tuer des insurgés, de maintenir la pression sur les survivants et de pousser les chefs talibans à s’asseoir à la table des négociations, la guerre ne serait pas finie pour autant.

Quel accord ces chefs pourraient-ils négocier? le général Petraeus a fixé comme condition préalable que tout taliban cherchant la réconciliation doit faire le serment de respecter la constitution afghane et le résultat des élections. S’ils acceptent, croiseront-ils leurs doigts pendant le serment et ne seront-ils pas tentés de s’en défaire rapidement? Si des troupes américaines peuvent demeurer sur place pour veiller à l’application de tels accords, le seul garant, au final, se doit d’être Karzaï. Acceptera-t-il de jouer le jeu jusqu’au bout sans exiger trop ou, au contraire, se dégonfler?

Car pour qu’un accord tienne et permette une stabilité politique, la croissance économique, des institutions judiciaires crédibles et le maintien des services public doivent être au rendez-vous. À cet égard, la théorie de contre-insurrection demeure valable –ce qui nous ramène à ce qui a rendu cette campagne de COIN si longue et si difficile: comment la croissance, la bonne gouvernance et les services publics pourraient-ils être au rendez-vous si le régime en place manque de légitimité sur le plan politique?

Une importante inconnue est par ailleurs constamment écartée du débat: l’attitude des combattants de l’Alliance du Nord, le groupe qui aida les troupes américaines à renverser les talibans en 2002. Ces combattants ont rendu les armes lorsque Karzaï est arrivé au pouvoir, mais certains spécialistes du renseignement –et de nombreux Afghans– craignent qu’ils ne prennent à nouveau les armes si les talibans venaient à accéder au pouvoir dans le cadre d’un accord de partage du pouvoir. Si tel est le cas, la guerre civile pourrait reprendre.

La fin de cette guerre semble donc se profiler plus clairement, mais la manière dont elle se soldera et ses lendemains demeurent aussi obscurs qu’autrefois.

Fred Kaplan

Traduit par Antoine Bourguilleau

Photo: Un soldat américain en Afghanistan utilise sa lunette de visée pour surveiller le terrain Erik de Castro / Reuters

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