Culture

Le vendeur de livres qui ne lisait pas

Michael Savitz, mis à jour le 23.10.2010 à 8 h 52

Je passe 80 heures par semaine à ratisser les brocantes américaines avec un scanner-laser… et je n’en suis pas fier.

Le marché de livres d'occasion de Southbank, à Londres / Tom T. via Flickr CC License By

Le marché de livres d'occasion de Southbank, à Londres / Tom T. via Flickr CC License By

Je gagne ma vie en achetant et revendant des livres d’occasion. Je feuillette les ouvrages sur les étagères des bouquinistes et je parcours les ventes de bibliothèques à l’aide d’un lecteur de codes à barres. J’appuie sur le bouton, un laser rouge sautille, et l’écran LCD s’allume avec la valeur de revente. C’est un peu comme être Dieu dans un casino, mes jugements sont sûrs et simples, et je gagne toujours parce que je connais d’avance tous les mauvais paris. Le logiciel que j’utilise me donne le prix de marché sur Amazon Marketplace du titre que je viens de scanner, ainsi que son rang sur les listes de vente, pour que je connaisse immédiatement le niveau de la demande sur le livre. Je réalise toujours un bénéfice.

Le vendeur de livres qui ne lit pas de livres

Je suis presque sûr d’avoir eu vent de cette pratique consistant à acheter des livres avec des scanners-lasers en écoutant la Radio Publique Nationale, qui, autant que je m’en souvienne, fustigeait leur usage comme manquant de classe. Et, honnêtement, c’est vrai. Le marchand de livres, dans l’imaginaire intellectuel, est un littéraire qui rend service aux littéraires. Il n’a pas besoin d’un scanner, parce qu’il en sait beaucoup plus qu’un scanner. Je remplis une niche différente –je vend des livres de collectionneur ou d’importance uniquement par hasard. Je ne suis pas profond, mais je suis vaste. Mon client est toute personne qui a besoin d’un livre que j’arrive à trouver et qui peut m’apporter un profit.

«J’ai entendu parler de ce que tu fais», m’a dit un ancien de mon cours de maîtrise aux Beaux Arts. «C’est une façon très créative de t’éduquer».

«Je ne lis pas les livres» lui répondis-je.

«Mais tu les feuillettes, quand même?»

Non, je feuillette les livres uniquement pour voir s’il y a des marques ou des taches. 

Un autre ami, perturbé par l’intensité de mon manque de réflexion me dit: «si tu pouvais te spécialiser dans un certain genre de livre …» Oui, mais si je commençais à faire ça, je ne gagnerai qu’une fraction de ce que je gagne maintenant avec la méthode «du scanner-qui-sait-tout».

«ACHETE» ou «REJETTE»

Mon scanner se trouve au bout d’une cartouche qui entre dans un PDA Dell –une technologie qui est obsolète pour presque toute autre application mise à part celle-ci. Toute personne avec un smartphone peut scanner les codes à barres sur les livres, mais ces personnes ne sont pas exactement mes concurrents.

Les applications scanners de smartphones, qui interprètent les images photographiques des codes à barres et puis cherchent les produits correspondants sur le Web, marchent trop lentement pour être vraiment pratiques pour un professionnel. Mais avec le PDA et le scanner laser, je travaille à la vitesse d’une caissière dans un magasin.

Mon PDA me montre la gamme de prix que d’autres vendeurs sur Amazon demandent pour le livre en question. Ces listings me donnent une idée du prix à demander quand je mets à mon tour le livre en vente et quelle est mon espérance de gain. Le scan se fait rapidement et les prix sont sauvegardés dans une base de données d’une autre société que je télécharge sur l’engin. Si, selon les paramètres que j’ai entrés, le livre a suffisamment de valeur, le programme affiche «ACHETE» en vert en haut. S’il ne vaut rien, je vois s’afficher «REJETTE».

Quand j’ai débarqué dans le métier, je me réveillais chaque matin avec les doigts crispés après avoir passé la journée à chercher les livres et à les ouvrir pour dénicher le code à barres. En moyenne, seulement un livre sur 30 a une valeur de revente et mérite «ACHETE». Le débarras de quelqu’un ne vaut en général pas plus que le débarras d’un autre. Mais quand j’en trouve un de bien, j’ai le sentiment violent d’avoir accompli quelque chose, et je cache le livre immédiatement. (Parfois les revendeurs portent avec eux des couvertures qu’ils jettent sur leurs piles de trésors.)

