Culture

Au cinéma, la mort paie

Ursula Michel, mis à jour le 25.01.2011 à 15 h 14

Dans «Biutiful», Javier Bardem interprète un père de famille atteint d'un cancer de la prostate. Un rôle à récompenses.

Javier Bardem dans «Biutiful» © ARP Sélection

Javier Bardem dans «Biutiful» © ARP Sélection

Mise à jour: en octobre, nous écrivions que Biutiful offrait un «rôle à récompenses» à Javier Bardem. Gagné: mardi 25 janvier, l'acteur, déjà prix d'interprétation à Cannes pour ce rôle, a été nominé aux Oscars.

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«Rien ne sert de jouer, il faut mourir à point» pourrait être le leitmotiv des acteurs qui veulent éclore. Rien de tel qu'une agonie sur grand écran pour capter l'attention, rafler les récompenses et devenir bankable. Du cancer, un grand classique indémodable, au sida, très 90', le cinéma aime les souffrants, les mourants, les incurables.

En 1970, Love Story bouleverse des millions de spectateurs. Ali MacGraw,atteinte d'une leucémie, condamnée par les médecins, exhale son dernier souffledans les bras de son bien-aimé. Le public est à genoux. Le cancer intronisé comme tragédie moderne, devenu moteur dramaturgique absolu, voilà ce que propose Love Story. Mais si le film est sans conteste le succès de l'année (il enterre Mash, Patton et Les Aristochats), il se distingue surtout par sa moisson de récompenses. La jeune actrice qui dépérit jusqu'à trépas empoche ainsi une nomination aux oscars (la seule de sa courte carrière)et un Golden Globe. A peine dix ans plus tard, elle cachetonne dans Dynastie, pas vraiment le programme rêvé pour une ancienne star.

Mais si Love Story a marqué une génération (et un style de film) c'est grâce à la réactualisation d'un mécanisme ancien, déjà à l'œuvre dans Roméo et Juliette de William Shakespeare. Ils s'aiment mais vont mourir. Sauf que là où le dramaturge usait d'une mort violente (poignard, poison) et délibérée (suicide), Love Story fait le pari d'un lent dépérissement, dominé par le destin, force externe, incontrôlable et injuste symbolisée par une maladie incurable. Le cancer, dans ce cas, offre une projection parfaite au public, plus inéluctable, plus contemporaine etsurtout plus universelle. Les réalisateurs vont alors vouloir se frotter au crabe, gage d'une réussite commerciale et critique.

En 2000, Karin Viard décroche un césar pour son interprétation d'une cancéreuse dans Haut les cœurs de Solveig Anspach, et Laura Smet en 2004 reçoit le prix Romy Schneider pour son rôle dans Les Corps impatients de Xavier Giannoli. En gros, dans une compétition, lorsqu'un acteur interprète un personnage malade et condamné, il est quasi sûr de remporter un prix. Le cancer se révèle un bon choix, car outre la perte de poids (ça impressionne toujours), l'acteur peut se raser le crâne (bonus s'il s'agit d'une actrice qui sacrifie sa crinière) et il est à l'envi mis en scène dans des situations humiliantes, qui susciteront une empathie et lui vaudra tous les hommages.

Passé maître dans l'art misérabiliste de la déchéance physique, Javier Bardem, après avoir hold-uper les plus prestigieuses récompenses internationales grâce à sa prestation légumineuse dans Mar Adentro (coupe Volpi à la Mostra de Venise, un Goya en Espagne, un European Film Award et une nomination aux Golden Globes), s'apprête à un deuxième tour de table. Biutiful d'Alejandro Gonzales Inarritu lui a déjà valu un prix d'interprétation au dernier festival de Cannes et ce n'est sans doute que le début. Découvrant qu'il est atteint d'un cancer de la prostate, Uxbal (Javier Bardem) tente de donner le change à ses enfants alors que les symptômes s'aggravent.

Rien ne nous est épargné dans ce film flirtant dangereusement avec l'impudique. Les pauses pipi de Javier se transforment en séances de torture sanguinolentes, son corps, transpirant d'habitude la testostérone latine, se décharne à vue d'œil et le pauvre sex-symbol finit par nous apparaître amaigri et vêtu d'une simple couche, type Pampers XXL.Volontairement excessif dans sa représentation de la maladie et de la dégénérescence physique qui l'accompagne, Inarritu offre toutefois un rôle à prix à Bardem. Le public sadique qui voit durant deux heures le personnage se battre contre le crabe ne peut que se déculpabiliser de ce voyeurisme en intronisant l'acteur qui l'a porté. Revisitation de la catharsis antique (purge par la représentation du mal), la mise en scène de la maladie exacerbe notre terreur d'être les prochaines victimes et notre pitié à l'égard des souffrants. Les applaudissements et les récompenses ne sont finalement que la manifestation de notre compassion et de notre soulagement.

Si le cinéma s'abreuve à la source du «Mal du siècle», la télévision s'intéresse elle aussi depuis peu à cette pathologie, produisant les mêmes conséquences de réussite. Ce n'est pas l'acteur de Breaking Bad, Bryan Cranston, qui récupère tous les prix d'interprétation depuis 2008, qui nous contredira.

So nineties...

Le cancer n'a pas le monopole cinématographique. Dans les années 1990, alors que le sida fauche plusieurs millions de malades de par le monde, le cinéma, gourmand de réel, ne pouvait pas laisser passer l'occasion d'offrir une victime au mal, un visage aux stigmates de cette maladie considérée comme une peste moderne. Jusqu'alors plutôt habitué aux rôles comiques (Splash, Big, Joe contre le volcan...), le jeune acteur Tom Hanks comprend l'enjeu que Philadelphia peut représenter dans sa carrière. On lui donne l'occasion d'une métamorphose physique (la perte de poids étant un étalon-mètre de la qualité du jeu d'un acteur aux Etats-Unis, jurisprudence Robert de Niro) et ainsi de jouer dans la cour des oscarisables.

Le succès est au rendez-vous du film de Jonathan Demme: oscar, Golden Globe... Mourir dans d'atroces souffrances rapporte. Mais le traitement cinématographique du sida s'apparente à un artefact scénaristique facile pour faire pleurer dans les chaumières. La séquence «grandiose» de Philadelphia, entre goutte à goutte et opéra, incarne à elle seule les limites de l'exercice. Le mal qui ronge le personnage (les constantes apparitions de la perfusion) souligné par le lyrisme de l'opéra, surligné par des filtres de couleur... Tout dans la scène tourne à l'emphase, à l'excès.

Les ultimes instants du film (et du personnage) n'évitent pas elles non plus l'écueil du «too much». Pourquoi maladie doit-elle rimer avec mièvrerie? Telle est la question qu'on est en droit de se poser face au déversoir émotionnel impudique infligé aux spectateurs. Peut-être la garantie du succès public et critique. Car si la ménagèrede moins de 50 ans s'émeut du spectacle de la mort, les académies, festivals et autres jurys aussi aiment pleurnicher devant des acteurs émaciés en phase terminale.

Mais les Français n'ont rien à envier à la petite faiblesse de leurs cousins d'outre-Atlantique sur le sujet. En 1992, Cyril Collard, alors séropositif, réalise Les Nuits fauves, film violemment sexuel qui choque le bourgeois. La mort prématurée du cinéaste trois jours avant la cérémonie des Césars lui ouvre les Champs-Elysées. Césars posthumes pour un auteur qui jouait un mourant...

En 1995 N'oublie pas que tu vas mourir de Xavier Beauvois, mettant en scène un jeune homme qui découvre sa séropositivité, se voit décerner le prix Jean Vigo et le prix du jury dufestival de Cannes. Seul peut-être Jeanne et le garçon formidable d'Olivier Ducastel et Jacques Martineau (1998) fait figure de contre-exemple qui confirme la règle. Le sida traité sous la forme d'une comédie musicale ne convainc pas. Le choix d'une forme dramatique plus légère, moins premier degré quant à la maladie, ne semble pas toucher autant que les scènes d'hospitalisation, les stigmates de la maladie de Kaposi ou les régimes maigreur spectaculaires.


Jeanne et le garçon formidable - Bande annonce FR

Entre traitement réaliste, plus ou moins poussif, ou allégorie, les préférences des pourvoyeurs de prix sont sans appel. Si vous souffrez en dedans et avec subtilité, passez votre chemin, l'oscar n'est pas pour vous. En revanche, si vous incarnez la souffrance jusque dans ses plus intimes replis physiques, entrez dans les panthéons des Grands.

Depuis peu, emboîtant scrupuleusement le pas à l'évolution des pathologies, le cinéma jette son dévolu vers d'autres malades, cadenassées dans un corpsprison. Ces nouvelles «égéries» de la maladie sur grand écran, victimes du Locked-in Syndrom, (Javier Bardem avec Mar Adentro ou plus récemment Matthieu Amalric dans Le Scaphandre et le papillon de Julian Schnabel, césar du meilleur acteur, entre autres récompenses, pour sa performance) ont intronisé l'acteur immobile, incapable de mourir malgré sa volonté d'en finir et se tournant naturellement vers l'euthanasie (sujet éthique encore éminemment tabou). Si la mort d'un personnage trouble les spectateurs, il y a fort à parier que le désir de mort et sa satisfaction délibérée déstabilise encore plus durablement le public, l'invitant inconsciemment à célébrer par un torrent de prix cet ultime acte. La réussite d'un acteur se mesurerait donc à son endurance face à la douleur (plus il encaisse, plus il gagne des points) et à sa mort (active rapporte plus que passive). Les bons comptes font les bons gisants. Mais mourir pour exister, quel étrange paradoxe... 

Ursula Michel

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Ursula Michel (85 articles)
Journaliste
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