Ces expériences insolites qui pourraient inspirer l'école

Black Board, White Chalk / hellosputnik via Flickr, CC Licence By

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Depuis quelques années, des expérimentations pédagogiques pour le moins originales fleurissent aux États-Unis. Cinq exemples d'initiatives dont les éducateurs français pourraient s'inspirer.

La rigidité et la ringardise des écoles françaises est un sujet à la mode cet automne. Dans son essai intitulé On achève bien les écoliers, Peter Gumbel dénonce un système qui promeut l’effacement de soi plutôt que la créativité, et le livre de Richard Descoings (Un lycée pavé de bonnes intentions) (1) cite des élèves qui passent leurs journées «entre l'ennui et l'effroi». En septembre, le ministère de l’Education nationale a introduit quelques nouveautés, comme les enseignements d'exploration et les heures d’accompagnement personnalisé, mais on est loin de l’école rêvée par Jérôme Saltet et André Giordan dans leur récent ouvrage Changer le collège, c’est possible!, où ils imaginent des établissements avec journal, radio, potager et atelier de bricolage.

Pour examiner l’expérimentation scolaire débridée, partons aux Etats-Unis, où les éducateurs ne reculent devant rien pour tenter d’élever le niveau, particulièrement dans les établissements défavorisés. En partie grâce au soutien de plusieurs fondations privées, le pays s’est récemment transformé en un grand laboratoire d’expérimentations pédagogiques. Voici cinq projets américains commentés par trois personnalités françaises du monde de l'éducation.

1) L’éducation par les jeux vidéo

Et si la PlayStation ne servait pas qu'à divertir les enfants? C'est le pari de Quest to Learn (la Quête de la Connaissance), une école ouverte l’année dernière à New York. Cet établissement public met le jeu et la création multimédia au centre de l’expérience éducative. Jeux de rôle, création de jeux vidéo en classe, tout est fait pour capter l'attention des jeunes de l’ère numérique. Afin d’apprendre l'histoire de la Grèce antique, les élèves de 11 ans utilisent un jeu vidéo dans lequel ils sont des espions de Sparte à la recherche d’informations sur Athènes. Pour affiner leurs qualités rédactionnelles, les collégiens développent un projet de livre, puis développent un site Internet pour le promouvoir. En cours de géographie, ils deviennent des producteurs de télévision à la recherche du lieu idéal pour leur prochaine émission. A cette occasion, ils étudient plusieurs régions et créent des cartes multimédias. Le savoir est toujours mis en contexte et lié à un but pratique.

Même s’il ne préconise pas le règne absolu du multimédia, Sébastien Sihr, le secrétaire général de la SNUipp-FSU (écoles primaires), n’est pas trop effarouché par ce concept. «Une école qui évolue doit faire maîtriser les nouvelles technologies aux enfants», explique-t-il. De plus, introduire un peu de jeu en classe n’est peut-être pas inutile. «En France persiste une idée selon laquelle si on ne souffre pas pour apprendre, c'est qu'il y a un problème.»

2) Faire des maths en écoutant du hip hop

Pour réduire la souffrance de ses élèves en cours d’algèbre, un prof de maths californien s’est mis à rapper en classe. Son premier tube vous rappellera comment additionner les nombres décimaux. En 25 chansons et deux CD, Alex Kajitani (The Rappin’ Mathematician) , passe en revue les fondamentaux de l’algèbre, des fractions aux exposants. Après avoir surmonté le choc de voir leur prof se prendre pour Jay-Z en pleine classe, les élèves ont joué le jeu. Ils ont même fait des progrès. Récemment filmés pour le journal télévisé, on peut les voir chanter et danser au son de leur hip hop pédagogique préféré. Les CD, vendus à quelques milliers d'exemplaires, n’ont pas permis au rappeur mathématicien de se faire un nom sur la scène musicale. Mais M. Kajitani a été élu prof de l’année 2009 en Californie, et finaliste au niveau national, ce qui lui a valu de serrer la main de Barack Obama à la Maison Blanche.

Nous n'avons pas trouvé de rappeur pédagogique dans l'Education nationale, mais Alex Kajitani a déjà un fan en France: Jérôme Saltet, l’auteur du livre sur le collège. Pour lui, ce type d’initiative «est une excellente manière, courte, vivante, mais pas réductrice, de varier l'acte pédagogique».

