France

Pourquoi ces jeunes manifestent pour défendre les retraites

Gilles Bridier, mis à jour le 19.10.2010 à 16 h 00

Non seulement la pédagogie gouvernementale pour expliquer la réforme des retraites n’a pas convaincu les jeunes manifestants, mais elle a réveillé un malaise plus général qui révèle une maladie nationale.

Des jeunes manifestent contre la réforme des retraites à Nice, le 15 octobre.

Des jeunes manifestent contre la réforme des retraites à Nice, le 15 octobre. REUTERS/Eric Gaillard

«Les jeunes» sont frappés par le syndrome de «sœur Anne»: ils ne voient rien venir. Et ils ont décidé de le dire dans la rue. Parce qu’il y a des années que la France s’occupe mal de sa jeunesse et qu’ils le ressentent. Et parce que la contestation à la réforme des retraites s’y prête. Car cette réforme-là brouille encore plus l’horizon.

De ce point de vue, la stratégie de communication de l’Elysée et du gouvernement a raté son objectif. Eric Woerth, le ministre du Travail qui porte la réforme, est arrivé avec un projet entièrement ficelé, pouvant être aménagé en périphérie mais dont le cœur (le recul de l’âge légal de la retraite) n’était pas négociable. Difficile, dans ces conditions, de parler de «négociations». En réalité, dès la présentation du projet, l’Elysée, le gouvernement et les cadres de l’UMP ont surtout multiplié les «explications» pour faire accepter le projet en s’adressant directement à l’opinion et en contournant les syndicats. Mais ces assauts de pédagogie ont apparemment raté leur cible.

Quand les interrogations peuvent mener au clivage…

Qu’en reste-t-il, lorsqu’on écoute les lycéens dans la rue? Que les seniors qui travailleront plus longtemps vont fermer un peu plus le marché du travail aux jeunes; raisonnement certes bien trop binaire, mais dont la logique fait mouche et que la communication gouvernementale n’est pas parvenue à rendre caduc.

Qu’entend-on aussi? Que les jeunes vont devoir travailler plus longtemps avant de prendre leur retraite, travailler notamment pour payer celles des générations précédentes, travailler plus pour toucher moins en ce qui les concerne. La communication officielle, en l’occurrence, a surtout créé de l’inquiétude.

Qu’entend-on encore? Qu’ils vont payer pour la retraite de leurs aînés, mais qu’à force de réforme il n’y aura plus de système de retraite lorsqu’ils y parviendront. Une preuve? Déjà aujourd’hui, les adultes se constituent des compléments de retraite, notamment assurance-vie (environ 1.400 milliards d’euros en France). Qu’en sera-t-il dans quarante ans? Les jeunes devront-ils payer deux fois les charges de retraites, celles de la répartition pour les générations précédentes et celles par capitalisation pour eux-mêmes? Autrement dit, alors que Nicolas Sarkozy répète qu’il veut sauvegarder la retraite par répartition, des jeunes manifestent leur manque de confiance dans la pérennité du système. On pourrait même entendre parfois les prémices d’un clivage intergénérationnel! Tout le contraire du système de solidarité à la française.

Quand la pédagogie du gouvernement rate sa cible…

La pédagogie sur la réforme n’a donc pas convaincu les jeunes générations qui ont même tiré des conclusions parfois contradictoires mais surtout en opposition avec l’objectif du projet, comme s’agissant de l’avenir de la répartition. Rien ne sert d’affirmer qu’ils n’ont pas compris: le message du gouvernement n’est pas passé, la pédagogie a fait un flop. Mais il est vrai qu’en choisissant de contourner les syndicats et de s’adresser directement à l’opinion publique, Nicolas Sarkozy et le gouvernement se sont privés du relais des partenaires sociaux pour expliquer le besoin de réformer et les objectifs d’une réforme.

C’était exposer la communication officielle à toutes les interprétations, toutes  les incompréhensions, toutes les simplifications. Le risque était grand, il n’a pas pu être évité… d’autant que l’inquiétude qui s’exprime aujourd’hui est révélatrice d’un malaise plus ancien et toujours aussi vif.

Quand une réforme crée de l’insécurité…

D’abord, le manque de visibilité du projet est préjudiciable pour les jeunes comme pour tout le monde. Le gouvernement a présenté une réforme qui devra être elle-même remise à plat dans une dizaine d’années. Qu’est-ce qu’un projet rendu si vite obsolète? Pour tous, l’incertitude sur le système des retraites au-delà de cette échéance est totale. Cette insécurité, environ quatre personnes sur cinq (globalement, les moins de 57 ans) la partagent en France, à commencer par les jeunes. Certes, nulle réforme n’a jamais un caractère définitif. Mais s’agissant de retraite, on serait en droit d’avoir une meilleure visibilité, de trente à cinquante années comme dans les autres pays qui ont pris le temps de projeter les nouvelles dispositions d’une réforme dans le temps, afin d’introduire un élément de sérénité. En France, on s’en est privé.

Quand le travail n’est plus un droit…

Ensuite, les accès à la vie active ne font toujours que s’entrouvrir pour les jeunes, alors qu’ils devraient les aspirer. A l’encontre de ce que l’on observe dans des pays comme l’Australie où on cherche à les attirer en ayant conscience qu’ils sont une richesse pour l’avenir, un pays comme la France leur tourne le dos. On réclame plus de pratique aux étudiants en prévoyant des stages dans les cursus, mais les entreprises en proposent peu. Pour en trouver, c’est le parcours du combattant. Pis: souvent, ces stages ne sont plus rémunérés alors que les jeunes fournissent un travail effectif parfois en lieu et place de salariés. Qui abuse qui? Et lorsqu’un jeune cherche une embauche, on attend de lui qu’il dispose d’une expérience professionnelle. Un mur de l’absurde, érigé au nom de la performance au travail et de la productivité.

Conséquence: un jeune sur quatre de 15 à 24 ans (et encore, sans compter les étudiants) est sans emploi. Et donc sans possibilité de trouver un logement, de contracter un crédit, de se sentir intégré à une communauté, de construire des projets de vie. Quant à ceux qui trouvent un emploi, c’est souvent en se déqualifiant. Pour les jeunes aujourd’hui, l’entrée dans la vie active, «ça se mérite». La rengaine est connue, mais personne ne change la partition. Désillusion, précarité, clivage…

Quand le passé pèse plus lourd que l’avenir…

On pourrait multiplier les exemples. On en retiendra qu’un: aujourd’hui, dans le budget de la France, les charges de remboursement de la dette publique ont dépassé le budget de l’Education nationale. La vie à crédit des adultes a pris le pas sur la formation de la jeunesse, le passé pèse plus lourd que l’avenir. Un bien mauvais symbole.

Le pire pour une nation, lorsque des jeunes manifestent leur malaise dans la rue, c’est qu’un fossé s’est déjà créé dans une population qui se scinde sur des critères d’âge, que deux mondes se sont formés et ne se fondent plus, que les adultes ont oublié leur jeunesse et que les jeunes se sentent exclus. Bref, qu’un pays ne se projette plus dans l’avenir. Alors, le malaise des jeunes devient l’affaire de tous. Et surtout de ceux qui ont en charge l’avenir du pays. Car c’est un véritable échec de gouvernement de n’offrir aucune vision qui n’aille au-delà de soi-même.

Gilles Bridier

Photo: Des jeunes manifestent contre la réforme des retraites à Nice, le 15 octobre. REUTERS/Eric Gaillard

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte