Monde

La marissa, symbole de la désunion soudanaise

Slate.com, mis à jour le 07.11.2010 à 9 h 10

A peine quelques mois avant le référendum sur l'indépendance du Sud-Soudan, les déplacées sont persécutées parce qu'elles fabriquent une boisson nationale, légèrement alcoolisée.

Une déplacée soudanaise dans le camp de Zam-Zam à Al Fasher, dans le nord Darfour, avril 2010. REUTERS/Zohra Bensemra

Une déplacée soudanaise dans le camp de Zam-Zam à Al Fasher, dans le nord Darfour, avril 2010. REUTERS/Zohra Bensemra

KHARTOUM, Soudan — «Vous voyez ma maison? Vous voyez comment je vis?», me demande le chef. Il vient de Tonj, une ville située au sud du Soudan. Mais il vit maintenant dans une des banlieues les plus pauvres de Khartoum. Six bâtons forment la partie la plus robuste de la baraque où vit le chef et une vingtaine d'autres personnes. Le toit, fait d'herbe tressée et d'un matériau similaire au bambou, n'empêche pas la pluie de s'inviter à l'intérieur. Il n'y a pas de murs. Des enfants entre 2 et 10 ans s'approchent prudemment de moi, puis ils rient quand ils sont tout près. Plusieurs ont les cheveux orangés, signe de malnutrition. Aucun ne va à l'école. «Ça fait 21 ans que je suis ici, et je n'ai réussi à trouver ni maison, ni travail. Comment voulez-vous que j'envoie mes enfants à l'école?», a répondu le chef, indigné par ma question.

Pendant les deux décennies qu'a duré la guerre qui opposait le gouvernement soudanais –établi dans la région nord, principalement musulmane– aux rebelles –installés dans la région sud du pays, un territoire en majorité animiste et chrétien–, presque 2 millions de Soudanais, originaires du sud, sont morts. Et près d'un million et demi de gens ont fui cette partie du pays afin de joindre Khartoum, la capitale. Ceux qui ont réussi à atteindre la région nord, relativement protégée, ont été complètement marginalisés. Aujourd'hui encore, la plupart d'entre eux vit dans des abris de fortune sans eau potable ni électricité.

Comment se sentent les Sudistes?

La guerre a pris fin en 2005 grâce à l'accord de paix global nord-sud (aussi appelé CPA, «Comprehensive Peace Agreement»). Il stipule que les Sudistes du pays doivent prendre part à un référendum pour décider de leur indépendance. En juillet dernier, le Congrès national –le parti officiel au pouvoir– a promis aux habitants du Soudan du Sud toutes sortes de projets de développement à condition qu'ils votent en faveur de l'unité. (Celui-ci a également rétabli la censure de la presse locale en retirant des articles pro-indépendance.)

J'ai eu envie d'aller parler aux Sudistes. Où se sentent-ils chez eux, désormais? Et qu'en est-il de leurs enfants nés dans le nord et qui n'ont jamais vu le sud du Soudan?

J'étais occupée à noter les réponses du chef quand j'ai senti une petite tape sur ma jambe. «Regardez, regardez!» C'était la police qui arrivait. J'ai aperçu au loin des femmes courir se cacher derrière un bâtiment. Les policiers sont apparus, en uniformes bleus et armés de barres en acier et de fusils AK-47. Les femmes avaient toutes disparu.

«Vous voyez un peuple uni?»

Les policiers ont montré du doigt un endroit sur le sol et ont ordonné à un jeune de commencer à creuser un trou avec ses mains. Puis ils l'ont écarté et ils ont commencé à fouiller le trou avec leurs barres en acier, ne trouvant rien d'autre que de la poussière. Ensuite, ils ont fait quelques mètres, ils ont creusé un autre trou avec leurs barres, encore une fois sans résultat. Après deux-trois autres tentatives, la police a eu l'air de se lasser, ou peut-être qu'ils étaient juste un peu gênés de creuser des trous devant une kawadja (étrangère).

Dans le groupe provenant de Tonj, deux personnes parlaient anglais. «Qu'est-ce que vous voyez autour de vous?», m'a demandé l'un d'entre eux.

Ce que je voyais, c'était une dizaine de femmes déplacées et leurs nourrissons dans un camion d'une police armée, des Sudistes et d'autres enfants debout, au milieu de leur camp de fortune, et un groupe de policiers creusant des trous dans leur cour.

«Est-ce que vous voyez un peuple uni?», m'a-t-il demandé.

Un des fils du chef m'a expliqué que la police venait rafler les femmes déplacées car elle les soupçonne de fabriquer de la marissa.

Persécutées pour une boisson alcoolisée

Pour beaucoup de Soudanais du sud, la marissa, qu'on produit à partir de dattes et de sorgho, est une boisson traditionnelle, similaire à de la bière peu alcoolisée. À Khartoum, les femmes qui ont fui le Sud pour la capitale durant la guerre civile fabriquent et vendent de la marissa. Elles sont souvent les seules à subvenir aux besoins de leur famille, mais leur fort taux d'illettrisme ajouté à la discrimination généralisée à l'encontre des Sudistes dans le nord font qu'elles peinent à trouver du travail à Khartoum. Pour un grand nombre de femmes, la marissa, qui peut rapporter entre 0,70 et 1,40 euros par jour, est le seul moyen qu'elles ont de nourrir leurs enfants.