3) Donner 20 dollars aux élèves qui ont des bonnes notes

Une telle mesure a été mise en place dans une centaine d’établissements en difficulté ces dix dernières années. En 2007, l’économiste Roland Fryer a décidé de mener une étude sur les impacts de ces incitations financières. Il a mis en place plusieurs systèmes de rémunération dans quatre villes américaines, où 18.000 étudiants ont été soudoyés pendant plusieurs années. Cela lui a valu des menaces de mort, mais sa réponse est toujours la même: «Certes, les enfants devraient vouloir apprendre par amour du savoir, mais ce n’est pas le cas. Alors, que faire?» Parmi les résultats de son enquête, on apprend que payer un lycéen 25 dollars lorsqu’il a des bonnes notes ne permet pas de faire augmenter le niveau. En revanche, payer des enfants de 7 ans 2 dollars par livre lu et par test de compréhension a eu un impact très positif.

Si ce modèle ne plaît pas à grand monde en France, Sébastien Sihr pense que l’initiative pose malgré tout une bonne question, celle du désir d'apprendre. «S’il n’y a pas d’élément moteur, on se heurte à un mur.» Un système du même genre a été mis en place en France: la cagnotte contre l'absentéisme. L'initiative de Martin Hirsch, expérimentée dans trois lycées professionnels de l'académie de Créteil, n'aura duré que d'octobre 2009 à juin 2009. «Il n'y a pas eu d'effet significatif sur l'absentéisme, donc Luc Chatel, le ministre de l'Education, et moi avons décidé de ne pas renouveler le dispositif à la rentrée. On arrête la cagnotte», déclarait alors Marc-Philippe Daubresse, successeur d'Hirsch à la Jeunesse et aux Solidarités actives.

4) Payer les profs comme des banquiers

Dans la nouvelle école «Equity Project» de New York, le proviseur n’a que faire de la pédagogie avant-gardiste ; il mise tout sur l’excellence des professeurs. Et pour attirer les génies pédagogiques du pays, l’école offre des salaires de 8.000 euros par mois, avec un bonus de 20.000 euros si le niveau général augmente. Pour sélectionner les heureux élus, le proviseur a sillonné les Etats-Unis pendant plus d’un an. De nombreux enseignants choisis viennent des meilleures universités du pays, et le prof de sport est l’ancien coach de Kobe Bryant, la star de la NBA. L’établissement reçoit les mêmes financements que les collèges publics voisins, et parvient à payer ces hauts salaires en éliminant une grande partie du personnel non enseignant. Après un an, les tests qui viennent d’être publiés sont décevants, et le niveau demeure très bas. Malgré tout, le directeur reste confiant. Selon lui, une année n’est pas assez pour mesurer l’influence de son équipe de stars.

Ce qui intéresse Jérôme Saltet dans cette idée, c’est le simple fait pour un proviseur de choisir ses enseignants. Selon lui, il faudrait pouvoir «les recruter sur leur talent de pédagogue, pas sur la profondeur de leur savoir».

5) Planter des tomates pour s’épanouir

Depuis que la chef californienne Alice Waters a décidé d’initier les écoliers au jardinage et à la cuisine en 1995, les écoles potagers font fureur aux Etats-Unis. Il y en a déjà près de 3.000 en Californie, mais la toute dernière vient d’ouvrir à Brooklyn. L’établissement est doté d’un poulailler, d’une cuisine et d’une serre, le tout fonctionnant entièrement à l’énergie solaire. Chaque semaine en saison, les jeunes passeront quelques heures à planter des légumes et à faire la cuisine. L’idée pédagogique est d’utiliser le jardin pour quelques cours de sciences –avec photosynthèse et érosion en direct– et d’habituer les jeunes à manger des produits frais pour lutter contre l’obésité.

Contrairement aux projets américains précédents, celui-ci existe déjà en France, particulièrement dans les écoles primaires et maternelles. Jean-Jacques Hazan, le président de la FCPE, est enthousiaste: «Avec un repas, on peut étudier les maths, les sciences, l’alimentation. C’est largement plus efficace qu’un cours magistral.»

Ces idées décoiffantes intéressent donc les éducateurs français, bien qu’elles soient fort éloignées du modèle de «l’école républicaine», plutôt centré sur la rigueur intellectuelle, au détriment du travail en équipe et des activités créatives. La lassitude du cours magistral a l’air bien ancrée, et même si peu rêvent des Etats-Unis, beaucoup regardent vers d’autres terres d’innovation, comme la Scandinavie. «Au Danemark, on ne considère pas qu’un élève réussit quand il a 17, mais quand il arrive à construire des choses et à échanger avec les autres, explique Hazan. Nous pensons qu'il faut transformer radicalement la relation pédagogique en classe.»

Claire Levenson

(Louis Haushalter a contribué à cet article)

(1) Disclaimer: Peter Gumbel est enseignant à Sciences Po, notamment à l’Ecole de journalisme. Johan Hufnagel, le rédacteur en chef de Slate.fr y enseigne aussi et il ne m’a pas demandé de citer son «confrère». Richard Descoings est le patron de Sciences Po.

Photo: Black Board, White Chalk / hellosputnik via Flickr, CC Licence By