Les journaux ne font pas la démocratie
Il est temps d'en finir avec cette idée!
- Devanture d'un kiosque à journaux. Eric Gaillard / Reuters -
On n'a jamais tant aimé les journaux américains qu'au moment où ils semblent agoniser. Cette semaine, le sénateur démocrate du Maryland Benjamin Cardin a proposé un coup de pouce fiscal pour venir en aide aux journaux en difficulté. Il s'agirait de les faire bénéficier des mêmes exonérations d'impôts que les organisations à but non lucratif.
Le piège, bien sûr, c'est qu'en tant qu'associations régies par l'alinéa 501 (c) (3) du Code des impôts, les journaux n'auraient plus le droit de soutenir de candidats ou de défendre telle ou telle loi. Si vous aimez NPR et PBS (la radio et la télé publique) et leurs jérémiades continuelles à propos de leur manque de moyens, vous allez adorer ces petits journaux qui bricoleront leur budget à partir de dons philanthropiques, de subventions de fondations, de campagnes pour recruter des adhérents et (comment ne pas le voir venir?) de financements du gouvernement.
Bizarrement, un tel élan d'amour pour les journaux a aussi fait son apparition au sein des cercles universitaires militants. Dans ces milieux, beaucoup reprochent pourtant à la presse de ne pas avoir vu venir la crise et pensent que tous les journalistes -sauf ceux du bureau de Washington du groupe de presse Knight Ridder- ont été complices de ce complot criminel qui a permis l'invasion de l'Irak par George Bush. Il y a deux ans, le journaliste Bill Moyers avait d'ailleurs bien résumé leur point de vue en se dressant contre l'idée que «les principales institutions de la presse» étaient «des gardiennes de la démocratie». Selon lui, «elles travaillent plutôt à nous cacher la vérité, que ce soit à propos de l'argent en politique, des coûts sociaux du libre-échange, des inégalités grimpantes, du regain de ségrégation dans les écoles publiques ou encore de cette dévastatrice fuite en avant de la dérégulation en matière d'environnement».
Alors que les journaux s'effondrent, certains intellectuels nous disent toutefois maintenant qu'ils sont une composante nécessaire de la démocratie. Samuel Schulhofer-Wohl et Miguel Garrido, de l'université de Princetown, voient un lien entre la fermeture du Cincinnati Post (qui tirait à 27 000 exemplaires) le 31 décembre 2007 et le déclin local de la participation électorale et du nombre de candidatures. Et ce, même si le Cincinnati Enquirer (200 000 exemplaires) subsiste. Robert W. McChesney et John Nichols, ceux-là même qui militent contre la concentration des médias et qui avaient demandé, l'an passé dans The Nation, «Qui débranchera les Big Media?», sont de retour cette semaine pour se lamenter sur la mort des grands journaux. Ils demandent des «politiques fiscales, des crédits et des subventions explicites pour faire des vieux médias qui restent des institutions stables et indépendantes». J'ai hâte de les entendre réclamer une subvention du gouvernement pour maintenir en vie le New York Post de Rupert Murdoch!
Quand il est question de démocratie, je m'adresse à Adrian Monck. Pour ce prof de journalisme, le rôle des journaux dans le fonctionnement de nos institutions n'est pas irremplaçable. La démocratie américaine a survécu pendant son premier siècle d'existence sans ce journalisme d'investigation responsable, auquel nous associons aujourd'hui la presse. Ce n'est qu'à la fin du XIXème siècle que ce type de journalisme a commencé à se répandre. Quand Thomas Jefferson disait qu'il préférait des journaux sans gouvernement plutôt qu'un gouvernement sans journaux, il ne faisait allusion à rien qui puisse ressembler à nos journaux locaux, comme l'explique Stephen Bates, prof de journalisme à l'Université du Nevada à Las Vegas et contributeur de Slate.com. La presse pré-moderne était prisonnière des partis politiques; ses pages étaient remplies de contenus partisans. Ce que Jefferson applaudissait, c'était que le fait que les journaux servaient de forums pour les débats (et parfois pour la calomnie), pas leur capacité à faire des révélations.
J'aime tant les quotidiens que je suis abonné à quatre d'entre eux avec mes propres deniers, alors s'il vous plaît ne me mettez pas dans le même sac que ceux qui les haïssent. Mais comme Monck, je pense que les citoyens pourraient trouver suffisamment d'informations pour voter et surveiller leurs élus même si, demain, il n'y avait plus aucun journal dans le pays.
