France

Immigration: un déni de lecture

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 24.10.2010 à 15 h 03

Les médias ont cru lire dans l'enquête du sociologue Hugues Lagrange l'établissement d'un lien entre immigration et délinquance. Une levée de boucliers injuste.

Des policiers à Montfermeil le 1er juin 2006, REUTERS/Victor Tonelli

Des policiers à Montfermeil le 1er juin 2006, REUTERS/Victor Tonelli

Avant d’expliquer pourquoi certains aspects du modèle culturel de familles immigrées sahéliennes pouvaient avoir, dans le contexte des cités françaises, un impact sur la délinquance des enfants ainsi que sur un ensemble d’«inconduites», Hugues Lagrange avait pourtant mis ses meilleurs pneus antidérapants. Dès la quatrième de couverture du Déni des cultures, les lecteurs sains d’esprit qui ne vivent pas avec un complexe post-colonial permanent pouvaient comprendre qu’on avait à faire ni à une thèse essentialiste, ni à une accusation des familles immigrées africaines, ni à une relativisation de l’importance de la discrimination subie dans les quartiers difficiles par les derniers arrivants.

Rien de tout cela. Simplement l’auteur semblait y plaider pour la réintroduction d’une dose de prise en compte des pratiques culturelles dans une période marquée en sciences sociales par la prééminence des explications socio-économiques. Mais c’était apparemment la dose de trop. La levée de boucliers qui a suivi la publication de l’ouvrage illustre parfaitement ce Déni dont parle le sociologue. 

L’hypothèse culturelle, quésaco?

En quelques lignes: l’autoritarisme des pères peut être un problème pour l’intégration de jeunes d’origine africaine, le retrait consécutif des mères va dans le même sens. Une situation familiale observée par ce chercheur du CNRS qui va l’attribuer, au fil des pages, à un frottement entre les normes de la famille occidentale, celles de la famille sahélienne et un ensemble de reconfigurations que subit cette dernière dans l’expérience migratoire. Quant à la polygamie, certes très marginale en France, elle ne constitue pas vraiment un atout dans la course au diplôme qui engendre, dans notre beau pays, une pression écrasante sur les enfants dès les premières années de scolarisation.

350 pages de données quantitatives et qualitatives, recueillies pendant 7 ans auprès d’un échantillon de plus de 4.000 jeunes, étayent cette thèse a priori peu explosive… Le sociologue réintègre, dans son analyse des familles de quartiers de Mantes-La-Jolie, du XVIIIe arrondissement de Paris et de la banlieue nantaise, une approche par l’interaction culturelle.

Comme l’écrit Hugues Lagrange:

«S’il y a bel et bien aujourd’hui, dans les quartiers d’immigration, un problème culturel, celui-ci résulte moins d’un irrédentisme des cultures d’origine que des normes et des valeurs nées de leur confrontation avec les sociétés d’accueil. Ce sont les conditions de l’expérience migratoire, cette rencontre complexe et souvent douloureuse, tissée de conflits et de frustrations, qui engendrent une grande partie des difficultés.»

Les résultats obtenus par le sociologue montrent qu’une politique de prise en charge de la pauvreté gagne à s’intéresser aux parcours des groupes concernés. Exemple: c’est la dissolution de la famille, la monoparentalité ou les addictions qui expliquent l’échec d’enfants pauvres de familles d’origine européenne. C’est en revanche un excès de normes et une cohésion familiale très –trop– forte dans un contexte de relégation qui engendrent des problèmes dans le cas de familles d’origine africaine.

Climat politico-médiatique

Les médias qui relaient la publication de l’ouvrage se focalisent sur le lien immigration sahélienne et délinquance, en raison notamment de l’agenda politique: projet de loi sur l’immigration examiné à l’Assemblée, discours de Grenoble du président, propos de l’UMP sur le lien immigration – délinquance et, plus généralement, climat de méfiance envers les immigrés et de racisme latent. Mais en vérité, là n’est pas vraiment la question. Le problème, ça n’est ni le Sahel, ni la délinquance. Le malaise culturel autour de ce livre est bien plus profond.

