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Il faut calmer le casino de la finance

John Kay, mis à jour le 30.03.2009 à 15 h 03

«Policy Network» est un «think tank» international dont l'ambition est de promouvoir les idées progressistes et le renouveau de la social-démocratie en organisant l'échange de points de vues et d'expériences entre hommes politiques, décideurs et experts de centre gauche.

Quelques jours avant le sommet du G20, «Policy Network» tient une importante réunion au Chili: l'occasion pour les principaux leaders internationaux de centre gauche de faire entendre leur vision de l'avenir, au moment où la période de croyance néo-libérale dans le laissez-faire est bel et bien terminée.

Slate.fr publie une série de tribunes (que l'on peut télécharger ici, en anglais et espagnol) rédigées par les participants à ce sommet.

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Il est impossible de débattre de la façon de sortir de la crise actuelle sans comprendre d'abord comment nous y sommes entrés. C'est un débat troublant. Les politiciens, les hauts fonctionnaires et les banquiers envoient des signaux contradictoires et montrent du doigt dans toutes les directions sauf dans la leur. Cette crise n'est pas un acte de Dieu, imprévisible et imprévue par les mortels. Cette crise n'a pas été provoquée par des politiques monétaires laxistes aux Etats-Unis. Et elle ne résulte pas non plus de l'histoire d'amour entre Américains et Européens d'une part et l'immobilier de l'autre, ni du penchant des consommateurs anglophones pour l'excès de crédit. La crise a été provoquée par les prêts hypothécaires à risque aux Etats-Unis dans le sens où la Première Guerre mondiale a été déclenchée par l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand par Princip à Sarajevo. Il y a eu, en fait, de nombreux facteurs de déclenchement de la crise du crédit, dont les principaux sont évoqués ci-dessous.

1. Origines de la crise : une spéculation infructueuse
La spéculation ratée de grandes banques sur les marchés monétaires a été à la fois nécessaire et suffisante pour provoquer la crise. Nécessaire, car en l'absence de cette activité du marché monétaire, les événements du marché immobilier, ou d'autres perturbation économiques, n'auraient pas pu être amplifiées à un degré susceptible de menacer la survie des plus grandes banques dans le monde entier. Suffisante, dans le sens qu'étant donnée l'échelle des transactions interbancaires mal contrôlées, un élément déclencheur allait, tôt ou tard, déboucher sur des événements tels que ceux qui viennent de se produire.

2. Le lien casino-service public
Nous avons attaché un casino - le courtage pour compte propre par les banques - à un service public - le système de paiement, et les dépôts et prêts essentiels au fonctionnement quotidien de l'économie non-financière. Les pertes du casino ont menacé d'interrompre le service public. Si nous voulons qu'un minimum de confiance survive à la crise financière, nous devons mettre en place des mesures qui empêcheront que de tels faits ne se reproduisent. Le problème porte en lui la solution: c'est la séparation permanente du service public et du casino.

3. La déréglementation structurelle
Nous sommes au terme de ce que nous devrions considérer comme une expérience ratée de déréglementation structurelle. Jusqu'aux années 1970, à la fois la Grande-Bretagne et les Etats-Unis ont largement spécialisé leurs institutions financières : cette spécialisation était le résultat d'un mélange de convention et de restrictions réglementaires. Ces contraintes ont été progressivement assouplies, pour permettre l'émergence des grands conglomérats diversifiés que nous connaissons aujourd'hui.

4. Conflits d'intérêts
Le conflit entre banques de détail et banques d'investissement est central dans la crise actuelle. Il est la conséquence de la garantie des dépôts. Les dépôts de la banque de détail, garantis efficacement par les contribuables, pouvaient être utilisés comme nantissement pour les activités de trading de la banque d'investissement. La garantie des dépôts a introduit les grandes et coûteuses subventions aux banques d'investissement que nous payons tous aujourd'hui par le biais de l'augmentation des taxes. Outre ces conflits entre banques d'investissement et de détail, il fallait compter avec les conflits d'intérêt à l'intérieur même du secteur des banques d'investissement. La banque d'investissement moderne dispense des conseils financiers à de grandes entreprises, offre des services de gestion d'actifs, s'engage sur les marchés, émet des titres et entreprend des transactions pour son propre compte. Les clients de chacune de ces activités ont des intérêts qui entrent en conflit direct avec les intérêts des clients de toutes les autres.

5. L'échec de gestion
Le prétexte évoqué était que les forces du marché, soutenues par la réglementation interne et externe au moyen de murailles de Chine, allaient atténuer ces conflits et permettre de récolter les avantages du conglomérat en termes d'informations sans en avoir les inconvénients. Cette prétention s'est révélée erronée. Pire, les conflits d'intérêts entre clients et contribuables ont été aggravés par des chocs de culture organisationnelle. A son plus extrême, il est difficile d'imaginer deux styles d'activités plus différents que l'agressivité opportuniste et individualiste requise dans le courtage pour compte propre et le traitement administratif routinier de millions de transactions quotidiennes nécessaire à la banque de détail. En pratique, ces conglomérats financiers caractérisés par des baronnies incompatibles et une insondable complexité d'interactions entre produits, étaient ingérables et, d'ailleurs n'étaient pas gérées. Cet échec de gestion est l'explication principale de la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui.

6. Pour aller de l'avant : rétablir le narrow banking
Nous devons rétablir le narrow banking [restriction du domaine de compétence des banques] - pour nous assurer que le casino ne pourra plus mettre en danger le service public. Cela signifie surveiller le système des paiements, des dépôts routiniers et les prêts aux consommateurs et aux petites et moyennes entreprises. Diverses mesures sont susceptibles d'aider à atteindre cet objectif, et il est sans doute approprié d'imaginer l'association de plusieurs d'entre elles. J'imagine que le résultat sera plus facilement atteint en mettant les banques en faillite directement dans le giron de l'Etat pendant une certaine période. Les mesures visant à rétablir le narrow banking vont forcément comprendre la répartition ou la fermeture de l'activité de banque d'investissement des banques de détail. De telles restrictions vont permettre de réintroduire des mesures de séparations structurelles entre activités financières de marché fondamentalement incompatibles. Les causes de la crise, et les mesures de redressement aujourd'hui nécessaires, sont gravées dans la structure même de l'industrie des services financiers modernes. Résoudre ces problèmes structurels, ce qui va demander un grand courage politique, est un préalable nécessaire aux politiques visant à empêcher que la même crise ne se reproduise dans dix ans.

John Kay

Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot

Image de une: Casino de Bruxelles en 2005. REUTERS/François Lenoir

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