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Etre enceinte impose-t-il de faire une croix sur l’alcool?

Libby Copeland, mis à jour le 29.10.2010 à 4 h 24

Zero alcool pendant la grossesse, Epop via Wikimedia

Zero alcool pendant la grossesse, Epop via Wikimedia

Si l'on en croit la culture populaire, le fait de boire de l'alcool pendant une grossesse revient tout bonnement à jouer à la roulette russe avec son fœtus. Qu'une femme enceinte décide de boire un verre de vin en public, et elle risque fort de passer aussitôt pour la mère la plus égoïste et la plus inhumaine qui soit. De récentes études indiquent que la science ne permet pas, à ce jour, de véritablement conclure quant aux dangers de l'alcool pour l'enfant, mais rien n'y fait – nous continuons de croire mordicus aux vertus de laprohibition, au point d'empêcher tout nouveau débat. Mais peut-être cela n'a-t-il rien d'étonnant – peut-être sommes-nous motivés par la morale tout autant que par la science.

Grossesse et alcool pas si incompatibles?

En Grande-Bretagne, une nouvelle étude vient de raviver la problématique. Les chercheurs ont soumis des enfants de cinq ans à des tests cognitifs et comportementaux. Ils ont découvert que les résultats des enfants de femmes ayant bu jusqu'à deux verres d'alcool par semaine ne différaient pas de ceux des enfants dont les mères étaient restées complètement sobres. Les enfants de ces buveuses modérées ont même obtenu de meilleurs résultats dans certains domaines (les exercices de vocabulaire, entre autres). Une étude australienne publiée au printemps va aussi dans ce sens: les enfants de femmes ayant bu modérément pendant leur grossesse présenteraient moins de troubles du comportement que les enfants des femmes ayant observé une totale abstinence. Les chercheurs australiens se sont demandés –question polémique – si, à petites doses, l'alcool n'aidait pas les futures mères à se détendre, ce qui améliorerait en retour la santé des enfants.

C'est ainsi que j'en suis venue à m'interroger sur l'abstinence, cette recommandation faite à toute Américaine durant sa grossesse. Pourquoi une telle sévérité? Pourquoi une telle intransigeance? Voilà bientôt quarante ans que nous savons qu'en consommant de grandes quantités d'alcool, la femme enceinte expose son enfant au syndrome d'alcoolisation fœtale. Mais lorsque les quantités sont plus faibles, il devient bien difficile d'être aussi catégorique. Faute de preuves du caractère inoffensif de l'alcool à petites doses, les Américains font valoir le principe de précaution. Mais ces faibles quantités d'alcool pourraient-être sans danger, et même bénéfiques. Pourquoi la communauté médicale ne dit-elle pas clairement à la fois ce qu'elle sait et ce qu'elle ignore? Pourquoi refuse-t-elle de laisser les femmes choisir par elles-mêmes?

Une toile pointilliste

Essayer de comprendre la recherche sur les relations entre les femmes enceintes et l'alcool, c'est un peu comme observer une toile pointilliste –votre sujet d'étude s'évapore au fur et à mesure que vous l'examinez, pour ne plus former bientôt qu'un amas de taches de couleur dépourvues de sens. Les chercheurs ne peuvent assimiler une femme enceinte à une rate gestante; il n'est pas question de l'enfermer dans un laboratoire et de la forcer à boire. Il est donc parfois bien difficile de faire la part entre causalité et corrélation. Les chercheurs responsables de l'étude britannique ont par exemple reconnu que les mères des jeunes enfants étaient issues de classes sociales différentes; les consommatrices modérées appartenaient à un milieu socio-économique plus élevé que les «abstinentes», ce qui permettrait d'expliquer pour partie la disparité des résultats entre les deux groupes d'enfants lors de certains tests.

La chercheuse Susan Astley (spécialiste du syndrome d'alcoolisation fœtale à l'Universitéde Washington) m'a également fait remarquer que l'étude ne s'était intéressée qu'à des enfants de cinq ans; or les problèmes de développement liés à l'alcool entraînant des troubles de raisonnement du niveau supérieur [higher order thinking] ne sont parfois détectés que quelques années plus tard. Astley souligne par ailleurs que l'étude n'a relevé que de légers problèmes chez les enfants de mères ayant beaucoup bu pendant leur grossesse; un résultat pour elle étonnant, qui la fait douter de la qualité de la méthodologie employée. L'étude australienne a elle aussi essuyé différentes critiques.

Plusieurs travaux de recherches tendent à s'orienter dans l'autre direction; c'est ce qu'explique la vulgarisatrice scientifique Annie Murphy Paul dans son nouveau livre, Origins. Selon ces études, «même une consommation modérée pendant la grossesse peut être à l'origine de troubles du comportement, de l'apprentissage et de l'attention chez l'enfant». D'autres travaux laissent penser que certains facteurs de risque (la pauvreté, le tabac, l'âge de la mère et même la vulnérabilité génétique) potentialisent les effets de la consommation d'alcool sur le fœtus, ce qui rend l'interprétation de ces études contradictoires encore plus complexes. Ultime casse-tête: il semble que les effets de l'alcool diffèrent selon le stade de la grossesse et la fréquence de la consommation.

Précaution et paternalisme

Autrement dit, chaque femme et chaque fœtus sont uniques; la même dose d'alcool absorbée neuf mois durant n'aura donc jamais les mêmes effets. Il est dès lors difficile de déterminer quelle dose d'alcool peut ou non affecter tel ou tel fœtus. C'est pourquoi les chercheurs ne peuvent s'accorder sur une limite à ne pas dépasser. «Il est impossible d'évaluer la quantité d'alcool qu'une femme enceinte peut consommer sans porter atteinte au fœtus», résument les Centers for Disease Control and Prevention.

Un gynécologue-obstétricien conseillera donc toujours à ses patientes de ne pas boire une goutte d'alcool; mais rassureront toujours la mère paniquée d'avoir bu deux verres avant de se rendre compte qu'elle était enceinte. «Je conseille toujours aux femmes qui désirent tomber enceinte de ne pas boire», explique Gideon Koren, qui dirige un programme d'enseignement et de recherche clinique (appelé «Motherisk») au sein de l'Hospital for Sick Children de Toronto. Car selon Koren, manque de preuves de nocivité ne signifie pas absence de nocivité. Il arrive qu'une femme enceinte prenne des risques vis-à-vis de son futur enfant pour préserver sa propre santé (traiter son asthme, par exemple), mais l'alcool est quant à lui a priori complètement superflu. Il précise cependant qu'il n'est pas certain du fait que la consommation d'alcool à petite dose soit néfaste pour l'enfant.

Dès lors que conclure? Les partisans du «deux précautions valent mieux qu'une» sont-ils raisonnables, ou tout simplement paternalistes? L'évolution des directives du département britannique de la Santé témoigne pleinement de ce dilemme. Il n'y a pas si longtemps, il indiquait que les femmes enceintes pouvaient boire jusqu'à deux  'alcool, et ce une ou deux fois par semaine. Le gouvernement est revenu sur cette directive en 2007, pour conseiller aux femmes de s'abstenir complètement, tout en admettant que cette décision n'avait pas été motivée par de nouvelles découvertes scientifiques. L'affaire a fait grand bruit; dans les pages du Times, les femmes ont jugé cette mesure «honteusement condescendante».

Le rôle de la morale

Il faut bien admettre que la simple idée qu'une femme enceinte consomme de l'alcool est aujourd'hui perçue comme une menace de nature morale; menace devant être réprimée par l'ensemble de notre culture. «[Nous] ne voulons pas dire qu'une femme enceinte peut boire unverre par semaine, de peur que les gens se disent: ''si on peuten boire un, pourquoi pas trois?''», expliquait Tom Donaldson, président de la Nationale Organizationon Fetal Alcohol Syndrome, aux journalistes d'ABC News en 2006. Le New York Post a récemment consacré un article aux femmes enceintes qui décident de consommer de l'alcool par petites doses; article mentionné sur un blog consacré à la maternité. Voici l'un des commentaires laissés à la suite du billet: «J'espère que vous profitez bien de votre grossesse alcoolisée. J'espère aussi que vous vous souviendrez de ce que vous avez fait à votre enfant lorsqu'il/elle naîtra et qu'il/elle souffrira du syndrome d'alcoolisation fœtale, ne pourra pas grandir, ne pourra pas apprendre ou calculer, sera plus lent que la moyenne, etc.».

Plusieurs historiens des sociétés ont relevé l'incongruité d'un type d'étiquette de mise en garde contre l'alcool, qui place les risques de malformations congénitales avant les dangers de la conduite en état d'ivresse, statistiquement beaucoup plus importants. «C'est l'alcoolisation des hommes qui présente le plus de dangers dupoint de vue de la santé personnelle et publique et de l'ordre social», souligne Elizabeth Mitchell, professeur de sociologie et d'affaires publiques à Princeton, dans son ouvrage Conceiving Risk, Bearing Responsability (paru en 2003). Les hommes ont plus tendance à abuser de l'alcool; ils «ont plus tendance à conduire en état d'ivresse et à provoquer des accidents mortels».

Malgré cela, c'est bien la consommation des femmes qui nous inquiète, ce qui est peut-être inévitable, étant donné l'image que peut avoir la grossesse dans notre culture. Armstrong m'a dit qu'après la publication de son livre, on lui a raconté toute sorte d'histoires – comme celle de cette femme enceinte qui désirait acheter une onéreuse bouteille de scotch pour l'anniversaire de son mari, mais qui s'est vue refuser l'achat par le vendeur du magasin. Difficile de ne pas arriver à cette conclusion: dans notre société, on passe au moins autant de temps à réprimander les femmes qu'à protéger leurs enfants. Après tout, comme le fait remarquer Janet Golden, professeur d'histoire à la Rutgers University, une culture qui se soucierait vraiment des membres les plus fragiles de sa communauté faciliterait l'accès aux soins des femmes enceintes alcooliques (qui sont moins que quiconque disposées à tenir compte des étiquettes de mise en garde) en leur garantissant que leurs autres enfants ne seront pas placés en familles d'accueil.

Pour ma part je suis partagée quant à cette propension à promouvoir l'abstinence alcoolique pendant cette période particulière de la vie des femmes. Je sais que face à l'incertitude, un message clair et concis peut avoir des avantages. Mais je pense également qu'en buvant un ou deux verres de vin pendant ma grossesse, je prends bien moins de risques qu'en conduisant – à jeun. Inutile de demander, du verre ou de la voiture, lequel m'attirera les regards les plus désapprobateurs...

Libby Copeland

Traduit par Jean-Clément Nau

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