C’est la réaction la plus prévisible, puisqu’elle est contenue dans le titre de l’ouvrage incriminé. Le répertoire des mots prêts à l’emploi augmente chaque jour: dérapage (classique), douteux (plus insidieux), sournois, qui provoque le malaise, est problématique, voire nauséabond, etc. Essayer d’en savoir plus sur les spécificités culturelles de groupes sociaux, se renseigner sur leur origine géographique, c’est pour toute une partie non négligeable de la presse française le premier signe d’une longue descente aux enfers vers les statistiques puis le fichage ethnique, voire le retour du fascisme. Résultat: toute discussion est terminée avant même d’avoir commencé.

«Le sociologue a t-il dérapé?»

Pourtant, malgré un article remarqué et bienveillant paru dans Le Monde, ou peut-être à cause de cela, une partie des médias plutôt familiers du travail des sciences sociales va magnifiquement illustrer la puissance de ce mécanisme de déni, à l’œuvre dès qu’il est question de s’écarter de l’analyse de classes… Le ton est donné dans Le Nouvel Obs: «le sociologue a-t-il dérapé?», se demandent les journalistes qui s’attachent dès lors à interviewer le suspect à la recherche de traces de sortie de route (notons qu’à l’inverse Jean Daniel soutient Hugues Lagrange dans son édito du 7 octobre). Télérama se contentera, comme Les Inrocks, de qualifier de «fumeuses» des interprétations qui ne lui plaisent pas.

D’autres simplifications hâtives seront relayées par l’hebdo culturel —quelle ironie– du type «Partir d’hypothèses racialistes (les Noirs sont comme ci, les Asiatiques comme cela…) est un pari scientifiquement intenable», alors que rien dans l’ouvrage ne va dans ce sens. Pourtant exigeante dans sa construction et le choix de ses intervenants, l’émission Ce soir ou jamais consacrée au Déni des cultures présentera le plus caricatural de ces faux-débats inné vs acquis, se transformant progressivement en un véritable procès du chercheur invité sur des chefs d’accusation complètement hors sujet.

Pour finir cette petite revue de presse des médias plutôt à gauche, notons qu’Arrêt sur Images et Rue 89 ne tomberont pas dans le panneau du dérapage raciste, consacrant un long article à ce livre «qui va ravir Zemmour et Sarkozy… parce qu’ils vont le lire à moitié». 

Lagrange ne nie pas le contexte social

L’ensemble de ces simplifications viennent du fait qu’il n’existe pas de facteur magique explicatif des comportements déviants, qu’il n’y a pas d’explication unidimensionnelle. L’introduction d’éléments anthropologiques dans l’enquête de terrain ne se fait pas, dans le cas qui nous intéresse, en niant l’importance d’autres dimensions. Dans son livre, Hugues Lagrange propose d’isoler, autant que faire se peut, des facteurs classiquement étudiés comme la catégorie socioprofessionnelle des parents, justement parce que cela fait des années que leur importance décisive est acquise et indiscutable. Il tente ensuite de comparer ce qui est comparable, à savoir des situations d’échec scolaire et de conduites délinquantes à niveau social équivalent, mais en distinguant les groupes étudiés selon l’origine de leurs parents. Ce n’est donc pas un brusque retour en arrière que propose le chercheur –il ne nie pas l’importance de l’origine sociale.

Lagrange consacre d’ailleurs de nombreuses pages aux discours néoconservateurs qui souhaitaient retrouver, autour du concept de «culture de la pauvreté», des justifications à leur volonté de remettre en cause les allocations de l’Etat. Car ces dernières étaient accusées d’entretenir les pauvres (en fait les immigrés noirs des Etats-Unis) dans une dépendance à l’assistanat… On est très loin, dans le livre d’Hugues Lagrange, de cette tentative d’innocenter les mécanismes sociaux inégalitaires pour mieux faire porter le poids de l’échec social sur ceux qui en sont les victimes. 

La récupération par l’extrême droite

L’atmosphère de chasse aux sorcières comme la mauvaise foi de certains commentateurs font le bonheur de la fachosphère et plus généralement de l’extrême droite française. Puis il y a eu ce «dérapage» journalistique du Point : alors que le magazine entendait justement rebondir sur Le déni des cultures pour dire des choses qui fâchent, voilà que la seule femme polygame dégottée en vitesse se révèle être… un jeune homme qui, fatigué d’être appelé pour illustrer la violence ordinaire des quartiers, a piégé le journaliste en imitant au téléphone la voix d’une femme à l’accent africain!

Pour comprendre pourquoi le livre de Lagrange n’est ni un dérapage, ni une thèse raciste qui avance masquée, il suffisait pourtant d’arriver jusqu’à la page 18 et de lire l’extrait suivant: face aux questions d’origine dans une société multiculturelle ou «post nationale», «cohabitent le silence gêné de ceux qui n’osent pas aborder ces sujets, et les simplifications bruyantes des briseurs de tabous professionnels qui ne craignent pas, eux, de s’emparer du terrain abandonné par les premiers.» C’est pour ne pas laisser la case culture à ces briseurs de tabous professionnels que ce livre existe. Et c’est plutôt une bonne chose.

L’autre accusation de dérapage vers l’extrême-droite tient à l’emploi du mot culture. Selon cette thèse, quand on dit culture, c’est qu’en fait on pense race sans l’avouer. Là encore, on ne peut faire plus à côté de la plaque. Si Lagrange ne parle pas d’ethnie, c’est parce qu’il ne sait que trop bien qu’il s’agit d’une euphémisation de considérations sur les races. Il sait aussi pertinemment que le nouveau racisme ne s’exprime pas en recourant aux jugements hiérarchiques entre les supposées races, ni même entre les cultures, mais en opérant une subtile modernisation nommée différentialisme. L’idée en est très simple : on est tous égaux, mais quand même vachement mieux chacun chez soi. Reformulation culturellement correcte du racisme bien éloignée des thèses défendues dans Le déni des cultures.

La re-traditionalisation ou le bricolage des identités culturelles

C’est au nom de l’amélioration des conditions d’accueil des différents groupes immigrés que Lagrange propose d’examiner la question sociale des quartiers sous un jour nouveau. L'auteur attribue attribue les conflits culturels entre culture d’accueil et culture d’origineà une re-traditionalisation. Qu’est-ce à dire? Que l’opposition à la modernité libérale, à l’égalité des sexes, à la laïcité ne vient pas des pays du Sud, mais d’une partie de la jeunesse française qui se réapproprie une partie de la culture de ses ascendants. Revival musulman en tête. Là encore il n’est pas question de faire le procès d’une culture lointaine inassimilable. Lagrange montre bien, au fil des pages et des tableaux statistiques issus de petits quartiers étudiés, que c’est en grande partie l’isolement de ces quartiers (ségrégation, ghettoïsation, relégation, etc.) qui a laissé le champ libre à cette réimplantation d’aspects d’une tradition bien plus fantasmée qu’incorporée aux patrimoine génétique des immigrés…

Autre contribution de Lagrange sur le thème des frictions culturelles, l’analyse brève mais pertinente de l’émergence d’un mouvement qui critique l’immigration «comme véhicule de valeurs réactionnaires». Revenant sur le cas Pim Fortuyn, le sociologue pointe l’ambivalence d’un nouveau discours d’extrême-droite qui peut militer pour la préférence nationale et le rejet des immigrés tout en se payant le luxe d’apparaître comme le défenseur du libéralisme culturel : droit des gays, émancipation des femmes, laïcité. Personne n’a finalement relevé ce néo-nationalisme qui pourrait bien faire des ravages en 2012, avec une Le Pen d’autant plus crédible sur ce créneau qu’elle est une femme et qu’elle a patiemment élaboré un discours plus propre et séduisant que celui de la génération de son père.

