France

Sécurité: le PS met de l'ordre dans ses idées

Bastien Bonnefous, mis à jour le 17.11.2010 à 15 h 40

Traînant comme un boulet la lutte contre l'insécurité, le PS espère se refaire une santé en misant sur ses élus locaux.

REUTERS/Charles Platiau

REUTERS/Charles Platiau

Le Parti socialiste se réunit ce 17 novembre à Créteil pour discuter de sécurité.


Les chantiers du PS pour la sécurité
envoyé par PartiSocialiste. - L'actualité du moment en vidéo.

Dans une tribune dans le Monde, Martine Aubry explique que «le droit à la sécurité» est «une exigence absolue». La première secrétaire du PS, qui estime qu'«au plan national la gauche est sur ce sujet souvent caricaturée», fustige un «fiasco» de la politique sécuritaire de Nicolas Sarkozy et prône «une politique du résultat plutôt que du coup d'éclat». Nous republions notre article sur le PS et la sécurité.

***

Non, Nicolas Sarkozy n'est pas fou. Si le chef de l'Etat met autant l'accent sur la question sécuritaire à l'approche de 2012, c'est parce qu'il sait que ce thème est l'un des rares où il devance systématiquement le Parti socialiste dans l'opinion. De récents sondages [pdf] le montrent une fois encore, comme celui de LH2 réalisé fin septembre pour le Nouvel Observateur selon lequel 26% des sondés estiment que la gauche ferait «moins bien que la droite» dans la lutte contre l'insécurité, et 43% pensent qu'elle ferait «ni mieux ni moins bien». Seuls 24% des Français considèrent que les socialistes feraient mieux.

Une malédiction politique que le PS ne parvient pas à lever, malgré des discours offensifs depuis l'été, mais qui révèlent en creux combien les socialistes ont été absents de ce débat depuis des années, donnant ainsi raison à Julien Dray qui définit la sécurité comme «l'impensé du PS». «Nous n'avons pas eu de doctrine sur ces questions depuis 2002 et la défaite de Lionel Jospin», reconnaît Jean-Jacques Urvoas, chargé justement d'en refonder une. Député du Finistère, le secrétaire national à la sécurité co-organise avec François Rebsamen, sénateur-maire de Dijon, le forum programmatique sur les questions sécuritaires prévu le 17 novembre à Créteil.

Si le PS a un problème de crédibilité en ce domaine, il le doit principalement au bras de fer historique et manichéen entre une droite marchande d'ordre et une gauche protectrice des droits. La première serait du côté de la victime, la seconde du délinquant, lui-même victime de la société. Un dualisme caricatural que les socialistes doivent nécessairement dépasser, comme le rappelle Arnaud Montebourg, soucieux de «trouver un équilibre entre la tradition politique de la gauche, qui considère le respect des libertés comme un point fondamental, et les réponses concrètes qu'attendent les populations exposées aux violences».

Et le parti pense avoir enfin trouvé la martingale: ses élus locaux! Les maires socialistes, eux, ont un bilan en matière de lutte contre l'insécurité, et surtout une image plus proche du terrain et plus pragmatique que les ténors nationaux discutant délinquance depuis leurs bureaux parisiens. «Le PS a une chance immense: c'est un parti avec beaucoup d'élus aux pratiques longues et validées par leurs électeurs. Ce serait idiot de ne pas en tenir compte», explique Jean-Jacques Urvoas, regrettant que trop souvent, les socialistes qui parlent de sécurité soient «des généralistes du sujet qui répètent sans cesse les mêmes bêtises».

S'afficher répressifs

Idiot, le PS l'a pourtant longtemps été. Que n'a-t-il dit lorsqu'en 2006 Ségolène Royal, sa candidate à la présidentielle, évoquait «l'ordre juste»? Pendant des années, ses maires de grandes villes ou de banlieues difficiles, aujourd'hui montrés en exemple, étaient taxés de réactionnaires, pères fouettard, pousse-au-crime davantage applaudis par l'UMP que dans leurs propres rangs, lorsqu'ils appelaient au respect de la loi y compris de la manière forte.

Les éléphants comptent désormais s'inspirer du travail de ces élus –Manuel Valls à Evry, Gérard Collomb à Lyon, François Rebsamen à Dijon, Julien Dray dans l'Essonne, etc– qui, contrairement à eux, ont réussi à se faire élire et réélire dans leurs fiefs. «Les élus locaux ont profondément fait évoluer la conscience du Parti socialiste. On a beaucoup plus de maires qu'en 1997 et ce sont les premiers soldats de la sécurité publique. Ils sont pour la sanction et l'ordre juste», estime d'ailleurs François Rebsamen.

