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Les journaux ne font pas la démocratie

Jack Shafer, mis à jour le 31.03.2009 à 9 h 10

Il est temps d'en finir avec cette idée!

Devanture d'un kiosque à journaux  Eric Gaillard / Reuters

Devanture d'un kiosque à journaux. Eric Gaillard / Reuters

On n'a jamais tant aimé les journaux américains qu'au moment où ils semblent agoniser. Cette semaine, le sénateur démocrate du Maryland Benjamin Cardin a proposé un coup de pouce fiscal pour venir en aide aux journaux en difficulté. Il s'agirait de les faire bénéficier des mêmes exonérations d'impôts que les organisations à but non lucratif.

Le piège, bien sûr, c'est qu'en tant qu'associations régies par l'alinéa 501 (c) (3) du Code des impôts, les journaux n'auraient plus le droit de soutenir de candidats ou de défendre telle ou telle loi. Si vous aimez NPR et PBS (la radio et la télé publique) et leurs jérémiades continuelles à propos de leur manque de moyens, vous allez adorer ces petits journaux qui bricoleront leur budget à partir de dons philanthropiques, de subventions de fondations, de campagnes pour recruter des adhérents et (comment ne pas le voir venir?) de financements du gouvernement.

Bizarrement, un tel élan d'amour pour les journaux a aussi fait son apparition au sein des cercles universitaires militants. Dans ces milieux, beaucoup reprochent pourtant à la presse de ne pas avoir vu venir la crise et pensent que tous les journalistes -sauf ceux du bureau de Washington du groupe de presse Knight Ridder- ont été complices de ce complot criminel qui a permis l'invasion de l'Irak par George Bush. Il y a deux ans, le journaliste Bill Moyers avait d'ailleurs bien résumé leur point de vue en se dressant contre l'idée que «les principales institutions de la presse» étaient «des gardiennes de la démocratie». Selon lui, «elles travaillent plutôt à nous cacher la vérité, que ce soit à propos de l'argent en politique, des coûts sociaux du libre-échange, des inégalités grimpantes, du regain de ségrégation dans les écoles publiques ou encore de cette dévastatrice fuite en avant de la dérégulation en matière d'environnement».

Alors que les journaux s'effondrent, certains intellectuels nous disent toutefois maintenant qu'ils sont une composante nécessaire de la démocratie. Samuel Schulhofer-Wohl et Miguel Garrido, de l'université de Princetown, voient un lien entre la fermeture du Cincinnati Post (qui tirait à 27 000 exemplaires) le 31 décembre 2007 et le déclin local de la participation électorale et du nombre de candidatures. Et ce, même si le Cincinnati Enquirer (200 000 exemplaires) subsiste. Robert W. McChesney et John Nichols, ceux-là même qui militent contre la concentration des médias et qui avaient demandé, l'an passé dans The Nation, «Qui débranchera les Big Media?», sont de retour cette semaine pour se lamenter sur la mort des grands journaux. Ils demandent des «politiques fiscales, des crédits et des subventions explicites pour faire des vieux médias qui restent des institutions stables et indépendantes». J'ai hâte de les entendre réclamer une subvention du gouvernement pour maintenir en vie le New York Post de Rupert Murdoch!

Quand il est question de démocratie, je m'adresse à Adrian Monck. Pour ce prof de journalisme, le rôle des journaux dans le fonctionnement de nos institutions n'est pas irremplaçable. La démocratie américaine a survécu pendant son premier siècle d'existence sans ce journalisme d'investigation responsable, auquel nous associons aujourd'hui la presse. Ce n'est qu'à la fin du XIXème siècle que ce type de journalisme a commencé à se répandre. Quand Thomas Jefferson disait qu'il préférait des journaux sans gouvernement plutôt qu'un gouvernement sans journaux, il ne faisait allusion à rien qui puisse ressembler à nos journaux locaux, comme l'explique Stephen Bates, prof de journalisme à l'Université du Nevada à Las Vegas et contributeur de Slate.com. La presse pré-moderne était prisonnière des partis politiques; ses pages étaient remplies de contenus partisans. Ce que Jefferson applaudissait, c'était que le fait que les journaux servaient de forums pour les débats (et parfois pour la calomnie), pas leur capacité à faire des révélations.