Les partis politiques, les groupes d'intérêt et le gouvernement lui-même ont tous intérêt à ce que les élections et la démocratie soient en bonne santé. Mais même si le Washington Post n'avait soutenu personne pour la présidentielle et si le New York Times n'avait pas publié de biographies exhaustives des candidats, je suis sûr que les électeurs auraient trouvé eux-mêmes des informations pertinentes. Jusqu'à ce que la presse soit frappée par la crise, on entendait rarement les politiques ou les activistes bêler sur l'importance de la presse pour notre démocratie. La plupart du temps, ils ne faisaient que râler contre ces horribles journaux incapables de couvrir des sujets fondamentaux. Les seuls à avoir systématiquement une haute estime des journaux, ce sont les gens de la presse. Ils se félicitent que les journaux enrichissent la démocratie en dénonçant la pollution, les faux pas des politiques, les abus de pouvoir et la dangerosité de certains biens de consommation.
Vous croyez que j'exagère? Si vous êtes un fervent défenseur de la démocratie, il faut que vous sachiez qu'en majorité, les Américains se foutent que leur journal local vive ou meure. Un sondage publié le mois dernier par le Pew Research Center montre que moins de la moitié des Américains «affirment que perdre leur journal local handicaperait lourdement la vie civique de leur communauté». Je parie carrément que si on organisait un référendum pour abolir les journaux, ça pourrait passer dans de nombreuses villes.
Loin d'être incultes, les Américains qui, dans ce sondage, ont tourné le dos aux journaux, ont une bonne raison. Même un excellent journal ne sort chaque jour qu'une poignée de papiers pouvant, honnêtement, nourrir la démocratie. Une voiture piégée au Pakistan? La guerre de la drogue au Mexique? Des inondations dans la Dakota du Nord? Un meurtre en banlieue? Les bons plans pour manger thaï après minuit? La critique d'un concert de Britney Spears? De nouvelles idées pour servir les restes de dinde? Les résultats sportifs? Les cours de bourse? Parmi ces articles, peu sont susceptibles de donner soif de démocratie.
Et quand les journaux produisent effectivement cette sorte d'articles que les adorateurs de la démocratie vénèrent, la population fait rarement jouer son pouvoir démocratique. Comment expliquer sinon la persistance de la corruption politique dans l'Illinois, malgré la couverture admirable qu'en fait la presse? A l'Université de l'Illinois à Urbana-Champaign, on pourrait même sûrement démontrer que les investigations des journaux sur la corruption «abîment» la démocratie en augmentant le cynisme des gens. Ou que cette couverture abondante augmente la participation politique mais empêche la démocratie d'avancer en attirant trop de crétins. Ou encore que ce mauvais (mais bien attentionné) journalisme, très courant, ne rend pas la démocratie très attractive.
Cette insistance à associer journaux et démocratie m'agace, pas seulement parce qu'elle surestime la qualité et l'importance de la majorité du travail que font les journaux, mais aussi parce qu'elle exagère la capacité de la presse à faire de nous de meilleurs citoyens, des électeurs plus avisés et des contribuables plus éclairés. J'adore l'actualité sur papier, croyez-moi, c'est vrai. Mais je déteste voir les journaux réduits au rôle d'antisèche incontournable de la démocratie. Tout ce blabla à propos de l'importance des journaux pour la vie civique et la politique me rend finalement nostalgique de ces jours où, il n'y a pas si longtemps, tout le monde les détestait.
Jack Shafer
Cet article, paru sur slate.com, a été traduit par Aurélie Blondel.
Photo Eric Gaillard / Reuters
Mis à jour le 31/03/2009 à 9h10









































Peut-être la vitalité démocratique
a-t-elle parfois pu s'apprécier
en fonction de l'existence
d'une presse plurielle ?
Suffisant pour expliquer
nostalgie et attachement !
Ceci rappelé, une modernité
n'en change pas moins la donne
de manière inéluctable.
Preuves en cours un peu partout.