A Lyon, Gérard Collomb a mis en place la première police municipale de France en effectifs (près de 400 agents), et celle-ci s'occupe principalement de sécurité publique, domaine habituellement régalien. La ville fait également de plus en plus appel à des sociétés privées de sécurité pour assurer par exemple la surveillance d'équipements communaux. A Dijon, le même Rebsamen est un fervent défenseur des caméras de vidéo-surveillance. Le sénateur-maire, qui se rêve en ministre de l'Intérieur en cas de victoire de la gauche en 2012, préfère d'ailleurs parler de «vidéo-protection», comme Brice Hortefeux, et fait remarquer que Martine Aubry «en a 4.000 (caméras) à Lille». A Evry, Manuel Valls dit  vouloir s’attaquer aux «causes» de la délinquance, mais tout en «assumant une politique répressive» et en révisant «toute la chaîne prévention-sécurité-justice».

Le «pacte national de sécurité publique», que le PS veut présenter aux Français avant 2012, entend tirer les leçons nationales de ces «bonnes pratiques» locales, dixit Rebsamen. Pourtant, les deux principaux piliers sur lesquels repose il repose, présentent peu de différence radicale avec la doctrine socialiste ancienne et les grands axes de la politique sécuritaire infléchie par Lionel Jospin en 1997 lors du colloque fondateur de Villepinte.

Un relifting de 1997

Le new PS prévoit de «reconstruire des forces territorialisées de police et de gendarmerie», explique Jean-Jacques Urvoas. Non seulement les socialistes ne comptent pas revenir sur le rattachement des képis au ministère de l'Intérieur décidé en 2009 par Nicolas Sarkozy, mais ils veulent en redéployer les effectifs afin que «la carte de France des forces de l'ordre corresponde à celle de la délinquance». Une centaine de quartiers difficiles ont été ciblés comme prioritaires. La réforme passe notamment par une limitation des «tâches indues» de la police (transfert de détenus, garde de bâtiments publics...) –une idée que le gouvernement actuel a lui aussi dans ses tiroirs. Le redéploiement s'impose également pour des raisons budgétaires: le PS prévient que les finances publiques ne permettront pas après 2012 de promettre des embauches dans la police. «Il faudra sanctuariser le budget de l’Intérieur, ainsi que les effectifs, à leur niveau actuel de 110.000 gardiens de la paix», explique d'ores et déjà François Rebsamen.

En 1997, le ministre de l'Intérieur Jean-Pierre Chevènement s'était lui aussi engagé à redéfinir la carte des zones police-gendarmerie, à redéployer les effectifs et à les «fidéliser» dans les départements où la délinquance et les violences urbaines étaient les plus importantes, comme à supprimer les «tâches indues». Le récent ouvrage L'Etat démantelé (La Découverte) rappelle que la réforme n'a pas abouti à l'époque. «La limitation des “tâches indues” resta embryonnaire, le redéploiement des forces de police et de gendarmerie fut limité par les mobilisations, impulsées ou relayés par des élus locaux qui les refusaient, et la réaffectation de policiers dans les zones sensibles demeura très modeste», note son auteur, le chercheur Laurent Bonelli.

Parallèlement, le PS version 2010 entend s'appuyer sur les collectivités locales. Une idée qui rappelle fortement les «contrats locaux de sécurité» époque Jospin qui consistaient à «coproduire» la sécurité en ville entre l'Etat et les pouvoirs locaux. «Les socialistes qui sont des décentralisateurs, estiment que la sécurité n'est pas qu'une prérogative régalienne», explique Jean-Jacques Urvoas, qui souhaite que les élus puissent davantage s'investir, au côté des préfets, dans la sécurité publique, à commencer par le maire qui doit devenir «le pivot de la prévention».

Selon le député, «la police municipale est la première police de proximité publique». Elle pourrait donc concentrer ses actions contre la petite délinquance du quotidien, quitte à redéfinir ses moyens et ses statuts, afin d'en décharger la police nationale en charge de la grande criminalité. Parmi les autres hypothèses retenues, signalons le rôle des mairies ou collectivités locales qui pourraient devenir propriétaires des bâtiments de police «souvent en situation de clochardisation». Reste à convaincre des élus locaux, souvent endettés, de devoir encore investir pour des charges jusqu'alors assurées par l'Etat.

Le retour de la «pol prox»

Enfin, le PS ne cache plus son ambition d'en revenir à la «police de proximité» lancée en 1997 et supprimée par Nicolas Sarkozy dès son arrivée place Beauvau en 2002. Soit le terme est dit clairement lorsque Henri Emmanuelli, par exemple, défend son «rétablissement»; soit le mot est tu, mais l'idée bien là quand Arnaud Montebourg propose de «remettre des policiers sur le terrain et les faire vivre parmi la population». Symbole de ce renouveau, Jean-Pierre Havrin, ancien conseiller de Chevènement et père de la police de proximité, aujourd'hui en charge de la sécurité à la mairie de Toulouse, sera un des invités du forum socialiste de novembre.

Mal préparée par un PS qui ne s'attendait pas à revenir si tôt aux responsabilités en 1997 après la dissolution décidée par Jacques Chirac, peu soutenue à l'époque par un ministre de l'Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, personnellement pas convaincu de son bien-fondé, la «pol prox» a été un échec. A l'heure du bilan, Jean-Jacques Urvoas considère aujourd'hui que ce «goût d'échec» s'explique par «une généralisation trop rapide» –en moins de trois ans– d'un dispositif radicalement nouveau. La police de proximité aurait donc failli faute de temps, oubliant un peu vite la résistance d'un corps policier contre une réforme technocratique plaquée d'en haut par Paris.

Les policiers sceptiques

Le risque pour le PS est que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Il suffit pour s'en persuader d'écouter les réactions des syndicats de police aux nouvelles propositions socialistes. Même si la plupart reconnaissent une «inflexion» du discours de la gauche et une «évolution vers une meilleure prise en compte des réalités du terrain», beaucoup restent sceptiques. «La vraie question, c'est qui fait quoi en matière de sécurité», estime Patrice Ribeiro, secrétaire général adjoint du syndicat d'officiers Synergie. «Aujourd'hui, sur des mêmes zones, il y a la police, la gendarmerie, la police municipale et de plus en plus de sociétés privées de sécurité au rôle flou. Avant de redéployer qui que ce soit, commençons d'abord par faire un bilan des activités de chacun», explique ce syndicaliste.

Du côté des commissaires, on voit aussi d'un mauvais œil le projet de renforcer les pouvoirs policiers du maire. «Bien sûr, la police nationale doit travailler avec les élus, mais la France n'est pas un Etat fédéral. La sécurité publique doit rester une prérogative régalienne», prévient Sylvie Feucher, secrétaire générale du syndicat des commissaires SCPN, qui craint le spectre d'une «police des riches contre une police des pauvres» selon les moyens financiers des communes.

La partie avec les syndicats n'est donc pas gagnée d'avance, alors même que de l'aveu de Jean-Jacques Urvoas, «le PS s'est longtemps nourri au lait syndical» en matière sécuritaire. Un mini-divorce qui s'explique surtout par «l'absence de réponse pénale» et le soutien des juges par la gauche, selon les policiers. «Au-delà du redéploiement, du rôle des maires, de la proximité ou pas des forces de l'ordre, le seul enjeu est celui-ci, affirme Patrice Ribeiro. Quand la sanction judiciaire est trop faible, voire absente ou inappliquée, les délits continuent.» Une critique qui devrait raviver un peu plus encore les récentes tensions police-justice.

Sur ce sujet, le PS, qui a déjà promis de supprimer les peines planchers et la rétention de sûreté en cas de retour au pouvoir, n'a pas fini sa mue. Fin septembre, Jean-Jacques Urvoas avouait «ne pas avoir avancé sur la question de la chaîne police-justice», pas mécontent finalement que le forum socialiste, originellement prévu le 2 octobre, ait été reporté au 17 novembre à cause des manifestations contre la réforme des retraites. Quelques semaines plus tard, François Rebsamen semble avoir fait un pas. «Il faut une imbrication étroite des services de police et de justice pour que les sanctions soient immédiates, proportionnées aux délits et exemplaires. Un primo-délinquant doit pouvoir être jugé sous trois jours et conduit immédiatement dans un centre de placement», indique le maire de Dijon. Vous avez dit laxisme?

Bastien Bonnefous  

Bastien Bonnefous
Bastien Bonnefous (65 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte