Monde

Bruxelles, «catin du royaume»

Jean-Sébastien Lefebvre, mis à jour le 19.10.2010 à 14 h 57

La crise politique s'éternise, Flamands et Francophones s'écharpant autour de la réforme de l'État. Et certains soulignent combien Bruxelles se sent mal aimée dans cette histoire.

Devant le palais royal de Laeken, le 7 octobre 2010. REUTERS/Francois Lenoir

Devant le palais royal de Laeken, le 7 octobre 2010. REUTERS/Francois Lenoir

Les habitants de cette cité se définissent eux-mêmes en dehors de l'habituelle opposition Flamands/Francophones. Ils sont «Bruxellois». Un mélange de «belgitude». Alors que cette position centrale pourrait faire de la ville un élément unificateur pour ce Royaume déchiré par les querelles communautaires, il n'en est rien. En réalité, ils en sont plutôt les victimes.

Qu’est-ce que Bruxelles?

Une ville historiquement flamande, devenue avec le temps capitale du Royaume de Belgique et majoritairement francophone, mais toujours enclavée en Flandre. Sans oublier: siège des institutions européennes, de ses fonctionnaires, lobbystes et stagiaires depuis quarante ans. Pas simple tout ça, mais va falloir s'accrocher, le problème se complique encore.

Bruxelles est en fait composée de 19 communes autonomes: Etterbeek, Schaerbeeck, Saint Gilles, Ixelles, etc. Mais c'est aussi une région, tout comme la Flandre et la Wallonie, avec ses compétences, ses députés, son Parlement. Une région qui a la particularité d'être bilingue français/néerlandais... ce qui a son importance dans le système politique belge. Cela signifie que les «Communautés linguistiques néerlandophone et francophone» —autres entités locales avec de nombreux pouvoirs (l'enseignement par exemple)— ont leur mot à dire dans la gestion quotidienne en y important les querelles communautaires. 

Une région bilingue sans bilingues

Prise en sandwich par ces disputes, la ville en souffre. Premier exemple de taille: si Bruxelles est officiellement bilingue, les écoles ne le sont pas et par conséquent ses habitants encore moins.  

Conclusion? Il est difficile pour les Bruxellois de trouver un travail sur place puisque les bilingues sont privilégiés, donnant l'avantage aux Flamands, bien mieux éduqués sur le plan linguistique. Ainsi, le poumon économique connaît un taux de chômage de 21%, ce qui est trois fois plus élevé que celui de Flandre. Ce qui nous amène au deuxième problème.

Pillage économique

Riche sur le plan économique puisque représentant presque 20% du PIB belge, Bruxelles est méticuleusement détroussée par ses deux voisines: la Wallonie et la Flandre. Et cela grâce aux «navetteurs», terme désignant les 250.000 Flamands et 130.000 Wallons venant travailler à Bruxelles chaque jour mais payant leurs impôts dans leur région d'origine.

Ainsi, selon le magazine Trends.be, les transferts indirects venant de Bruxelles représentent 8,5% du PIB flamand (soit 16,5 milliards d'euros) et 11,8% du PIB wallon (soit 9,5 milliards d'euros). Sans ces milliards, les conséquences sont visibles: la ville a du mal à financer les infrastructures nécessaires à son développement économique et est obligé de mendier au niveau fédéral une dotation supplémentaire.  

Pas de changement en perspective

Alors que les principaux partis politiques du pays discutent en ce moment d'une réforme de l'État (allant vers plus d'autonomie pour les entités fédérées), Bruxelles est pourtant la grande oubliée des négociations, et ses besoins ne sont absolument pas pris en considération.

«Le système politique belge repose sur une base communautaire. Francophones ou Flamands. Or, cela ne répond pas aux besoins de cette ville-région mixte. Donc s'il est vrai qu'officiellement les négociations de réforme du pays se passent entre Flamands et Francophones, dans la pratique, les Bruxellois n'ont que bien peu de représentants et ne peuvent influencer les discussions vers un système qui lui conviendrait, reposant sur les régions», explique la politologue Caroline Van Wynsberghe de l'Institut de sciences politiques Louvain-Europe. Bien peu de chances alors de voir une réforme durable permettant à Bruxelles de récupérer ses milliards et de vivre sa «belgitude» en toute quiétude.

La catin du Royaume 

Pour organiser la résistance, certains citoyens se sont regroupés et tentent de convaincre via un parti politique nommé ProBruxsel. Les résultats sont encore limités puisque les listes n'ont obtenu que 2,4% des suffrages dans le collège néerlandophone et 1,7% dans le collège francophone de la région-capitale.

Dans une lettre ouverte aux deux leaders politiques vainqueurs des élections de juin dernier –Bart de Wever pour les Flamands et Elio di Rupo pour les Francophones– ProBruxsel qualifie Bruxelles de «catin du Royaume», celle que personne n'aime mais qui est bien utile.

«On me veut, on me désire... mais non pas comme une femme, qu'on voudrait chérir et couvrir de tendresse. On me désire pour mieux m'humilier, pour mieux me rabaisser... Comme une femme que l'on bat, pour la remettre à ce qu'on croit être sa place (…) Je suis devenue la catin du Royaume. Celle que tout le monde veut se payer, mais qu'on trouve si peu attirante, qu'on n'y mettra qu'un petit prix.»

Pour Caroline Van Wynsberghe, «ce parti est le symbole d'une identité bruxelloise en construction. Je suis certaine que cela est l'expression du ras-le-bol des habitants. Si le parti s'était un peu plus adapté au système électoral, il aurait pu décrocher un premier élu. Mais ils ne pourront vraiment percer que lorsqu'ils se professionnaliseront». Cette prise en main démontre aussi une chose: 40 ans de querelles communautaires n'ont pas altéré la volonté des Bruxellois de vivre ensemble.

A chaque crise politique, il est possible de voir apparaître aux fenêtres bruxelloises des drapeaux belges, manière pour les habitants de signifier leur attachement au pays et leur détachement par rapport aux querelles communautaires. La crise en cours a débuté en avril dernier. Pas la peine de préciser que les drapeaux commencent à devenir vétustes, décolorés et râpés. 

Jean-Sébastien Lefebvre

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