En cours aussi, l'enquête causale
dans les cercles des victimes ;
la question n'est-elle pas plutôt
celle du relais des fonctions
exercées par cette presse
menacée d'extinction
lorsqu'elle était en forme ?
Lesquelles fonctions, d'abord ?
Information, opinion, distraction, promotion.
Nul doute que les quatre ont trouvé des exutoires
plus immédiatement avantageux que le passage
par les rotatives et la distribution dans les kiosques.
Avantages mais inconvénients inévitables aussi,
à penser autant du point de vue des rédactions
que de celui de leurs... clients (pour simplifier).
A chacun(e) son sentiment mais d'évidence,
ceux du flou des sources de référence
et de l'éclatement des périmètres
de partage devraient émerger.
Cette perte de lien vertical
est-elle être compensée
par un maillage social
plus fin, solide
et durable ?
L'évolution
des techniques
de communication
accorde-t-elle encore
assez de temps à l'esprit
pour nouer les ancrages culturels
qui font le terreau d'une civilisation ?
Publier un article qui met en question la sacralité des médias c'est étonnant. Cela fait partie ici d'une série d'interrogations sur l'avenir des médias papier, sur la recherche d'un modèle économique avec Internet et nous sort de l'auto-sanctification qui interdit toute critique, toute remise en question salutaire.
Il se passe vraiment quelque chose. Comme la crise financière va toucher aux fondements de la finance, la crise des médias aussi comme toute une série d'autres crises : l'école, la science bientôt qui voit ses effectifs d'étudiants fondre à grande vitesse. La santé, le politique, l'économique ne sont pas indemnes. Cela rappelle ce dessin animé où le personnage continue à courir avant de s'apercevoir qu'il est au-dessus du vide. Et là il tombe c'est la crise.
C'est cela la mutation de civilisation dont Internet est un accélérateur et un laboratoire.
Un monde se défait, celui qui était fondé sur la maîtrise des représentations mentales, culturelles, politiques, scientifiques. Si la gestion des signes a apporté un grand progrès d'humanité, la réduction du monde à ces signes, la croyance la plus répandue dans les classes avancées, en a été une déviance qui perturbe le progrès humain.
La finance, jeu de signes, système de signes, pour le meilleur et pour le pire. Les médias spécialistes de la mise en signes et de la distribution des signes. L'école maintenant réduite à la transmission des signes sans l'éducation. La science qui a cru pouvoir réduire le réel à des jeux de signes.
Or ce qui se révèle maintenant c'est que les signes ne valent que par le Sens (humain) qu'ils véhiculent, qu'ils expriment, qu'ils communiquent, qu'ils permettent de partager, qu'ils repèrent, qu'ils déploient en histoires, méthodes, processus, pratiques, développements, mises en perspective.
Les signes ne sont que des médiations intermédiaires, des moyens donc. Les médias ont donc ce rôle éminent non pas de jouer avec des signes et des représentations référentielles ou révérencielles mais de dire le Sens.
Passer des jeux de miroir (et de réflexion) aux engagements de Sens c'est sans doute un nouveau magistère à découvrir et déployer partout où des distributeurs de représentations seront disqualifiés par la mutation. Voir la musique, la video, etc.
Comment construire des représentations du Sens? Écriture, images, scènes, storytelling, déjà un champ de compétence, mais il faut y rajouter participations collectives, enjeux communs et nous voilà dans les espaces communautaires ou le Sens est appropriable.
De la figure sacralisé à la figure de l'inutile, il reste un pas à franchir celui d'une autre époque dont le niveau de conscience et les configurations collectives seront (sont déjà) différentes.
Les médias au temps des communautés de devenir c'est le vecteur privilégié du vivre ensemble et du devenir ensemble, à de multiples échelles.
La prospective ne consiste pas à observer le présent à la jumelle mais à en discerner le Sens au-delà des signes non seulement pour comprendre mais pour dessiner des voies possibles et désirables. (Le « Sens » subsume les acceptions du terme de sens et les rapporte à l'humain).
Si monsieur Shafer est nostalgique d'un endroit où tout le monde déteste les journaux, qu'il vienne en France.
En France, où être abonné à un journal quotidien est une incongruité. Où, si les journaux n'étaient pas soutenus par de grands groupes industriels ou financiers, ils auraient disparu depuis longtemps.
Et tout cela n'empêche pas le peuple français de voter beaucoup plus massivement que le peuple américain.