80 heures par semaine

L’obsolescence de mon PDA fait écho à la marginalité de mon travail. Je dépends d’un engin qui n’a plus d’usage pour parcourir des bouquins dont les gens n’ont plus l’usage. Dans les magasins de revente et même lors des ventes de livres dans les bibliothèques, on laisse souvent les livres tous mélangés dans des cartons posés par terre. Je fouille dedans. Et s’il y a un autre type qui scanne à côté de moi –un concurrent– je vais plus vite. (Et il s’agit presque toujours d’un homme, à part les jumelles rousses type pom-pom-girl que je croise aux ventes de livres un peu partout à Chicago).

Au début, les livres que j’avais à vendre remplissaient une seule étagère. Puis deux étagères, et puis deux de plus –des grandes. Et puis les rayons au bout d’un placard et puis au bout d’un deuxième placard. Maintenant, j’ai à peu près 1.000 livres en vente sur Amazon. Quand j’ai le sentiment que quelqu’un est toujours en train d’acheter quelque chose, ça veut dire que les affaires vont bien. Ces derniers jours, je vends en moyenne 30 livres par jour. Je les descends des étagères, je les mets dans les enveloppes à bulles, je mets les timbres, et j’emmène les colis à un bureau de poste avant la fermeture –six jours par semaine. Après, je ressors pour chercher du stock, et plus tard, je passe la nuit à poster mes nouveautés en ligne –je décris les défauts physiques de mes livres et je détermine les prix. Je travaille jusqu’à 80 heures par semaine. 

Si je vois dans les listes de vente sur Amazon que je peux vendre le livre le jour même, il m’arrive d’accepter un profit inférieur à un dollar. Plus un livre est difficile à vendre, plus il faut que la vente promette un profit important. Vous apprenez à apprécier les aspects extérieurs superficiels d’un livre qui lui donnent sa valeur. Est-il brillant, a-t-il l’air neuf? Les polices ont-elles l’air modernes? Est-ce qu’il est beau, vise t-il un public de connaisseurs, et donc est-il cher? Vous pouvez presque toujours juger un livre par sa couverture. La valeur est proportionnelle à la taille, en général, donc les plus gros livres sont les découvertes les plus intéressantes. Un manuel scolaire dans son édition la plus récente peut être vendue pour 100 dollars même s’il est en très mauvais état. Vous ne regardez même pas les titres récemment sacrés dont la valeur s’est évaporée –tels les livres sur George W. Bush ou les différentes impressions des deux livres de Barack Obama– et vous apprenez quelles sortes de livres peu connus ont peu de chance d’être revendues: les romans de gare, les livres de jeunesse, tout ce qui porte sur les bénéfices diététiques du soja.

De même, ça vaut rarement la peine de se pencher sur un livre qui est vraiment ancien ou qui n’a pas de code à barres (ce qui indique, en général, qu’il est vieux). Je ne doute pas d’avoir laissé passer des livres anciens qui avaient une véritable valeur. J’ai un smartphone en plus du PDA pour chercher en ligne quand je tombe sur des ouvrages intéressants qui datent d’avant l’ISBN. Mais cette recherche ne paie presque jamais. Mon métier est noyé sous les artéfacts de pensée et les expressions que notre culture ne cherche pas à conserver. Et, bien sûr, le nombre d’objets que la culture conserve est encore plus restreint. Si suffisamment de monde veut lire une œuvre historique, on la ressort dans une nouvelle édition. La plupart du temps, je trouve des éditions anciennes, parfois en très bon état, mais aussi souvent jaunies et pourries, dont presque toutes finissent à la poubelle après mon passage.

Compétition entre les livres et les vendeurs

Il y a une compétition constante entre les livres pour appartenir à la petite minorité qui ne passe pas directement à la poubelle. Des adultes dans des tennis blanches bien confortables attendent à la porte lors de l’ouverture des ventes de livres, portant des containeurs en plastique au-dessus de leurs têtes. Nous bossons à fond jusqu’à que tous les livres intéressants soient partis. Les vendeurs d’occasion sont presque toujours polis entre eux dans ces situations; nous nous comprenons. De plus –en tant que des personnes qui travaillent presque toujours toutes seules et qui sont descendues au dernier rang du prestige professionnel– nous ne sommes pas à l’aise avec l’idée d’une concurrence ouverte. 

