Partager cet article

Mahmoud Ahmadinejad: La star du Liban

Le Hezbollah fête la visite de Mahmoud Ahmadinejad lors d'une manifestation à Bint Jbell, dans le sud du Liban, le 14 octobre 2010. REUTERS/Jamal Saidi

Le Hezbollah fête la visite de Mahmoud Ahmadinejad lors d'une manifestation à Bint Jbell, dans le sud du Liban, le 14 octobre 2010. REUTERS/Jamal Saidi

Le président iranien est accueilli en conquérant –et sex-symbol !– dans une banlieue pauvre de Beyrouth.

BEYROUTH, Liban– Pour toutes celles et ceux qui se disaient que le Moyen-Orient étaient en pleine transition démocratique, la visite officielle du Président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, au Liban donne matière à réflexion.

J’étais de ces optimistes. J’ai débarqué au Liban le mois dernier pour faire un reportage sur les jeunes Libanais, leur utilisation d’Internet et des réseaux sociaux pour impulser une évolution sociétale. J’ai trouvé tout ce que je cherchais: des fervents utilisateurs de Twitter, de Facebook et du Web en général, qui se servaient de ces médias pour organiser des manifestations. Par exemple contre la destruction de bâtiments historiques à Beyrouth. Ou pour promouvoir des lois de protection des ouvriers contre l’exploitation.

J’ai pris à cœur et à la lettre le discours de Hillary Clinton sur la liberté qu’offre Internet: «Aujourd’hui (...) l’information n’a jamais circulé aussi librement. Plus que jamais dans l’histoire, il existe des nouveaux moyens de diffuser des idées à un plus grand nombre de personnes. Et même dans les pays autoritaires, les réseaux d’information permettent aux populations de se tenir au courant de ce qui se passe et d’exiger des comptes de leur gouvernement». J’étais venue au Liban en quête des graines de la démocratie, de la tolérance et de la transparence qu’Internet peut contribuer à semer. Et elles étaient bien là, mais…

Ahmadinejad célébré par des dizaines de milliers de Libanais

…sur la route de l’aéroport, mercredi 13 octobre, alors que j’observais des milliers de Libanais lançant des pétales de rose et du riz sur Mahmoud Ahmadinejad pendant qu’il les saluait à bord de son 4x4 noir, j’ai compris que la bataille des défenseurs de la démocratie s’annonçait longue et ardue.

De jeunes enfants brandissaient énergiquement des drapeaux iraniens et libanais, tandis qu’une voix sortant d’un haut-parleur invitait les spectateurs à acclamer Ahmadinejad et les mettait en garde contre le «grand Satan» qu’est l’Amérique. «Bienvenue, peuple de la résistance», crachait la voix, immédiatement suivie des youyous d’une vieille dame. Un bébé fille avait du vernis vert sur les ongles – la couleur de l’islam. Beaucoup levaient les mains et faisaient un signe avec les doigts, que mes yeux naïfs avaient d’abord interprété comme un signe de paix. Il s’agissait en fait du «V» de victoire. De la victoire contre Israël, puisque l’Iran soutient le Hezbollah, le mouvement chiite libanais qui était entré en guerre contre Israël en 2006.

Pour Ahmadinejad, le Liban est un symbole de résistance dans la région. L’accueil qui lui a été réservé dans la rue a dû lui aller droit au cœur. Des centaines de téléphones équipés de caméra filmaient la scène. Des Libanais agitaient des affiches d’Ahmadinejad et du Guide suprême de l’Iran, l’ayatollah Ali Khamenei, ainsi que du défunt Ayatollah Ruhollah Khomeini. Certains spectateurs étaient venus exprès pour manifester leur soutien à Ahmadinejad. D’autres n’étaient de la partie que par curiosité. Un groupe de jeunes hommes se prenait en photo avec leurs posters sur la tête, en guise de turban, et agitant vigoureusement leurs drapeaux iraniens. «Celle-là, on va la mettre sur Facebook», se réjouit l’un deux.

Hassan, un coiffeur, était venu faire savoir qu’il appréciait l’aide de l’Iran.

«Si je suis venu aujourd’hui, c’est vraiment pour souhaiter la bienvenue [aux Iraniens] chez nous. L’Iran a aidé à reconstruire le Liban et, surtout, il nous a aidés à constituer un mouvement de résistance solide, le premier à avoir vaincu Israël, qui compte l’armée la plus forte de la région.»

Une mobilisation décevante pour certains

Parmi la foule, certains étaient «déçus» de l’arrivée d’Ahmadinejad. Lokman Slim, un militant chiite, fondateur de Hayya Bina, une organisation de la société civile qui œuvre au sein de la communauté chiite, estime que le rassemblement de mercredi devait atteindre les 10.000 personnes (sans doute un peu plus en réalité). Mais c’est peu, étant donné que pas moins de 1 million de Libanais s’étaient mobilisés pour des événements politiques précédents.

C’est vrai que ce matin-là, je m’étais mise en route en m’attendant à voir une foule immense et un impressionnant dispositif sécurité. Finalement, je faisais partie des quelques personnes qui allaient assister à la parade du président iranien. Les bus conduisaient les élèves à l’école. Les ouvriers se rendaient à l’usine, les employés au bureau… Comme un jour normal.

Même les supporters d’Ahmadinejad semblaient tiraillés entre leur adoration du leader iranien et leur désir de vire aux Etats-Unis. Une Libanaise voilée de 22 ans me confia qu’elle aimait beaucoup Ahmadinejad. Et de poursuivre, dans le même élan, que son père avait vécu en Caroline du Nord et qu’elle rêvait de partir en Amérique. «Emmenez-moi avec vous», me dit-elle en forme de demi-plaisanterie. Ces deux sentiments n’étaient apparemment pas incompatibles aux yeux de la jeune femme.

C’est la première visite d’Ahmadinejad au Liban, et il n’aurait pas pu choisir de moment plus opportun pour faire des vagues. Israël et les Etats-Unis ont dénoncé cette visite, qui tombe au beau milieu des pourparlers de paix au Proche-Orient. (Les rumeurs disaient qu’il prévoyait de lancer symboliquement une ou plusieurs pierres en direction d’Israël, un geste pas tout à fait pacifique. [Ça n’a finalement pas été le cas, NDR]). Toujours est-il que ces tensions se sont ajoutées au fait que le tribunal de l’ONU chargé d’enquêter sur l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri devrait bientôt inculper des membres du Hezbollah… Depuis le mois dernier, des amis m’avertissent qu’une nouvelle guerre pourrait éclater entre les alliés chiites du Hezbollah et les partisans sunnites de l’actuel Premier ministre, Saad Hariri, si le tribunal procédait effectivement à ces inculpations (Saad Hariri est le fils de Rafic Hariri, tué dans un attentat à la voiture piégée en février 2005.)

Ahmadinejad, sex-symbol

Si l’événement matinal était «décevant», le rassemblement du mercredi soir était un succès tonitruant. Des dizaines de milliers de partisans se sont réunis sur la place al-Raya à Dahieh Janoubyé, une banlieue sud de Beyrouth, bastion du Hezbollah. Dans la zone réservée aux femmes, où je me trouvais, des jeunes filles poussaient des cris d’acclamation à chaque fois que le visage d’Ahmadinejad apparaissait à l’écran. Peu d’entre elles comprenaient son discours, puisqu’il s’exprimait en farsi (et la traduction était difficilement audible). Qu’à cela ne tienne, Ahmadinejad est une rock star, un sex-symbol, ici. «Il est craquant», me murmure la nièce d’un ami quand lui demande pourquoi toutes les jeunes femmes étaient si excitées de le voir. Il n’avait pourtant rien dit qui concerne les conditions de vie de ces filles. Mais en choisissant cette banlieue pauvre laissée à l’abandon par tout le monde, le gouvernement libanais au premier chef, Ahmadinejad avait marqué un grand coup. Son message était le suivant: vous avez votre mot à dire; vous comptez pour moi; je suis là pour vous.

Dans l’allocution d’Ahmadinejad, l’essentiel s’adressait aux Etats-Unis. Il appelait les populations du monde entier à former une «équipe indépendante et neutre pour examiner les faits et déterminer la vérité sur le 11-Septembre». Il a également prodigué des conseils à Washington: «la meilleure issue pour les occupants de l’Afghanistan et de l’Irak est de quitter la région, de s’excuser auprès de [leur] peuple et de compenser les pertes.»

J’ai noté, non sans une pointe d’étonnement, que si Ahmadinejad était fièrement monté sur l’estrade pour faire face au parterre de sympathisants, le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah, lui, était resté caché pour des raisons de sécurité. On ne l’a vu que via une liaison vidéo.

La géopolitique du chameau

Le lendemain matin, bien après le départ du véhicule transportant Ahmadinejad, sur le bitume jonché de pétales de rose, je me suis mise à marcher en direction de Beyrouth. Par terre, des drapeaux et des posters avaient été abandonnés. C’est alors que je remarquai un petit attroupement. Des chameaux qui avaient été conduits à la manifestation de ce matin et que j’avais aperçus plus tôt avaient été égorgés. Leur long cou gracieux était fendu. Les hommes qui les avaient abattus tenaient, tout sourire, leur feuille de boucher et les têtes des chameaux: ils posaient pour des photos. A quelques dizaines de centimètres, gisaient trois chèvres.

«Dans la poésie arabe et dans le Coran, les chameaux sont considérés comme le plus beau cadeau, car ils sont un moyen de survie, m’expliqua Lokman Slim, c’est donc un honneur de les sacrifier pour un hôte». Avant d'ajouter qu'on pourrait aussi faire cette interprétation cynique: leur corps sans vie représentent Rafic et Saad Hariri, le premier assassiné physiquement, le dernier politiquement.

Juste avant de monter dans un taxi, je vis le sang rouge carmin des chameaux s’écouler dans le caniveau, avant de percevoir le bruit d’un obturateur d’appareil photo. Des passants prenaient des clichés pour immortaliser le moment.

Ruthie Ackerman. Traduit par Micha Cziffra

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte