France

Un dernier shoot pour la route?

Jean-Yves Nau, mis à jour le 17.10.2010 à 8 h 53

La controverse sur les «salles de shoot» ne fait que précéder celles sur la commercialisation officielle des drogues.

When in Amsterdam... / miss.libertine via Flickr CC License By

When in Amsterdam... / miss.libertine via Flickr CC License By

Depuis quelques mois, la proposition de créer des «salles de shoot» pour toxicomanes divise profondément l’opinion publique comme la classe politique française. Et ce phénomène entre aujourd’hui en résonance avec l’émergence d’un nouveau débat concernant non plus seulement la simple dépénalisation mais bien la commercialisation taxée de tout ou partie des substances psycho-actives aujourd’hui prohibées.

L'Etat sanitaire contre l'Etat répressif

A la mi-août, le Premier ministre faisait pour la première fois savoir qu’il était totalement opposé à l’installation, même à titre expérimental, de ces structures destinés à la consommation de drogues illicites en présence d’un personnel soignant. François Fillon désavouait ainsi ouvertement Roselyne Bachelot: la ministre de la Santé venait de faire savoir qu’elle était favorable à quelques expérimentations dans ce domaine. Dans le même temps, plusieurs responsables de différentes familles politiques (droite,  gauche et centriste) réclamaient que l'Etat adopte au plus vite les mesures juridiques permettant l'ouverture de telles salles.

Puis, début septembre, l'Assemblée nationale et le Sénat décidaient de créer une mission d'information parlementaire sur les toxicomanies; mission composée de 15 députés et de 15 sénateurs qui dans les prochains mois réfléchira notamment à la question de l'ouverture en France de telles salles. Opposition radicale. D’un côté le Premier ministre qui souligne que la priorité de son gouvernement est «de réduire la consommation des drogues en France, non de l'accompagner voire de l'organiser». De l’autre le Parlement qui entend aller plus loin dans l’analyse des différents éléments de ce débat en rappelant que la position de la ministre de la Santé se fondait notamment sur les conclusions d’une toute récente expertise collective conduite sous l’égide de l’Inserm.

Nous sommes ici dans une situation inédite qui voit, de manière presque caricaturale, s’affronter, pour reprendre les termes du sociologue Henri Bergeron (Centre de sociologie des organisations, Sciences Po, Cnrs), un Etat sanitaire à un Etat répressif. D’une part l’objectif réaffirmé par le Premier ministre de poursuivre le combat contre les trafics et la consommation de produits illicites. De l’autre une politique entamée à la fin des années 1980 du fait du sida —politique dite de «réduction des risques»– marquée notamment par des programmes d’échanges de seringues et de prise en charge des toxicomanes avec des produits de substitution. 

Un café et un joint

Au centre de la polémique sur les «salles de shoot» (ou «centres d’injections supervisées») la question essentielle est de savoir si leur création s’inscrit naturellement dans la poursuite de cette politique sanitaire ou si elle marque au contraire une étape irréversible vers une dépénalisation progressive suivie de l’officialisation de la consommation fiscalisée de nouvelles substances à fort pouvoir d’addiction, ce au même titre que les boissons alcooliques ou les produits du tabac. Le cannabis, la cocaïne, l’ecstasy (voire l’héroïne) disponibles (avec messages préventifs sur les emballages) dans chaque bar-tabac en somme; une hypothèse qui aux yeux de certains spécialistes n’apparaît plus aujourd’hui comme totalement déraisonnable compte tenu des coûts et des échecs récurrents des politiques répressives et prohibitionnistes.

Dès lors «salles de shoot» (comme il en existe dans huit pays à travers le monde) ou pas? Auprès de la Mission interministérielle française de lutte contre la drogue et la toxicomanie (Mildt) on n’y est –euphémisme— nullement favorable. On fait notamment observer que l'offre française de «réduction des risques» est une des plus importantes au monde et que la France est le seul pays européen à en avoir inscrit le principe dans la loi. Et, de fait, cette offre est loin d’être négligeable: vente et distribution de 15 millions de seringues stériles par an, accès pour 130.000 personnes aux traitements de substitution, création de plusieurs centaines de structures spécialisées d'accueil et d'accompagnement médico-social.

Toujours selon la Mildt, cette politique a permis de réduire de façon très importante les décès par overdoses de même que le nombre des contaminations et des décès par sida chez les «usagers de drogues». Menée depuis une quinzaine d’année, cette politique situerait  la France parmi les pays les plus «protecteurs» au monde;  près de 300 millions d’euros sont consacrés à un dispositif visant à la pris en charge «des 230.000 usagers réguliers d'opiacés, de cocaïne et d'amphétamines». Reste pour autant, deux problèmes sanitaires d’importance: l'épidémie d'hépatites C chez les usagers et la précarisation d'une frange de la population des usagers de drogues dépendants qui cumulent les risques.

Des salles de shoot répondraient-elles à un problème sanitaire...

Or c’est précisément pour fournir une solution à ces deux problèmes que certains militants associatifs se mobilisent en faveur des «salles de shoot»; des structures vis-à-vis desquelles (selon certains sondages) une courte majorité des Français seraient favorables. Ces espaces permettraient notamment aux toxicomanes (qui s’y rendraient avec leur drogue) d’être en contact avec des équipes soignantes pouvant le cas échéant servir de relais vers d’autres structures, médicales ou sociales; des soignants fournissant aussi différents conseils visant à une resocialisation.

Pour autant, tout n’est pas rose dans ce domaine. Il existe aussi d’autres arguments qui expliquent que des élus appartenant à des familles politiques peu suspectes de vouloir inciter à la consommation de drogue illicites puissent militer en faveur de la création de telles structures. Car il s’agit aussi d’une affaire de sécurité publique, de maintien de l’ordre dans certains quartiers où les «usagers» se concentrent. «De telles salles permettent d’éviter les effets négatifs sur la vie de la cité ou de la communauté. L’idée est que, plutôt que de voir ces individus se shooter dans les rues, dans les parcs publics ou dans les cages d’escaliers, souvent devant des enfants, il est préférable qu’ils consomment leur drogue sous contrôle médical et dans de bonnes conditions sanitaires», explique Henri Bergeron qui développe par ailleurs ses réflexions dans un récent et remarquable ouvrage collectif consacré à l’état des savoirs en matière de santé publique.  

Aider les plus démunis des toxicomanes soit, y compris en acceptant qu’ils consomment des produits illicites dans des structures sanitaires municipales, de façon à ce que leurs consommations ne troublent plus l’ordre public. C’est là un argumentaire qui n’est guère éloigné de ceux qui prônent le retour des maisons closes (où les prostituées seraient médicalement suivies) pour en finir avec le racolage.

Ou le feraient-elles empirer?

Or l’analyse faite par la Mildt est d’une nature radicalement différente. Elle fait en substance valoir que la mise en place de «salle de shoot» affaiblirait grandement la cohérence de la lutte globale contre les drogues menée en France; et ce à un moment où –toujours selon la Mildt— cette lutte commence à porter ses fruits: «diminution importante des usages de cannabis et d'ecstasy depuis 2003, usage de cocaïne sans commune mesure avec celui de certains grands pays voisins, endiguement de l'arrivée de différentes drogues de synthèse —spice, méphédrone, kétamine— très répandues dans le monde». Et puis la symbolique: la création de «salles de shoot»  risquerait d’autre part de rendre l'usage de drogues plus acceptable et paradoxalement de retarder l'accès au traitement de la dépendance en envoyant un message contradictoire aux milliers d'usagers qui en France cherchent à rompre avec leur assuétude.

Comment trancher ? Quelle que soit la solution retenue à court ou moyen terme cette controverse nationale française ne peut pas ne pas être rapprochée d’une autre, internationale et d’une toute autre ampleur, concernant la consommation des produits psycho-actifs aujourd’hui illicites. Deux questions sont désormais ouvertement posées. Combien de temps les pays industriels  resteront-ils arc-boutés contre la dépénalisation de la consommation des drogues? Pourquoi ne pas associer cette dépénalisation à la commercialisation officielle de ces mêmes substances? Une perspective hier encore inimaginable à laquelle le magazine Books vient de consacrer un riche et dérangeant dossier. 

Légaliser toutes les drogues, les taxer, les réglementer et les contrôler? «Aussi étonnant que cela puisse paraître, une forme de consensus est en train de se dégager parmi les gens qui ont étudié un peu sérieusement la question», explique Books. Qui liste des personnalités aussi différentes que Gary Becker, Vargas Llosa, Carlos Fuentes, Francis Fukuyama, le magazine The Economist ou encore Fernando Cardoso.

Les dangers de la prohibition

Pour certains, la prohibition actuelle vis-à-vis de ces substances ne fait que reproduire l’erreur magistrale de la prohibition américaine des boissons alcooliques dans les années 1920, avec aujourd’hui des effets décuplés sur le crime local et international, la santé publique et la cohésion sociale. «Pour tenter de réfléchir sereinement à ce sujet ô combien passionnel, la voie la plus efficace est d’examiner la situation aux Etats-Unis et en Amérique latine, écrit Olivier Postel-Vinay, directeur de Books. Les problèmes nés de la prohibition y sont tellement monstrueux que les arguments en faveur d’une libéralisation du marché ne peuvent être ignorés de l’observateur de bonne foi. Quels sont-ils? Le principal résume tous les autres: le coût économique, social et politique de la prohibition dépasse de très loin les bénéfices qu’elle est censée apporter. Malgré l’intensité de la "guerre antidrogue" menée par les Etats-Unis depuis des décennies, la consommation de drogues dans ce pays n’a pas diminué; elle s’est "démocratisée", les prix ayant baissé. Un demi-million de personnes sont entassées dans les prisons américaines pour n’avoir souvent que consommé une drogue illicite. Quand ils en sortent, ils vivent en marge. Les cartels de la drogue n’ont jamais été aussi puissants, faisant trembler les fragiles démocraties latino-américaines. Au Mexique, les têtes coupées roulent sur l’asphalte. Partout, la corruption vérole les polices, les tribunaux et jusqu’aux plus hautes sphères des Etats».

Tel est le constat. Mais le remède radical envisagé (la légalisation) ne serait-il pas pire que le mal actuel ? Peut-on sans dangers majeurs lever les interdits actuels et faut-il délibérément –en France par exemple—  prendre le risque d’ajouter aux fléaux sanitaires causés par l’alcool et le tabac ceux de nouvelles substances dont la consommation conduit le plus souvent à des addictions massives? On peut le dire autrement: faut-il laisser les Etats et la puissance publique prendre la place des dealers?

Moisés Naím a traité plusieurs fois de ces questions sur Slate . Selon l’ancien rédacteur en chef de Foreign Policy, l'approche qu'adopte le monde face au problème du trafic et de la consommation de drogues est «indéfendable» et la situation actuelle nécessite une réforme à la fois «urgente et profonde». Il fait valoir que malgré les immenses efforts accomplis, il n'y a aucun signe indicateur de la baisse de la production ou de la consommation planétaires de drogues. Le gouvernement britannique a récemment indiqué que la cocaïne abonde tellement en Grande-Bretagne qu'elle coûte moins cher qu'une bière ou qu'un verre de vin. Aux Etats-Unis, un citoyen sur cent est en prison –la majorité pour détention de stupéfiants. Existe-t-il des politiques alternatives à la prohibition exemptes de coûts et de risques? Sans doute pas. En revanche, il est urgent selon lui d’envisager et d’expérimenter d'autres approches qui traitent des  problèmes des drogues plus comme une affaire de santé publique que comme une guerre:

«Prôner d'une façon très générale la "légalisation des drogues" est une démarche superficielle et irresponsable dont le seul effet est de banaliser le débat et de le mettre au point mort. Mais interdire le débat rationnel à propos des coûts et avantages d'une dépénalisation de la possession de marijuana pour une consommation personnelle, par exemple, est encore plus irresponsable.»

Reformulons donc notre question: à quand la marijuana et l'héroïne au bar-tabac ce haut lieu (avec le PMU et la somme croissante des autres jeux de hasard) des addictions démocratiques et fiscalisées?

Jean-Yves Nau

Photo: When in Amsterdam... / miss.libertine via Flickr CC License By

Jean-Yves Nau
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Journaliste
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