Dans les magasins dédiés aux ventes d’occasion, la concurrence est plus fantasmatique. La plupart du temps, vous ne croisez pas les pillards, mais vous savez quand ils sont passés. Je peux souvent constater à distance le sac –relatif– qu’un dépôt de livres a subi, un constat qui est basé sur des signes qui ne sont pas toujours objectifs; il s’agit d’intuition. La première personne qui trouve un nouveau dépôt de livres va essayer de prendre tout ce qui a de valeur, donc la virginité est primordiale. Pour augmenter vos chances, il est important d’installer et de protéger votre territoire. Il y a certains magasins où je vais presque tous les jours. Ce comportement instaure un cercle vertueux: si d’autres revendeurs trouvent peu de choses, ils viendront moins souvent, et je trouverai encore plus.

L'argent de la honte

Il y a de la concurrence dans l’industrie du livre d’occasion parce qu’il est en fait possible de gagner sa vie en faisant ce que je fais. Je vois mes concurrents mettre leurs trouvailles dans des voitures potables, parfois avec l’aide de membres de leurs familles. Un bon lot de livres trouvé d’un coup peut être revendu pour plusieurs centaines de dollars. En faisant preuve de diligence, quelqu’un qui travaille seul peut gagner jusqu’à 1.000 dollars par semaine; avec une implication encore plus importante ou l’aide d’une épouse ou d’un enfant, l’entreprise peut rapporter plus, surtout une fois qu’un fonds est constitué.

S’il est possible de gagner relativement bien sa vie en vendant les livres en ligne, pourquoi le travail est-il tellement honteux? Je ne suis pas le seul à avoir ce sentiment; je le vois dans la contenance des autres collègues quand ils sortent leur PDA à côté des clients normaux qui regardent poliment les livres. Le sentiment que cette profession est déshonorante est confirmé par les notices sur les publicités pour les ventes de livres dans les bibliothèques où on peut lire que les «Appareils électroniques sont interdits», bien que cette règle ne soit probablement pas dans l’intérêt financier des bibliothèques. Des personnes scannant les livres sont parfois expulsées des magasins, mais cela ne m’est pas encore arrivé.

Je n’ai eu qu’une seule confrontation en faisant mon travail, avec un homme d’un certain âge, en banlieue. Nous étions dans la salle de vente d’une bibliothèque quand je l’ai entendu dire à son ami qu’ils étaient entourés de cons –c'est-à-dire de gens en train de scanner les livres. «C’est un travail» répondis-je, mais je me sentais mal et je n’ai pas eu le courage de le lui dire directement. «C’est une bibliothèque ici!» cracha-t-il, «vous ne travaillez pas ici –vous ne travaillez pas à la bibliothèque!» Il m’a dit qu’il avait 10.000 livres chez lui, et qu’il les avait tous lus. Une douzaine d’autres personnes continuaient à scanner calmement. Plus tard, dans le parking, mes camarades m’ont montré un peu d’empathie, mais ils ont très rapidement commencé à parler de leur travail avec la même réserve que j’avais montrée avec mon contestataire.

Un vendeur de livres bibliophile, ou toute autre espèce de revendeurs de marchandise d’occasion, ne se serait jamais fait interpeller comme ça et ne serait jamais fait traiter de cette manière. Les fanatiques de disques en vinyle sont, évidemment, des fanatiques de musique. Le marchand de vêtements vintage ou d’articles ménagers anciens, quand il considère une pièce, peut évaluer la qualité de l’artisan et la beauté avec le même œil qu’il emploie pour juger sa valeur.  Mais la valeur esthétique d’un livre –sa qualité littéraire– n’a rien à faire avec sa condition physique. D’ailleurs, les bibliothèques sont faites pour les lecteurs et non pas pour les gens qui voient le profit sur les rayons. Quand je travaille avec mon scanner et qu’il y a quelqu’un à côté de moi qui achète les livres par désir de les lire, je sens que mon énergie est mal dirigée, focalisée étroitement sur le présent, et je deviens jaloux. Quelqu’un qui feuillette les livres le fait avec une curiosité diffuse, détendue, une sorte d’ouverture d’esprit qu’il a apprise en lisant. A votre santé cher lecteur. Un jour, je serai de nouveau comme vous. 

Par Michael Savitz. Traduit par Holly Pouquet

Photo: Le marché de livres d'occasion de Southbank, à Londres / Tom T. via Flickr CC License By

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