Guerre de chapelles en place publique

Interrogé sur France Culture à propos du fait que les médias n’avaient retenu de son livre que le lien immigration du Sahel – délinquance, le sociologue répondait: «Je vous retourne la question, puisque c’est la vôtre».

Certes, la thèse est dans l’air du temps, se plaignent les sociologues. Transfiguré en Zemmour du CNRS, Lagrange ne ferait qu’offrir une justification statistique et un brevet d’acceptabilité aux propos racistes de café du commerce. Mais à aucun moment les critiques ne semblent avoir remarqué que si Le déni des cultures est en passe de devenir un succès de librairie, c’est surtout grâce à eux… En fait tout se passe comme si, dans la déconstruction en règle de l’hypothèse de départ du chercheur, une quête obsessionnelle du dérapage avait été entreprise par ceux-là même qui ont savonné les routes à l’avance.

Le travail de Lagrange est réfutable et critiquable d’un point de vue méthodologique, comme toute contribution en sciences sociales. Il est durement attaqué par un ensemble d’articles mis en ligne par le sociologue Laurent Mucchielli sur son site ou par plusieurs chercheurs spécialistes de l’Afrique et des migrations sur Mediapart. Ces contributions critiques sont rédigées dans des styles qui mêlent allègrement le sérieux d’une thèse d’épistémologie à des procédés humoristiques ou à des exemples hors sujet destinés à ridiculiser le livre incriminé et son auteur.

Surmoi marxiste

Le résultat est contre-productif: la tonalité franchement condescendante des critiques des pairs révèle surtout la surprise d’un courant hégémonique des sciences humaines plus vraiment habitué à remettre en question ses présupposés idéologiques. Plutôt que de contrer Lagrange sur des bases solides, les chercheurs offusqués ont préféré se réfugier derrière l’argument d’autorité. Ce qui donne, en gros: le culturalisme est non pertinent parce que c’est du culturalisme et qu’on n'en fait pas en France… Pas sûr que le grand public en soit sorti très convaincu.

Il ne faut pas se laisser berner par les polémiques qui feignent de rester sur un pur plan méthodologique. L’affaire est profondément politique et largement passionnelle, d’où le malaise que la réintroduction du concept culturel provoque dans une tradition sociologique sous l’influence durable d’un surmoi marxiste (la structure de classes et les inégalités de position dans le système productif considérés comme le seul prisme d’analyse sociologique crédible).

Surmoi qui donne, au mieux de sa forme, Bourdieu, et dans les périodes moins inspirées, le débat sur Le déni des cultures. Si l’auteur n’est pas partisan de l’introduction de statistiques ethniques en France (leur préférant des données objectives comme le pays d’origine des ascendants), il est clair que son livre est une contribution importante à ce débat jamais terminé, dans lequel chacun propose «une sociologie de la nation telle qu’elle voudrait être et non telle qu’elle est».

Un sens commun de gauche?

Dans une tribune par ailleurs plutôt juste sur les dérives du nouveau réalisme, le sociologue Eric Fassin souligne qu’au final, les affirmations politiquement incorrectes d’un Lagrange ne font qu’entretenir un «sens commun de droite». Oui mais alors, si ce biais idéologique est repéré, n’est-il pas logique de supposer l’existence d’un sens commun de gauche qui serait —soyons fou— à l’origine du fameux déni? Lagrange n’est pas vraiment le briseur de tabou que les médias et les sociologues (et peut-être son éditeur?) ont construit. Dans une époque saturée de polémiques foireuses, de chasses aux dérapages et de crispations identitaires, il semble modestement nous dire que l’important n’est pas de penser bien ni de penser mal, mais de penser juste.

En évoquant les «cultures» dans son titre, Hugues Lagrange a voulu rouvrir quelques voies qui s’écartent d’un constructivisme qui tourne un peu en rond. En y accolant le «déni», il a sans doute pressenti que ça ne passerait pas si facilement. Le moins que l’on puisse dire est que son intuition s’est révélée exacte.

Jean-Laurent Cassely

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (990 articles)
Journaliste
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