J'aime tant les quotidiens que je suis abonné à quatre d'entre eux avec mes propres deniers, alors s'il vous plaît ne me mettez pas dans le même sac que ceux qui les haïssent. Mais comme Monck, je pense que les citoyens pourraient trouver suffisamment d'informations pour voter et surveiller leurs élus même si, demain, il n'y avait plus aucun journal dans le pays.

Les partis politiques, les groupes d'intérêt et le gouvernement lui-même ont tous intérêt à ce que les élections et la démocratie soient en bonne santé. Mais même si le Washington Post n'avait soutenu personne pour la présidentielle et si le New York Times n'avait pas publié de biographies exhaustives des candidats, je suis sûr que les électeurs auraient trouvé eux-mêmes des informations pertinentes. Jusqu'à ce que la presse soit frappée par la crise, on entendait rarement les politiques ou les activistes bêler sur l'importance de la presse pour notre démocratie. La plupart du temps, ils ne faisaient que râler contre ces horribles journaux incapables de couvrir des sujets fondamentaux. Les seuls à avoir systématiquement une haute estime des journaux, ce sont les gens de la presse. Ils se félicitent que les journaux enrichissent la démocratie en dénonçant la pollution, les faux pas des politiques, les abus de pouvoir et la dangerosité de certains biens de consommation.

Vous croyez que j'exagère? Si vous êtes un fervent défenseur de la démocratie, il faut que vous sachiez qu'en majorité, les Américains se foutent que leur journal local vive ou meure. Un sondage publié le mois dernier par le Pew Research Center montre que moins de la moitié des Américains «affirment que perdre leur journal local handicaperait lourdement la vie civique de leur communauté». Je parie carrément que si on organisait un référendum pour abolir les journaux, ça pourrait passer dans de nombreuses villes.

Loin d'être incultes, les Américains qui, dans ce sondage, ont tourné le dos aux journaux, ont une bonne raison. Même un excellent journal ne sort chaque jour qu'une poignée de papiers pouvant, honnêtement, nourrir la démocratie. Une voiture piégée au Pakistan? La guerre de la drogue au Mexique? Des inondations dans la Dakota du Nord? Un meurtre en banlieue? Les bons plans pour manger thaï après minuit? La critique d'un concert de Britney Spears? De nouvelles idées pour servir les restes de dinde? Les résultats sportifs? Les cours de bourse? Parmi ces articles, peu sont susceptibles de donner soif de démocratie.

Et quand les journaux produisent effectivement cette sorte d'articles que les adorateurs de la démocratie vénèrent, la population fait rarement jouer son pouvoir démocratique. Comment expliquer sinon la persistance de la corruption politique dans l'Illinois, malgré la couverture admirable qu'en fait la presse? A l'Université de l'Illinois à Urbana-Champaign, on pourrait même sûrement démontrer que les investigations des journaux sur la corruption «abîment» la démocratie en augmentant le cynisme des gens. Ou que cette couverture abondante augmente la participation politique mais empêche la démocratie d'avancer en attirant trop de crétins. Ou encore que ce mauvais (mais bien attentionné) journalisme, très courant, ne rend pas la démocratie très attractive.

Cette insistance à associer journaux et démocratie m'agace, pas seulement parce qu'elle surestime la qualité et l'importance de la majorité du travail que font les journaux, mais aussi parce qu'elle exagère la capacité de la presse à faire de nous de meilleurs citoyens, des électeurs plus avisés et des contribuables plus éclairés. J'adore l'actualité sur papier, croyez-moi, c'est vrai. Mais je déteste voir les journaux réduits au rôle d'antisèche incontournable de la démocratie. Tout ce blabla à propos de l'importance des journaux pour la vie civique et la politique me rend finalement nostalgique de ces jours où, il n'y a pas si longtemps, tout le monde les détestait.

Jack Shafer

Cet article, paru sur slate.com, a été traduit par Aurélie Blondel.

Photo Eric Gaillard / Reuters

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