Le problème, c'est que les propriétés alcooliques de la marissa la rendent illégale sous les lois de la Charia que le Soudan applique. La fabrication de la marissa est passible de trois peines différentes. En général, les femmes les cumulent toutes: 40 coups de fouet, jusqu'à six mois de prison, ou une amende qui peut aller de 30 à 1.400 euros.

L'accord de paix de 2005 a fait du Soudan un pays régi par deux systèmes déterminés par la géographie: ainsi, la Charia serait appliquée dans le nord du pays et à tous les résidents, qu'ils soient ou non musulmans. La volonté du gouvernement soudanais de voir la Charia régir l'ensemble du pays a été une des questions-clé pendant la guerre. Cependant, avec l'accord de paix de 2005, s'est créée une commission spéciale pour les droits des résidents non-musulmans de la capitale nationale de Khartoum, supposée protéger les droits de ces habitants en particulier.

Joshua Dau, un Sudiste qui préside la commission, dit avoir eu du mal à mettre en oeuvre ces mesures de protection. L'accord exigeait la mise en place de tribunaux spéciaux pour les non-Musulmans, mais Dau indique que les membre de la commission n'ont pas réussi à obtenir l'accord du gouvernement.

Impossible aussi de le convaincre que, comme la fabrication de la marissa n'est pas considérée comme illégale dans la région sud du pays, elle devrait être tolérée dans la capitale nationale mixte. Il affirme également que ce ne sont pas les communautés nordistes qui se plaignent; en effet, la pratique traditionnelle du brassage des dattes existait au Nord-Soudan avant que le gouvernement actuel n'arrive au pouvoir avec son programme islamique particulièrement strict.

Un des officiers de protection détachés à la mission de l'ONU au Soudan m'a confié que la police effectuait régulièrement des raids sur les camps de déplacés, souvent en pleine nuit. De plus, certains policiers corrompus se servent des lois anti-marissa pour harceler et extorquer des pots-de-vin aux déplacés, même en l'absence de preuve qu'ils fabriquent la boisson. Pour ne pas passer 6 mois en prison, les femmes donnent tout l'argent et les biens qu'elles possèdent aux forces de l'ordre.

Dau explique que cette «justice-minute» s'applique aux femmes interpellées par la police soupçonnées de fabriquer de la marissa. Elles sont emmenées au commissariat, où le procureur général les inculpe, puis vont directement au tribunal pour être jugées. «On ne vous donne pas l'occasion de faire appel ni de vous défendre», explique Dau. «La plupart du temps, on ne laisse même pas intervenir la commission avant de prononcer votre condamnation.» Les coups de fouet sont administrés immédiatement, et s'il y a une peine de prison, on vous y conduit directement. Dau indique que la commission spéciale ne reçoit presque jamais de plaintes. «Les femmes se disent "En quoi ça pourrait m'aider de porter plainte, maintenant que j'ai reçu mes coups de fouet?"» Il explique également que la procédure d'appel est souvent plus longue que la peine de prison à purger, ce qui rend –encore une fois– inutile toute intervention de la commission spéciale.

Deng, séparée de ses enfants six mois

À environ 90 km de Khartoum, à Jebel Awila, un des camps de déplacés sudistes les plus importants, j'ai rencontré Jacqueline Deng, qui m'a raconté son expérience avec les lois marissa. Ayant fui le sud en guerre avec ses cinq enfants, Deng a réussi à se construire un abri avec de la boue séchée et des bâtons. Comme elle n'arrivait pas à trouver du travail, elle s'est tournée vers la fabrication de marissa. Une nuit, la police est venue l'arrêter, elle et plusieurs autres voisines. Elle a dû abandonner ses enfants, alors que le plus jeune d'entre eux, America, avait 4 ans. Elle ne les a revus que six mois plus tard. Elle raconte qu'en prison il y avait «beaucoup, beaucoup» de femmes déplacées et que la nourriture qu'on leur donnait n'était même «pas suffisante pour nourrir un chat». Quand elle eut purgé sa peine et qu'elle est retournée à Jebel Awila, elle a découvert que des voisins avaient pris soin de ses enfants, mais que sa maison avait été détruite.

Deng, comme de nombreux déplacés sudistes avec qui j'ai discuté à Jebel Awila, m'a dit qu'elle n'avait jamais entendu parler d'une commission spéciale. Et les chefs de communautés qui eux sont au courant se montrent cinglants: «Ils n'ont aucun pouvoir. S'il arrive quelque chose, ils ne peuvent pas nous protéger», m'a dit l'un d'entre eux. «Ils sont là seulement pour les conférences et pour la télévision; pour être vus par les gens», m'a dit un autre.

Si la situation est si difficile pour les Sudistes à Khartoum –alors que le Congrès national au pouvoir est en train de faire un ultime effort pour les encourager à voter en faveur de l'unité au référendum de janvier 2011–, à quel genre de traitement peuvent s'attendre ces déplacés si le pays finit par se diviser en deux? Si la communauté internationale s'inquiète à raison de la viabilité d'un nouvel Etat du sud sur un territoire qui n'a pas vu l'ombre du développement depuis l'époque colonialiste, elle ne doit pas le faire au détriment des 1,5 million de déplacés qui vivent aujourd'hui dans le nord du pays.

Rebecca Hamilton

Traduit par Nora Bouazzouni

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